Par José Bakima

Introduction

Dans son ouvrage magistral Le Nouveau Monde (2017), quatrième volume de sa tétralogie L’Avènement de la démocratie, le philosophe et historien français Marcel Gauchet dresse un diagnostic clinique des sociétés contemporaines. Sa thèse centrale est aussi lumineuse qu’inquiétante : autour des années 1970, l’humanité occidentale est entrée dans l’ère de « l’autonomie pure ». En liquidant les derniers vestiges de l’hétéronomie — le sacré, la tradition, l’autorité transcendante de l’État —, la modernité a accouché d’un individu radicalement libre, mais profondément désorienté. Cette victoire totale de l’autonomie engendre ce que Gauchet nomme « la démocratie contre elle-même » : une crise de déshérence caractérisée par l’atomisation sociale, la tyrannie du présent immédiat et l’impuissance du politique face aux flux d’un marché mondialisé.

Face à cette impasse de la modernité atomisée, la tentation occidentale est souvent celle d’une fuite en avant managériale ou d’un repli nostalgique. Pourtant, l’alternative réside peut-être dans le dialogue interculturel avec des pensées d’une tout autre texture ontologique. C’est le cas du paradigme métaphysique et social Kongo. À travers ses structures triadiques fondamentales, la pensée Kongo offre une grille de lecture et de régulation universelle, capable de soigner les pathologies du « Nouveau Monde ». Confrontons la thèse de Gauchet aux quatre triades majeures de la sagesse Kongo pour en dégager les voies d’une refondation.

  1. Dynamique historique et espace délibératif : Du présentisme occidental au mouvement spiralé de la Nkodia

Le premier diagnostic de Gauchet porte sur la temporalité du Nouveau Monde. Privée de ses repères historiques et de sa capacité à planifier l’avenir par l’action politique collective, la société moderne s’est enfermée dans le « présentisme » — un temps linéaire fragmenté, dicté par l’urgence médiatique et l’instantanéité des marchés financiers. De surcroît, l’espace public n’est plus le lieu de la construction du bien commun, mais le théâtre d’une guerre des droits individuels.

Le paradigme Kongo oppose à cette dérive la puissance combinée du Dikenga, de la Nkodia et du Mbongi.

  • Le Dikenga (le cosmogramme) enseigne que le temps n’est pas une flèche perdue ni un surplace angoissé, mais un cycle éternel d’énergies en mutation (Musoni, Kala, Tukula, Luvemba).
  • La Nkodia (la spirale du coquillage) enrichit cette vision en y introduisant le concept de Dingo-Dingo (le tourbillonnement de Kalunga). L’évolution n’y est jamais une rupture tabula rasa (le piège de l’autonomie pure selon Gauchet), mais un déploiement organique de l’intérieur vers l’extérieur. On avance en élargissant les cercles, sans jamais rompre le contact avec le centre initiatique et mémoriel.
  • Le Mbongi (l’espace de délibération), quant à lui, est l’antidote social au modèle procédural de Gauchet. Là où le droit individualiste occidental fragmente et judiciarise les rapports humains, le Mbongi réunit la communauté pour conscientiser le collectif et accoucher, par la palabre, d’un consensus harmonisateur. Le politique y retrouve sa fonction première : non pas gérer des flux administratifs, mais harmoniser des forces vitales.
  1. L’Anthropologie intégrale : Le Muntu face à l’individu abstrait du Droit et du Marché

La seconde pathologie du Nouveau Monde réside dans son anthropologie réductionniste. L’idéologie néolibérale et le fondamentalisme juridique ont réduit l’être humain à une double abstraction : un consommateur guidé par ses pulsions matérielles et un sujet de droit revendiquant l’adaptation de la société à ses désirs singuliers. C’est une humanité bidimensionnelle, coupée de toute profondeur invisible et de toute responsabilité cosmique.

C’est ici que la triade Kongo Muela – Moyo – Nitu révèle sa force thérapeutique. La pensée traditionnelle structure l’humain selon trois principes interconnectés :

  • Le Nitu : l’enveloppe corporelle, le plan physique et matériel.
  • Le Moyo : l’âme, la force vitale psychique et biologique.
  • Le Muela : l’esprit, l’étincelle divine qui connecte l’être au Tout invisible.

L’analyse de Gauchet décrit, en réalité, une société occidentale qui a hypertrophié le Nitu (le matérialisme consumériste) et un Moyo anxieux (le moi psychologique souffrant et exigeant), tout en amputant radicalement le Muela. Privé de cette dimension de reliance verticale avec le sacré et horizontale avec la communauté spirituelle, l’individu de l’autonomie pure bascule dans le vide existentiel. Le paradigme Kongo rappelle qu’une véritable autonomie ne peut s’épanouir que si l’homme est appréhendé dans sa totalité ontologique, rétablissant le Muela comme boussole de l’action humaine.

