Chaque année, le mois de mai passe presque inaperçu dans le calendrier politique de la RDC. Pourtant, entre le 22 et le 25 mai 1960, les Congolais participaient aux premières élections générales de leur histoire. Ce scrutin constitue l’un des actes fondateurs de la RDC moderne et le moment où la souveraineté populaire tenta de se substituer à l’autorité coloniale. Une question demeure toutefois. La RDC assistait-elle à la naissance de sa liberté politique ou à l’entrée dans un cadre institutionnel dont les contours avaient déjà été définis ailleurs ?
Pour répondre à cette question, il faut remonter au 19 mai 1960. Trois jours avant l’ouverture du scrutin, la Belgique promulguait la Loi fondamentale du Congo. Adopté par le Parlement belge à Bruxelles, ce texte servait de constitution provisoire à la future République indépendante. Il définissait les institutions, répartissait les pouvoirs et fixait les règles du jeu politique. Avant même le premier vote, l’architecture institutionnelle du futur État avait déjà été conçue hors du territoire congolais.
L’objectif affiché semblait légitime. Les autorités belges voulaient éviter le vide institutionnel qui pouvait accompagner l’indépendance du 30 juin 1960. Il fallait assurer la continuité administrative, transférer les responsabilités gouvernementales et offrir au nouvel État un cadre juridique fonctionnel. Dans un contexte de décolonisation accélérée, la Loi fondamentale était présentée comme un instrument de stabilité permettant une transition ordonnée vers la souveraineté.
Soixante-six ans plus tard, la question mérite d’être posée. Une élection peut-elle être pleinement souveraine lorsque les institutions qui l’encadrent ont été conçues par la puissance coloniale elle-même ? Les Congolais de 1960 choisissaient leurs dirigeants, mais choisissaient-ils également les règles qui allaient gouverner leur État ? C’est peut-être dans cet écart entre souveraineté électorale et souveraineté constitutionnelle que se trouvent certaines contradictions qui allaient marquer durablement l’histoire politique de la RDC. Un héritage souvent célébré, mais rarement interrogé.
Du 22 au 25 mai 1960 : Le peuple congolais vote, l’histoire s’accélère
Du 22 au 25 mai 1960, des millions de Congolais se rendent aux urnes pour élire les représentants de la future République indépendante. Malgré l’immensité du territoire, la faiblesse des infrastructures et l’absence d’expérience électorale à grande échelle, le scrutin se déroule dans un climat d’enthousiasme exceptionnel. Pour beaucoup, il s’agit du premier véritable exercice de souveraineté populaire de l’histoire nationale.
La clôture du vote ne marque toutefois pas la fin de l’attente. Dans un pays aux dimensions continentales, le transport des procès-verbaux et la centralisation des résultats prennent plusieurs jours. Il faut près de dix jours pour agréger, vérifier et publier les résultats définitifs. L’ensemble du pays retient son souffle tandis que se dessine le visage politique du futur État.
Le 4 juin 1960, les résultats officiels sont finalement proclamés. Le Mouvement National Congolais de Patrice Lumumba apparaît comme la principale force politique du pays. Son aile majoritaire, le MNC-L, obtient 33 sièges sur 137 à la Chambre des représentants, davantage que toute autre formation politique. Le scrutin confirme ainsi l’émergence d’un leadership national dont l’influence dépasse les frontières régionales et ethniques.
La victoire de Lumumba demeure pourtant incomplète. Arrivé en tête, le MNC-L est loin de disposer d’une majorité parlementaire. Dès l’annonce des résultats s’ouvre une intense bataille de négociations, d’alliances et de compromis. Avant même l’indépendance, la logique des coalitions s’impose comme la condition d’accès au pouvoir. Le 23 juin 1960, Patrice Lumumba est finalement désigné Premier ministre. Le peuple avait choisi ses représentants ; les équilibres institutionnels allaient désormais déterminer qui gouvernerait réellement.
