Par Luc Alouma
Je me sens profondément meurtri par l’état quasi macabre de mon pays. Permettez-moi donc de soulager cette douleur intérieure en exprimant, avec sincérité et gravité, ce que ma conscience m’impose de dire.
Si je recherchais un poste politique, je choisirais sans doute le silence, la flatterie ou l’ambiguïté calculée. Mais ce n’est pas le cas. Je parle parce que le salut du Congo mérite qu’on accepte parfois l’inconfort de la vérité, même lorsqu’elle dérange, choque ou expose à l’incompréhension.
Je demande ainsi indulgence à ceux que ces propos pourraient heurter. Mon intention n’est ni l’insulte ni la haine, mais la tentative désespérée d’un diagnostic sur un pays qui souffre profondément et qui refuse encore de reconnaître la nature réelle de sa maladie.
Car une nation ne guérit jamais par le déni.
Elle guérit lorsqu’elle accepte enfin de nommer ses pathologies.
Une nation enfermée dans un délire politique permanent
La RDC semble aujourd’hui prisonnière d’un délire politique collectif devenu presque normalisé.
À force d’errances, de trahisons historiques, d’improvisations et de violences institutionnalisées, le pays a progressivement perdu le sens de la direction. Nous ne savons plus clairement où nous allons, ni même pourquoi nous avançons encore.
Parfois, en observant le chaos historique qui a suivi l’assassinat de Patrice Lumumba et de ses compagnons, on serait tenté de croire que ce pays a été symboliquement condamné à l’errance.
Je ne parle pas ici d’une vérité scientifique, mais d’un ressenti historique et spirituel face à une succession de tragédies si profondes qu’elles donnent l’impression d’un destin suspendu.
Depuis ces assassinats, le Congo semble avoir perdu son axe moral et politique.
Le discours public s’est vidé de substance.
La politique s’est transformée en théâtre de justifications, de slogans et de plaisanteries démagogiques.
Le pays ne stagne même plus : il régresse.
Le recul d’un pays pourtant immense
Les infrastructures héritées de l’époque coloniale, malgré les injustices du système qui les a produites, répondaient souvent mieux aux besoins fondamentaux de l’époque que nombre d’infrastructures actuelles ne répondent aux exigences contemporaines.
De nos jours, les routes se dégradent, les villes s’étouffent, les hôpitaux survivent, les écoles s’effondrent, les services publics fonctionnent dans une logique de survie.
La planification a disparu. La politique ne repose plus sur des prévisions mesurables ni sur des objectifs évaluables, mais sur le verbe, l’improvisation et la communication émotionnelle.
La charrue est constamment placée avant la traction.
Le triomphe des appartenances sur les idées
Au lieu de débattre du développement, des doctrines économiques, des politiques industrielles ou de la modernisation de l’État, notre espace public est envahi par :
– les querelles tribales,
– les discours identitaires,
– les insultes médiatiques,
– les affrontements de personnes.
On parle davantage des individus que des idées qu’ils portent.
Les débats politiques deviennent des compétitions de loyauté ou de haine.
À quelques exceptions près, la majorité des acteurs politiques évoluent dans une logique de suivisme :
soit on se tait pour servir un guide,
soit on crée sa propre formation politique pour devenir guide à son tour.
C’est l’une des causes profondes de la prolifération anarchique des partis politiques : non pas l’expression idéologique, mais la quête de positionnement personnel.
Pouvoir et opposition : deux faces d’un même système
La réalité la plus douloureuse est peut-être celle-ci :
le pouvoir peine à conduire le pays vers une souveraineté réelle, tandis que l’opposition, souvent structurée selon les mêmes réflexes et les mêmes logiques, peine à convaincre qu’elle représente une alternative crédible.
Des deux côtés :
– peu de rigueur scientifique,
– peu de culture statistique,
– peu de documentation sérieuse,
– peu de contre-expertise solide,
– peu de réflexion technique approfondie.
La conséquence est grave : le peuple est entraîné dans un brouillard permanent où l’émotion remplace l’analyse et où les slogans remplacent les solutions.
