Par José Bakima
Chaque jour en République Démocratique du Congo, des centaines de débats occupent l’espace public.
On parle des élections.
On parle du gouvernement.
On parle de l’opposition.
On parle de corruption.
On parle d’insécurité.
On parle du M23.
On parle du Rwanda.
On parle des minerais.
On parle de la Constitution.
On parle des nominations.
On parle des accords internationaux.
Toutes ces questions sont importantes.
Aucune ne peut être ignorée.
Pourtant, une interrogation demeure :
Pourquoi avons-nous l’impression de débattre sans cesse des mêmes problèmes sans parvenir à les dépasser durablement ?
La réponse se trouve peut-être dans un angle mort rarement évoqué : la dimension civilisationnelle.
Une nation vit simultanément dans plusieurs temporalités.
Il existe le temps de l’actualité.
Le temps de la politique.
Le temps des événements.
Mais il existe également un temps beaucoup plus profond :
le temps des civilisations.
Or le débat public congolais semble largement enfermé dans le premier niveau.
Nous réagissons aux crises.
Nous commentons les événements.
Nous répondons aux urgences.
Mais nous réfléchissons rarement aux structures profondes qui façonnent notre trajectoire historique.
Le Congo n’est pourtant pas né en 1960.
Il n’est pas davantage né en 1885.
Il n’est pas seulement un État moderne hérité de la colonisation.
Le Congo est aussi un espace historique ancien.
Un bassin de circulation.
Un foyer de rencontres.
Un carrefour de peuples, de langues, de cultures et de spiritualités.
Pendant des siècles, cet espace a vu émerger des formations politiques complexes :
le Royaume Kongo,
les royaumes Luba,
les royaumes Lunda,
les royaumes Kuba,
les royaumes Mangbetu,
les royaumes Zande.
Ces ensembles ne furent pas de simples curiosités historiques.
Ils constituaient des réponses originales aux défis de leur époque.
Ce qui frappe lorsqu’on les observe aujourd’hui, c’est qu’ils apparaissent souvent dans des zones de circulation.
Leurs forces ne provenaient pas uniquement de la puissance militaire.
Elles provenaient également de leur capacité à organiser des flux.
Flux commerciaux.
Flux humains.
Flux culturels.
Flux spirituels.
Flux de savoirs.
Leur puissance reposait autant sur la connexion que sur le contrôle.
Or nous assistons aujourd’hui à un phénomène comparable.
Le corridor de Lobito relie désormais les ressources du Lualaba aux marchés mondiaux.
Les projets de connexion vers l’océan Indien réactivent d’anciens axes de circulation passant par le Tanganyika.
Les réseaux énergétiques, ferroviaires et logistiques redessinent progressivement la géographie économique de l’Afrique centrale.
La question est alors la suivante :
Voyons-nous ces transformations uniquement comme des projets économiques ?
Ou comprenons-nous qu’elles pourraient également produire des effets culturels, démographiques, sociaux et même civilisationnels ?
L’histoire montre que les grandes civilisations émergent rarement dans des espaces isolés.
Elles naissent souvent aux carrefours.
La Méditerranée antique.
La Route de la Soie.
L’océan Indien.
Les grands bassins fluviaux.
Partout où circulent les hommes, les marchandises, les idées et les croyances, apparaissent de nouvelles formes de civilisation.
Le commerce crée la rencontre.
La rencontre crée l’innovation.
L’innovation crée parfois des civilisations.
La République Démocratique du Congo se trouve aujourd’hui au cœur de plusieurs de ces dynamiques.
Pourtant, nous continuons souvent à raisonner comme si les seuls enjeux étaient électoraux ou administratifs.
Nous débattons du prochain gouvernement.
Mais rarement du prochain siècle.
Nous discutons des prochaines élections.
Mais rarement de la prochaine génération.
Nous parlons de stratégie politique.
Mais rarement de destinée historique.
Cette absence de réflexion civilisationnelle a des conséquences.
Lorsqu’une nation perd le sens de sa trajectoire longue, elle devient prisonnière de l’urgence.
La politique se réduit alors à la gestion des crises.
Les élites deviennent gestionnaires plutôt que visionnaires.
Les institutions administrent sans orienter.
Les citoyens finissent par ne plus savoir où ils vont collectivement.
Le véritable défi du Congo n’est peut-être pas seulement économique.
Il n’est peut-être pas seulement politique.
Il est aussi civilisationnel.
Nous devons réapprendre à regarder notre pays à l’échelle de plusieurs générations.
Comprendre les logiques profondes qui traversent nos territoires.
Relire notre histoire longue.
Identifier les grands flux qui structurent notre espace.
Comprendre ce qui relie le bassin du Congo à l’Afrique australe, aux Grands Lacs, à l’Atlantique et à l’océan Indien.
Les nations qui marquent l’histoire ne vivent pas uniquement dans le temps court.
Elles savent inscrire leurs choix immédiats dans une vision de longue durée.
La Chine pense en siècles.
L’Inde pense en civilisations.
D’autres grandes puissances raisonnent à l’échelle de plusieurs générations.
Le Congo doit lui aussi retrouver cette profondeur de regard.
La question n’est donc pas seulement :
« Quel gouvernement voulons-nous ? »
La question est également :
« Quelle civilisation voulons-nous devenir ? » Tant que cette interrogation restera absente de notre débat public, nous continuerons probablement à traiter les symptômes sans toujours comprendre les causes profondes.
Car les événements passent.
Les crises passent.
Les gouvernements passent.
Mais les civilisations, elles, s’inscrivent dans le temps long.
Et c’est peut-être dans ce temps long que se joue aujourd’hui l’avenir du Congo.