Derrière les affiches électorales, deux visions de l’indépendance
L’interprétation la plus répandue des élections de 1960 oppose généralement deux visions institutionnelles. D’un côté se trouvent les nationalistes favorables à un État central fort capable d’unifier le pays. De l’autre, les fédéralistes défendent une large autonomie provinciale afin de préserver les équilibres régionaux. Cette lecture continue de dominer une grande partie des récits consacrés aux premiers mois de l’indépendance.
Patrice Lumumba et le MNC-L incarnent alors l’ambition d’un État national puissant, capable d’accélérer la décolonisation politique et de préserver l’unité territoriale. Face à eux, Joseph Kasa-Vubu, Moïse Tshombe et plusieurs autres formations privilégient une décentralisation plus poussée, une transition graduelle et des relations plus étroites avec la Belgique. Le débat semble porter sur l’organisation de l’État. Il concerne également la vitesse et la profondeur de la rupture avec l’ordre colonial.
Le véritable clivage de 1960 n’était toutefois pas uniquement institutionnel. Il opposait aussi deux conceptions de l’émancipation nationale. Les uns voyaient dans l’indépendance politique le point de départ d’une transformation rapide des rapports économiques hérités de la colonisation. Les autres privilégiaient la continuité administrative, économique et diplomatique avec la métropole. Derrière les débats sur le fédéralisme et le centralisme apparaissait déjà une interrogation plus fondamentale. Jusqu’où la RDC était-elle prête à exercer sa souveraineté politique et économique ?
La ligne de fracture empoisonnée, lorsque l’ethnie remplace la nation
L’une des grandes tragédies de 1960 est que la fragmentation apparaît au sein même du camp nationaliste. Le Mouvement National Congolais avait été conçu comme le premier véritable parti national de l’histoire du pays, transcendant les appartenances régionales et ethniques. Pourtant, la rupture entre Patrice Lumumba et Albert Kalonji affaiblit rapidement ce projet. Le MNC-K finit par s’appuyer principalement sur l’électorat luba du Kasaï, transformant progressivement un désaccord politique en clivage communautaire. Ce qui devait être une compétition entre visions de l’avenir devient peu à peu une compétition entre bases d’appartenance.
Cette dynamique est encore plus visible au Katanga. Fondée en 1957, la BALUBAKAT se présente comme le porte-voix des Baluba du Katanga et des nombreux travailleurs luba installés dans la province minière. Son jeune responsable de la jeunesse n’est autre que Laurent-Désiré Kabila. Face à elle, la CONAKAT de Moïse Tshombe défend principalement les intérêts des groupes considérés comme autochtones du sud katangais. Derrière les discours politiques se développe une peur réciproque de domination, d’exclusion et de marginalisation. Le conflit ne porte plus seulement sur l’organisation de l’État. Il concerne désormais la place de chaque communauté dans le futur ordre politique.
Le même phénomène apparaît dans plusieurs régions du pays. L’ABAKO de Joseph Kasa-Vubu puise l’essentiel de sa force dans l’espace kongo tandis que d’autres mouvements se structurent autour d’ancrages provinciaux ou communautaires. Même le Parti National du Progrès, souvent surnommé à l’époque le « Parti des Nègres Payés » par ses adversaires, rassemble principalement des chefs coutumiers, des notables locaux et une partie des évolués favorables à une transition plus graduelle. Malgré les importantes ressources dont il bénéficie, le PNP échoue à concurrencer la dynamique populaire du MNC-L lors des élections de mai 1960.
Le paradoxe est saisissant. Les premières élections nationales de l’histoire de la RDC étaient censées construire une conscience politique nationale. Elles contribuent également à institutionnaliser des rapports de force régionaux, communautaires et locaux qui existaient déjà sous la colonisation. Le bulletin de vote devient alors non seulement un instrument de représentation démocratique, mais aussi un moyen de comptabiliser les appartenances. La nation politique naissante se retrouve fragmentée avant même d’avoir pleinement consolidé son unité.
Le gouvernement de l’indépendance ou la coalition des contradictions
Les résultats des élections de mai 1960 ne produisent aucune majorité claire. Pour gouverner, Patrice Lumumba doit construire une vaste coalition rassemblant des forces politiques aux visions parfois opposées. Autour du MNC-L se regroupent notamment le PSA d’Antoine Gizenga, le CEREA du Kivu et la BALUBAKAT du Katanga. Cette alliance constitue le noyau nationaliste du futur gouvernement et défend l’idée d’un État unitaire capable de préserver l’intégrité territoriale et d’accélérer la décolonisation politique.
