José BakimaJosé Bakima

PAR JOSE M. BAKIMA

Introduction

L’ordre international n’est jamais une réalité achevée. Il résulte d’un équilibre toujours provisoire entre des normes, des institutions, des rapports de puissance, des capacités matérielles et les représentations que les acteurs se font du monde.

Pour comprendre sa transformation contemporaine, il ne suffit donc ni d’étudier les textes juridiques qui le fondent, ni d’observer les guerres successives, ni de suivre l’évolution de la puissance des États. Il faut mettre ces dimensions en relation.

Le point de départ peut être situé dans les grandes recompositions européennes du XIXe siècle, notamment autour des guerres napoléoniennes et du Congrès de Vienne. Le parcours conduit ensuite aux deux guerres mondiales, à la création en 1945 d’un ordre international fondé sur la Charte des Nations Unies, puis à la disparition de l’Union soviétique en 1991 et à l’installation d’une nouvelle asymétrie de puissance.

La question devient alors simple, mais décisive :

Que devient un ordre lorsque les rapports de puissance qui l’entourent se transforment plus rapidement que les institutions chargées de les organiser ?

  1. MATÉRIELS

Le corpus rassemble des événements, des textes institutionnels, des doctrines, des interventions militaires, des transformations économiques et financières, ainsi que les interprétations proposées par différents auteurs.

La séquence historique retenue va des recompositions européennes du début du XIXe siècle à la période contemporaine :

1812–1815 → XIXe siècle → 1914–1918 → 1919–1939 → 1939–1945 → 1945 → Guerre froide → 1989–1991 → Rwanda → Srebrenica → Congo → Kosovo → Afghanistan → Irak → Libye → Ukraine.

À cette chronologie s’ajoutent les transformations de la puissance économique et technologique de la Chine, l’évolution de la Russie, la politique iranienne sous sanctions, la place du dollar dans le système financier international et les débats contemporains sur la souveraineté et la civilisation.

Les travaux de Fukuyama, Huntington, Sakwa et Trenin sont utilisés comme modèles d’interprétation à confronter aux faits, et non comme conclusions préalables.

  1. MÉTHODE

L’analyse repose sur une distinction fondamentale entre plusieurs niveaux de l’ordre :

NORME → INSTITUTION → CAPACITÉ → ACTION → RÉSULTAT.

Une règle peut exister sans être effectivement appliquée.
Une institution peut disposer d’un mandat sans disposer des moyens nécessaires.
Une puissance peut disposer de moyens sans obtenir le résultat recherché.
Une intervention peut modifier un rapport militaire sans produire un ordre politique durable.

Il faut donc distinguer :

  • ce qui est proclamé et ce qui est pratiqué ;
  • ce qui est voulu et ce qui est possible ;
  • ce qui est possible et ce qui est effectivement réalisé ;
  • la présence et la capacité ;
  • le mandat et le résultat ;
  • la capacité de réaction et la capacité de transformation ;
  • le bénéfice et la causalité ;
  • le récit du résultat et le résultat lui-même.

Cette méthode impose également de confronter les récits concurrents au même critère : que permettent réellement d’établir les faits disponibles ?

III. RÉSULTATS

  1. De l’ordre européen à l’ordre international

Les guerres européennes du XIXe siècle montrent déjà qu’une guerre ne constitue pas seulement une confrontation militaire. Elle peut produire une recomposition de l’ordre lui-même.

Le Congrès de Vienne illustre cette logique : après la guerre, les puissances ne cherchent pas uniquement à mettre fin aux combats ; elles cherchent à organiser les rapports futurs entre elles.

Cette dynamique se retrouve, à une autre échelle, après 1918 puis surtout après 1945.

La Seconde Guerre mondiale conduit à la création d’un ordre institutionnel universel autour de la Charte des Nations Unies. Celle-ci affirme notamment la souveraineté et l’égalité juridique des États et encadre l’emploi de la force, tout en confiant au Conseil de sécurité une responsabilité particulière dans le maintien de la paix.

Mais cet ordre juridique universel repose simultanément sur une architecture de puissance : les cinq membres permanents du Conseil de sécurité disposent du droit de veto.

L’ordre de 1945 contient donc dès son origine une tension entre universalité normative et inégalité capacitaire.

  1. 1991 : le changement de distribution de la puissance

La disparition de l’Union soviétique ne supprime pas l’ordre de 1945. Les Nations Unies, la Charte et le Conseil de sécurité demeurent.

Ce qui change profondément est la distribution des capacités.

Les États-Unis disposent alors d’une position de puissance exceptionnelle. Les institutions héritées de 1945 continuent d’exister, tandis que des institutions et alliances occidentales connaissent une nouvelle extension.

Cette période nourrit deux interprétations majeures.