III. Éthique du Savoir et du Pouvoir : La « Démocratie contre elle-même » comme forme de Kimfunia

Le paradoxe le plus saisissant soulevé par Gauchet réside dans le retournement des outils d’émancipation contre eux-mêmes. Les Droits de l’Homme, conçus pour protéger le citoyen de la tyrannie, servent aujourd’hui à dissoudre le lien social. La technologie et la rationalité économique, censées libérer l’humanité, l’asservissent à des mécanismes globaux incontrôlables.

Cette perversion systémique trouve un écho conceptuel parfait dans la triade Kongo Kindoki – Ndoki – Kimfunia, qui théorise la science, son détenteur et sa dérive pathologique :

  • Le Kindoki représente la science suprême, la connaissance approfondie des lois visibles et invisibles de la nature. C’est une force intrinsèquement neutre.
  • Le Ndoki est le dépositaire de ce savoir, le savant, le leader ou l’initié chargé de veiller sur la communauté.
  • La Kimfunia survient lorsque le Ndoki utilise le Kindoki à des fins égoïstes, prédatrices ou destructrices. C’est l’essence même de la « sorcellerie » au sens métaphysique : la déconnexion de la science d’avec l’éthique communautaire.

Sous cet angle, la crise de la démocratie et de la mondialisation néolibérale analysée par Gauchet n’est rien d’autre qu’une manifestation macro-structurelle de la Kimfunia. L’ingénierie financière, le juridisme abstrait et les technosciences occidentales sont des formes de Kindoki dévoyées par des élites (Ndoki) qui ont rompu le pacte de responsabilité sociale. Nommer cette crise par le concept de Kimfunia, c’est comprendre que le remède ne relève pas d’une simple réforme administrative, mais d’une exigence de ré-initiation éthique du pouvoir-service.

  1. L’Ancrage et la Plénitude : Mahamba, Zinga et Muntu contre l’amnésie moderne

Enfin, Marcel Gauchet met en lumière l’angoisse de l’homme moderne face à l’effacement de ses « ancres » mémorielles. La dissolution de l’histoire partagée et des repères sacrés laisse l’individu flotter dans un vide spirituel, condamné à réinventer perpétuellement son identité sans boussole.

La triade Mahamba – Zinga – Muntu propose une ontologie de l’enracinement :

  • Les Mahamba (les repères mémoriels, territoriaux et ancestraux) constituent les ancres indispensables à la stabilité psychique et collective. Ils rappellent au présent qu’il est l’héritier d’une lignée et d’une alliance avec la terre. Ils interdisent l’amnésie.
  • Le Zinga désigne l’art de vivre au sens supérieur : la quête de la longévité harmonieuse, de la plénitude existentielle obtenue par l’alignement précis de l’individu sur les rythmes du cosmos et de la société. C’est l’exact opposé du productivisme frénétique et épuisant de l’Occident.
  • Le Muntu est le produit de cet équilibre : l’être humain accompli, le sage devenu « nœud de relations ». Dans la pensée Kongo, le Muntu n’existe pas en tant qu’atome isolé ; il n’est humain que par et avec les autres (Bomoto / Kimuntu).

Alors que l’individualisme du Nouveau Monde produit de l’isolement et de la fragilité, le modèle du Muntu adossé aux Mahamba génère de la résilience et du sens.

Conclusion : Vers une Modernité Enracinée

La confrontation textuelle entre l’œuvre de Marcel Gauchet et les triades Kongo démontre que la crise occidentale de l’autonomie n’est pas une fatalité historique universelle, mais la conséquence d’un choix philosophique précis : celui d’une liberté coupée de ses amarres cosmiques, éthiques et communautaires.

Le paradigme Kongo ne constitue pas un retour nostalgique vers un passé immuable ; il est, au sens de la Nkodia, le moteur d’une évolution spiralée. Il nous invite à concevoir une modernité enracinée (ou une réalité enracinée), où l’autonomie de l’acteur est préservée, mais réinsérée dans un réseau de reliances fondamentales. Pour les nations africaines, et singulièrement pour la refondation institutionnelle de la République Démocratique du Congo, cette confrontation est salutaire. Elle prouve qu’au lieu de copier les institutions fatiguées d’un « Nouveau Monde » en crise de croissance, il est urgent de puiser dans nos structures de sens endogènes pour bâtir un modèle de gouvernance où la science (Kindoki) sert la force vitale (Moyo), sous le regard bienveillant de la sagesse collective (Mbongi).

 

By amedee

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