La formation du gouvernement exige cependant de nombreux compromis. Joseph Kasa-Vubu et l’ABAKO obtiennent la présidence de la République ainsi que plusieurs portefeuilles stratégiques, dont les Finances. D’autres formations rejoignent également la coalition, notamment le PUNA de Jean Bolikango, la CONAKAT de Moïse Tshombe, le MNC-K d’Albert Kalonji ainsi que plusieurs partis régionaux et modérés. L’objectif est clair. Construire un gouvernement suffisamment inclusif pour éviter l’éclatement immédiat du jeune État indépendant.
Le résultat est un exécutif de trente-sept membres représentant presque toutes les sensibilités politiques du pays. Cette diversité témoigne de la volonté de préserver l’unité nationale au moment de l’indépendance. Elle révèle également les limites du système mis en place. Dès sa naissance, le gouvernement doit concilier des visions contradictoires de l’État, de l’économie, des relations avec la Belgique et même de l’avenir territorial de la République. L’indépendance est proclamée le 30 juin 1960. Les tensions qui allaient bientôt secouer le pays sont déjà présentes au sein même de son premier gouvernement.
Le véritable piège, une démocratie sans boussole de politique économique
Le problème de 1960 n’était pas l’élection elle-même. Le peuple congolais s’est exprimé avec une remarquable maturité politique dans un contexte particulièrement difficile. Le véritable problème résidait dans ce qui entourait l’élection. Les Congolais étaient appelés à choisir leurs dirigeants, mais beaucoup moins à débattre du modèle économique qui devait guider la future République. La compétition politique était organisée. La direction économique de la nation demeurait largement indéterminée.
La Loi fondamentale illustre cette contradiction. Adoptée par le Parlement belge quelques semaines avant l’indépendance, elle définit les institutions, les procédures et la répartition des pouvoirs. En revanche, elle ne répond pas à la question centrale de toute jeune nation souveraine. Quel projet économique doit orienter l’action publique ? Comment transformer les immenses ressources du pays en prospérité nationale ? Comment financer l’industrialisation, développer les infrastructures et construire les capacités productives nécessaires à l’émancipation économique ? Les institutions sont définies. La stratégie de développement ne l’est pas.
Le débat politique de 1960 se concentre principalement sur les coalitions, l’organisation territoriale de l’État, les rapports entre centralisation et fédéralisme ainsi que les équilibres entre partis. Ces questions sont importantes. Elles finissent toutefois par occuper l’espace au détriment d’une réflexion approfondie sur le développement économique national. Qui contrôle les ressources minières ? Comment organiser la fiscalité ? Quel rôle attribuer à l’État dans l’investissement, l’éducation, l’agriculture ou l’industrialisation ? Sur ces enjeux fondamentaux, aucun consensus national comparable n’émerge réellement.
Depuis l’indépendance, les constitutions ont changé, les dirigeants se sont succédé et les institutions ont été réformées à plusieurs reprises. Pourtant, une même interrogation traverse l’histoire politique de la RDC. Au-delà de la conquête du pouvoir, quel projet économique national doit orienter l’action de l’État ? Les débats se sont souvent concentrés sur les coalitions, les équilibres institutionnels et la répartition du pouvoir. Les questions relatives à la transformation productive, à l’industrialisation, à la mobilisation des ressources nationales ou à la création de richesse collective ont rarement fait l’objet d’un consensus comparable. La RDC a ainsi beaucoup débattu de la manière de gouverner sans toujours définir clairement dans quel objectif économique gouverner. C’est là le véritable héritage de 1960. Une démocratie dotée de mécanismes de compétition politique, mais privée d’une boussole économique nationale suffisamment partagée pour guider durablement l’action publique.
