Par Luc Alouma

La République Démocratique du Congo donne aujourd’hui l’image d’un pays enlisé dans une jungle politique devenue norme sociale, à l’opposé des principes de vérité politique qui fondent ailleurs la prospérité des nations.

Nous ne sommes plus réellement engagés sur la trajectoire du progrès que suivent les pays émergents. Pire encore : nous semblons avancer sans direction, dans une errance collective que nous refusons nous-mêmes de reconnaître.

Or, c’est là que réside le premier verrou : le déni.
Un peuple qui refuse de nommer sa réalité se condamne à prolonger sa dérive.

Le salut public comme acte de lucidité collective

Le salut public n’est pas un slogan. C’est un état de bien-être collectif qui ne peut naître que d’un acte préalable : la lucidité, suivie d’une forme de repentance nationale.

Mais que voyons-nous ?

Une élite — au pouvoir comme dans l’opposition — souvent enfermée dans une posture de justification permanente ;
Un peuple fatigué, mais pris dans des réflexes de survie qui l’empêchent de questionner en profondeur le système ;
Une société entière qui préfère masquer ses failles plutôt que de les corriger.

Nous sommes dans une logique paradoxale :
nous prétendons sans produire,
nous revendiquons sans construire,
nous affichons une fierté déconnectée de toute base matérielle solide.

Comme un corps malade qui refuse le diagnostic par orgueil, nous dissimulons nos faiblesses au lieu de chercher les voies de guérison.

Le piège des illusions collectives

Nous nous réfugions dans des symboles qui, à force d’être invoqués sans transformation réelle, deviennent des illusions :

L’évocation permanente de Patrice Lumumba sans prolonger son combat par des actes structurants ;

La glorification des ressources naturelles, confondues à tort avec la richesse ;

L’exaltation d’un passé héroïque sans capacité à en recréer les conditions ;

La valorisation de savoirs académiques souvent déconnectés de la production réelle ;

Un optimisme de façade qui masque une médiocrité structurelle.

À force de nous raconter ce que nous sommes censés être, nous avons cessé de travailler à devenir ce que nous devrions être.

*Le nœud du problème : l’incompréhension de “l’INTÉRÊT”*

Au cœur de notre crise se trouve une notion mal comprise, voire ignorée : l’INTÉRÊT.

Dans l’architecture économique et politique du monde contemporain, l’intérêt est le moteur central de toute dynamique de progrès.

Mais qu’est-ce que l’intérêt, réellement ?

L’INTÉRÊT : principe universel de transformation

L’intérêt ne se limite pas à l’argent ou au profit financier.
C’est une notion beaucoup plus profonde.

L’intérêt, c’est le surplus.
C’est ce qui dépasse la simple satisfaction des besoins de base.
C’est ce qui transforme une activité en valeur durable.

Historiquement :

À l’époque médiévale, l’intérêt était orienté vers la survie (familiale puis communautaire) ;

Avec l’évolution démographique et territoriale, il s’est lié à la puissance et à la domination ;

Dans le monde contemporain, il s’exprime pleinement dans l’économie, la technologie, l’innovation et la capacité à produire de la valeur au-delà du nécessaire.

L’intérêt est aujourd’hui assumé, structuré, théorisé.
Il est au cœur des stratégies des États modernes.

L’INTÉRÊT dans tous les domaines de la vie

L’erreur des sociétés en déclin est de réduire l’intérêt à l’économie monétaire.

Or, l’intérêt est transversal :

Pour un médecin : l’intérêt est la guérison effective du patient, au-delà du simple acte médical ;

Pour un ingénieur : l’intérêt est la solidité et la durabilité de l’ouvrage ;

Pour un enseignant : l’intérêt est la formation d’un esprit productif et autonome ;

Pour un chercheur : l’intérêt est la production de connaissance utile ;

Pour une famille : l’intérêt est l’épanouissement et la continuité des générations.

L’intérêt est donc la finalité qualitative du travail humain.

L’État congolais face à l’absence d’intérêt

Pour un État, l’intérêt commence là où les besoins fondamentaux sont déjà satisfaits :
éducation de qualité,
sécurité réelle,
système de santé fonctionnel,
infrastructures fiables.

Or, en RDC, l’essentiel de l’énergie publique est encore consacré à tenter — souvent maladroitement — de couvrir ces besoins de base :
– assurer des importations alimentaires pour éviter des crises,
– payer des salaires de subsistance,
– maintenir des institutions fonctionnant sans efficacité réelle,
– faire exister des écoles et des hôpitaux souvent dépourvus de substance.

Ce stade n’est pas celui de l’intérêt.
C’est celui de la survie institutionnelle.

Pourquoi les étrangers prospèrent là où les nationaux stagnent

Les acteurs économiques étrangers — qu’ils soient libanais, chinois, occidentaux ou autres — ne viennent pas en RDC pour survivre.
Ils viennent capter l’intérêt.

Pendant que l’État congolais lutte pour satisfaire des besoins primaires, eux opèrent au niveau supérieur de la chaîne de valeur :
– ils exploitent les opportunités de marché,
– ils captent les marges,
– ils organisent les circuits de profit.

Ils ne construisent pas leur base ici :
ils exploitent un espace déjà disponible pour produire du surplus.

Pendant ce temps, les Congolais restent enfermés dans une économie de subsistance, souvent au service de ces intérêts extérieurs.

Un marché immense… mal compris

La RDC dispose pourtant d’un espace économique colossal :
– une population importante,
– des ressources variées,
– un territoire stratégique.

Mais cet espace est mal compris, mal structuré, mal exploité.

Certains analystes locaux, eux-mêmes influencés par des schémas importés, réduisent cet espace à des opportunités immédiates, sans vision systémique.

Résultat :
les intérêts sont externalisés, captés ailleurs, pendant que le pays reste un simple terrain d’exploitation.

La logique mondiale : défendre ses intérêts nationaux

Dans le monde, une règle est constante :
chaque pays défend ses intérêts.

Aucun État sérieux ne construit sa politique en priorité autour des intérêts des autres.

Mais en RDC, la situation semble inversée :
– les politiques publiques s’alignent souvent sur des logiques extérieures,
– les mécanismes économiques favorisent des captations exogènes,
– la structuration interne reste faible.

Cela pose une question fondamentale :
à quoi sert un État, s’il ne produit pas et ne protège pas les intérêts de son propre peuple ?

Exister sans produire d’intérêt : une absurdité historique

Un pays peut exister géographiquement.
Il peut avoir un drapeau, une administration, une population.

Mais sans production d’intérêt, il devient :
– un espace exploité,
– un marché dominé,
– une nation affaiblie.

C’est le risque que court la RDC :
exister sans peser.

Vers une doctrine : L’INTÉRÊT DU PEUPLE

C’est dans ce contexte que prend tout son sens notre idée d’un mouvement fondé sur l’INTÉRÊT DU PEUPLE.

Ce n’est pas un slogan.
C’est une doctrine.

Elle implique :
– comprendre ce qu’est réellement l’intérêt,
– structurer l’économie pour produire du surplus,
– former des compétences capables de capter la valeur,
– orienter les politiques publiques vers la création de richesse réelle,
– protéger les circuits nationaux de production d’intérêt.

Conclusion : connaître pour défendre

On ne peut défendre que ce que l’on comprend.

Tant que la notion d’intérêt restera floue, mal interprétée ou ignorée,
la RDC continuera à fonctionner à contre-courant de la logique mondiale.

Mais le jour où cette compréhension deviendra collective,
alors une transformation profonde deviendra possible.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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