PAR JOSE M. BAKIMA
Depuis plusieurs décennies, l’Afrique — et particulièrement la République démocratique du Congo — produit des générations entières d’universitaires, de chercheurs, de juristes, d’économistes, de médecins, de philosophes et de spécialistes formés dans les meilleures institutions du monde. Nos élites lisent les grands auteurs occidentaux, maîtrisent les théories politiques contemporaines, connaissent les modèles économiques dominants et débattent avec aisance des grands enjeux géopolitiques internationaux.
Et pourtant, malgré cette accumulation de savoirs, nos États demeurent fragiles, nos sociétés profondément vulnérables, et nos populations continuent de vivre dans l’insécurité, la pauvreté, l’humiliation et le déracinement.
Pourquoi ?
Parce qu’au fond, l’Afrique souffre moins d’un manque d’intelligence que d’un déficit de pensée enracinée.
- Le drame de l’intelligence déracinée
L’une des grandes tragédies postcoloniales africaines est peut-être celle-ci :
Nous avons appris à analyser nos sociétés principalement avec des outils conceptuels produits ailleurs, pour des réalités historiques, anthropologiques et civilisationnelles souvent différentes des nôtres.
Nos débats mobilisent Karl Marx, Michel Foucault, Thomas Hobbes, John Mearsheimer, les théories libérales, les paradigmes marxistes, les approches postcoloniales, les écoles géopolitiques occidentales.
Ces outils peuvent être utiles.
Mais une question fondamentale demeure : Pourquoi les élites africaines pensent-elles presque toujours l’Afrique à partir de catégories intellectuelles extérieures à leurs propres matrices civilisationnelles ?
Comment reconstruire durablement un État si l’on ignore :
les structures profondes de nos sociétés,
les logiques communautaires africaines,
les cosmologies du lien,
les mécanismes traditionnels de régulation,
les mémoires historiques,
les systèmes symboliques qui organisaient nos civilisations ?
- Critiquer le système mondial ne suffit plus
Aujourd’hui, beaucoup d’intellectuels africains dénoncent l’impérialisme, la mondialisation prédatrice, les ingérences étrangères, les oligarchies internationales, les manipulations géopolitiques.
Et ils ont souvent raison.
Mais la critique, à elle seule, ne reconstruit pas une civilisation.
Une société ne renaît pas uniquement en dénonçant ses dominations.
Elle renaît lorsqu’elle retrouve une vision du monde, une architecture de sens, une capacité créatrice, des institutions adaptées à sa réalité profonde.
Or c’est précisément ce qui manque souvent à nos débats : la question de la reconstruction enracinée.
III. Penser à partir de nos propres matrices civilisationnelles
L’Afrique possède pourtant d’immenses ressources intellectuelles et anthropologiques.
Dans les traditions Kongo, par exemple, le Dikenga enseigne une vision cyclique et relationnelle du vivant : rien n’est isolé, tout circule, l’individu existe dans le lien, la communauté précède l’ego absolu, le visible et l’invisible interagissent, la rupture du lien produit le désordre.
Le Mbongi rappelle quant à lui l’importance : de la parole collective, du consensus, de la circularité du pouvoir, de la responsabilité communautaire.
Ces concepts ne doivent pas être enfermés dans le folklore ou les musées ethnologiques.
Ils peuvent devenir des outils de gouvernance, des matrices pédagogiques, des principes de médiation sociale, des cadres de reconstruction institutionnelle, des modèles de résilience collective.
- Le Congo a besoin d’innovations enracinées
La République démocratique du Congo ne manque pas de constitutions, de lois, de partis politiques, de discours idéologiques.
Elle manque surtout d’institutions adaptées à sa réalité anthropologique, d’une vision cohérente de reconstruction, d’un projet civilisationnel enraciné.
Le grand défi congolais n’est pas simplement électoral.
Il est historique, culturel, psychologique, communautaire, civilisationnel.
Comment gouverner un pays où les traumatismes de guerre ont détruit le tissu social, les populations vivent dans la peur depuis des décennies, les structures communautaires ont été affaiblies, les élites reproduisent souvent des modèles importés sans enracinement ?
Nous devons commencer à produire des réponses congolaises aux réalités congolaises.
- Chaque université devrait devenir un laboratoire de reconstruction nationale
L’appel lancé par certains intellectuels congolais à une mobilisation des universitaires selon leurs spécialités est fondamental.
Nous avons besoin :
de juristes capables de repenser la justice restaurative africaine ;
d’agronomes travaillant sur les bassins agricoles enracinés ;
de médecins réfléchissant aux traumatismes collectifs et à la santé communautaire ;
de psychologues intégrant les réalités culturelles africaines ;
d’anthropologues participant à la reconstruction du lien social ;
d’urbanistes concevant des villes adaptées aux logiques communautaires africaines ;
d’économistes capables de penser la souveraineté territoriale et locale.
L’université africaine ne doit plus être seulement un lieu de reproduction académique.
Elle doit devenir un atelier de renaissance civilisationnelle.
- Sortir de la dépendance intellectuelle
Le véritable enjeu n’est pas de rejeter l’Occident ou la modernité.
Le monde contemporain exige science, technologie, rigueur, innovation, ouverture.
Mais aucune civilisation ne peut survivre durablement si elle pense exclusivement avec les catégories d’autrui.
La souveraineté politique sans souveraineté intellectuelle reste fragile.
La souveraineté intellectuelle commence lorsque :
nous produisons nos propres concepts,
nous relisons le monde depuis nos propres expériences,
nous créons nos propres synthèses,
nous adaptons les savoirs universels à nos réalités profondes.
VII. L’Afrique peut encore surprendre le monde
Nous vivons aujourd’hui une crise mondiale du lien : anxiété massive, isolement, fragmentation sociale, perte de sens, épuisement civilisationnel.
Dans ce contexte, certaines intuitions africaines anciennes pourraient redevenir extraordinairement pertinentes :
le primat de la communauté,
la circularité du pouvoir,
les mécanismes de réconciliation,
la centralité du rythme et de la parole,
l’harmonie entre l’humain, la nature et le cosmos,
les technologies sociales du lien.
L’Afrique ne doit pas seulement chercher à “rattraper” le monde.
Elle peut aussi contribuer à le rééquilibrer.
VIII. Conclusion — Le temps de la reconstruction intellectuelle
Le Congo et l’Afrique ne pourront pas se reconstruire durablement avec des slogans, des réactions émotionnelles, des débats superficiels, ou des copies institutionnelles sans âme.
Le temps est venu de penser profondément, de créer, d’expérimenter, de produire des modèles enracinés, de réconcilier mémoire et modernité.
Nos ancêtres ont construit des civilisations sans disposer des technologies contemporaines.
Nous possédons aujourd’hui les universités, les sciences, les outils numériques, les réseaux mondiaux, les savoirs modernes.
La question est désormais simple : Aurons-nous le courage intellectuel de penser l’Afrique à partir d’elle-même ?