Soixante-six ans plus tard, les conséquences dans l’économie politique congolaise
Les institutions ne déterminent jamais à elles seules le destin d’une nation. Elles créent néanmoins les incitations, les contraintes et les équilibres à l’intérieur desquels les acteurs politiques évoluent. À cet égard, l’héritage de 1960 demeure visible. La RDC continue de rechercher un équilibre entre autorité centrale, autonomie des acteurs politiques et cohésion nationale. Cette quête permanente témoigne d’une question non entièrement résolue depuis l’indépendance, celle de la capacité de l’État à agir comme centre de coordination du développement national.
Soixante-six ans après les premières élections démocratiques, la RDC continue trop souvent de fonctionner comme une coalition de communautés plutôt que comme une communauté nationale rassemblée autour d’un projet collectif. Le Parlement de 1960 était fragmenté. Celui d’aujourd’hui l’est tout autant malgré la multiplication spectaculaire des partis politiques. Les alliances se forment et se défont au rythme des rapports de force, des équilibres régionaux et des calculs de survie politique. Cette logique ne se limite pas aux institutions. Plusieurs groupes armés continuent eux aussi de mobiliser les appartenances ethniques ou régionales comme source de recrutement, de légitimité et d’influence. La faille n’est pas l’existence de la diversité congolaise. Toute nation est diverse. Elle réside dans l’incapacité persistante à transformer cette diversité en une vision nationale suffisamment forte pour subordonner les intérêts particuliers à un destin commun.
Les éloges comme les accusations récurrentes de tribalisme adressées au président Félix Tshisekedi, qu’elles soient fondées ou non, sont révélatrices à cet égard. Le véritable sujet n’est pas la controverse elle-même. Elle témoigne d’un imaginaire politique dans lequel l’origine des décideurs continue parfois à susciter davantage d’attention que les politiques qu’ils mettent en œuvre. Le tribalisme n’est donc pas la maladie. Il constitue l’un des symptômes les plus visibles d’un problème plus profond. Lorsqu’une société peine à produire et à partager un projet économique national crédible, les appartenances particulières tendent naturellement à devenir des substituts d’espérance, de protection et de représentation.
Le coût économique de cette fragmentation est considérable. Les investisseurs congolais et étrangers sérieux recherchent la prévisibilité autant que les opportunités. Les infrastructures se construisent sur plusieurs décennies. L’industrialisation exige une coordination durable entre l’État, le système financier, les entreprises et les institutions de formation. Lorsque les priorités publiques sont constamment renégociées au gré des coalitions, des équilibres politiques et des compromis de circonstance, il devient difficile de maintenir un cap stratégique stable. Les gouvernements se succèdent, les programmes changent, les projets sont réorientés ou abandonnés avant d’avoir produit leurs effets. Le développement cesse alors d’être un processus cumulatif pour devenir une succession de recommencements. La dépendance persistante aux matières premières, la faiblesse du tissu industriel et les difficultés de mobilisation fiscale traduisent cette incapacité à maintenir, sur plusieurs décennies, une orientation économique nationale cohérente. Sous cet angle, le tribalisme, comme plusieurs autres maux de la société congolaise, apparaît moins comme une cause première que comme l’expression d’un échec plus large de l’économie politique nationale.
Les élections de mai 1960 demeurent l’une des plus grandes conquêtes démocratiques de l’histoire congolaise. Elles ont consacré le principe selon lequel le pouvoir politique tire sa légitimité du peuple. Leur héritage mérite d’être célébré. Mais commémorer ne signifie pas s’interdire de réfléchir. Soixante-six ans plus tard, la question fondamentale n’est pas de savoir si ces élections furent nécessaires. Elles l’étaient. La véritable question est de savoir si la RDC a achevé le travail historique qu’elles avaient commencé. Une nation ne se construit pas uniquement en choisissant ses dirigeants. Elle se construit également en définissant collectivement la direction économique qu’elle souhaite suivre, les institutions capables de la porter et le projet national autour duquel mobiliser ses ressources. Le débat ouvert en 1960 n’est donc pas clos. Sous bien des aspects, il continue encore aujourd’hui.
Et puisqu’il paraît qu’aucune tribune n’est complète sans chiffres, voici le plus consensuel de tous : 1 + 1 = 2. Rire et pleure!
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe.