Le drame philosophique : vouloir bâtir sans fondations
Notre crise est aussi philosophique.
Beaucoup pensent que la superstructure — les discours, les constitutions, les lois, les slogans — peut précéder les infrastructures matérielles.
Or, comme l’avaient montré certaines analyses philosophiques et économiques, notamment chez Karl Marx, aucune société ne peut durablement imposer une idéologie ou un ordre politique sans créer d’abord les bases matérielles qui le soutiennent.
Même dans la tradition biblique, Dieu crée d’abord le corps avant d’y insuffler la vie.
Les idées seules ne suffisent pas.
Il faut un support matériel :
+ une économie productive,
+ des infrastructures,
+ une technologie,
+ une organisation du travail,
+ une administration fonctionnelle.
Une Constitution ne produit pas automatiquement le développement.
Elle doit correspondre à des conditions matérielles réelles.
Mais chez nous, nous passons des années à débattre de textes sans construire les fondations capables de leur donner vie.
Un peuple abandonné, fatigué et psychologiquement brisé
Le peuple congolais vit aujourd’hui dans une immense fatigue historique.
Trahi par les pouvoirs successifs, violenté par les guerres, abandonné par les institutions, il a progressivement perdu confiance en l’État, en la politique, parfois même en lui-même.
Cette rupture produit plusieurs conséquences :
– fatalisme,
– désespoir,
– fuite dans le religieux,
– survie individuelle,
– perte de lucidité collective.
Le peuple pleure, mais il a le sentiment que personne ne l’écoute.
Les colons l’ont exploité.
Les régimes militaires l’ont réprimé.
Les pouvoirs dits démocratiques l’achèvent souvent dans un silence administratif plus cruel encore.
Une société qui survit dans le vol généralisé
Lorsque les institutions se corrompent profondément, toute la société finit par intégrer la corruption comme mode de fonctionnement normal.
Le vol devient systémique.
Au sommet :
– détournements,
– privilèges excessifs,
– népotisme,
– clientélisme.
À la base :
– débrouillardise de survie,
– petites corruptions,
– stratégies individuelles de compensation.
Chacun cherche à capter sa part dans un système devenu incapable de produire suffisamment de richesse réelle.
Personne ne veut briser cet équilibre malsain, car chacun dépend, à son niveau, des miettes du désordre.
Un État sous captation intérieure et extérieure
Les ressources publiques sont aspirées à plusieurs niveaux :
– par des intérêts étrangers,
– par des réseaux économiques internationaux,
– par des groupes internes de prédation.
Au final, les miettes seulement redescendent vers les couches inférieures de l’administration et de la population.
L’État ne produit plus une prospérité nationale ; il organise la circulation d’une rareté capturée par différents centres de pouvoir.
La dégénérescence psychologique d’un peuple
À force de vivre dans l’instabilité, la frustration et le désordre, l’homme congolais finit lui-même par être transformé psychologiquement.
Il devient amorphe, distrait, anxieux, maladif, rêveur sans moyens réels, parfois inconscient du danger collectif.
Le pays produit une fatigue mentale généralisée.
Et dans cet épuisement, les dérives politiques, religieuses et sociales trouvent un terrain fertile.
Vers quelle issue ?
Personnellement, je n’ai confiance ni dans ceux qui dirigent actuellement, ni dans beaucoup de leurs opposants, souvent issus des mêmes logiques et des mêmes pratiques.
Je rêve plutôt d’une nouvelle génération de gouvernance :
– moins de 60 ans,
– forte expérience professionnelle réelle,
– rigueur morale,
– culture scientifique,
– sens du bien commun.
Car le Congo ne pourra pas être sauvé par le bruit, les slogans ou les appartenances.
Il ne sera sauvé que par la lucidité, la compétence, la vérité, le travail organisé et une reconstruction morale profonde.
Sans cela, nous continuerons à tourner en rond dans une immense illusion collective, pendant que le monde avance sans nous.

By amedee

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