Pour Fukuyama, la fin de la confrontation idéologique peut être interprétée comme l’affaiblissement des alternatives systémiques au modèle libéral-démocratique.

Pour Huntington, la disparition de la bipolarité ne supprime pas les lignes de fracture ; elle peut au contraire faire émerger davantage les identités historiques, culturelles et civilisationnelles.

Le réel postérieur à 1991 invite cependant à ne choisir trop rapidement ni l’un ni l’autre modèle.

Les conflits ne disparaissent pas. Les États continuent d’agir selon leurs intérêts, leurs perceptions, leurs capacités et leurs mémoires historiques.

La question n’est donc plus de savoir lequel des deux modèles avait « raison », mais qu’est-ce que chacun permet de voir, et qu’est-ce qu’il laisse dans l’ombre ?

 

 

  1. L’ordre à l’épreuve des crises

Les crises des années 1990 et 2000 constituent une succession particulièrement révélatrice.

Le Rwanda montre qu’une organisation internationale peut disposer d’une présence sur le terrain tout en ne disposant ni de la volonté politique, ni des moyens, ni du mandat nécessaire pour empêcher une catastrophe.

Srebrenica pose une question comparable sous une autre forme : que vaut la protection promise lorsqu’elle ne peut être effectivement assurée ?

La RDC introduit une dimension supplémentaire. L’organisation internationale y est présente pendant des années, avec des mandats progressivement renforcés et des moyens importants, mais la présence internationale ne suffit pas à transformer les relations qui reproduisent le conflit.

Il faut alors distinguer :

PRÉSENCE ≠ CAPACITÉ
CAPACITÉ ≠ CONTRÔLE
MANDAT ≠ RÉSULTAT
CAPACITÉ DE RÉACTION ≠ CAPACITÉ DE TRANSFORMATION.

La RDC devient ainsi un laboratoire particulièrement important de l’ordre international : souveraineté, interventions régionales, groupes armés, ressources naturelles, financements, frontières, diplomatie, protection des populations et capacité institutionnelle s’y combinent.

  1. Kosovo, Irak et Libye : la transformation de la question de l’intervention

Le Kosovo introduit une nouvelle tension.

Après le Rwanda et Srebrenica, la protection des populations devient une question centrale. Mais l’intervention de l’OTAN en 1999 montre la difficulté de concilier l’impératif humanitaire et le cadre juridique de l’emploi de la force.

L’Irak, en 2003, déplace encore le problème : la question devient celle de la menace, de l’interprétation des informations disponibles et de la possibilité d’employer la force sans nouvelle autorisation explicite du Conseil de sécurité.

La Libye, en 2011, offre un autre cas. La résolution 1973 autorise des mesures nécessaires à la protection des civils et établit une zone d’exclusion aérienne. L’opération militaire contribue ensuite à modifier le rapport de forces interne et aboutit à la chute du régime de Mouammar Kadhafi. Le mandat de protection prend fin en octobre 2011.

Cette séquence impose de distinguer : protéger une population → modifier un rapport de forces → provoquer une transformation politique → construire un ordre politique durable.

Ces quatre opérations ne sont pas identiques.

La difficulté centrale apparaît alors : une intervention peut-elle produire un changement militaire sans disposer d’une capacité équivalente de transformation politique et institutionnelle ?

  1. De la supériorité de puissance à la recomposition systémique

Les transformations postérieures à 1991 ne concernent cependant pas uniquement les interventions militaires.

La montée de la Chine illustre une autre forme de transformation : la capacité productive peut progressivement devenir capacité technologique, financière, infrastructurelle, diplomatique et stratégique.

On peut représenter cette dynamique ainsi :

PRODUCTION → RICHESSE → TECHNOLOGIE → INFRASTRUCTURES → FINANCE → CAPACITÉ STRATÉGIQUE → INFLUENCE.

La Russie, de son côté, développe après la fin de la bipolarité des relations nouvelles avec la Chine, l’Inde et d’autres partenaires, tandis que les sanctions occidentales contribuent à modifier ses circuits économiques et commerciaux.

L’Iran offre une autre configuration : les sanctions ne constituent pas seulement une mesure de contrainte ; elles deviennent également un environnement auquel un État peut chercher à s’adapter par la diversification, les réseaux régionaux, les mécanismes de contournement et la recherche de partenaires.

Il faut donc étudier les sanctions non seulement par leur intention, mais par leurs effets systémiques et les capacités d’adaptation qu’elles provoquent.

La question monétaire s’inscrit dans la même logique. Le rôle du dollar ne peut être étudié uniquement comme une caractéristique financière ; il faut examiner ses liens avec les marchés, les réserves, les contrats, les systèmes de paiement, les technologies, les sanctions et les possibilités réelles de substitution.

 

 

  1. DISCUSSION
  2. Deux ordres dans un même monde ?

C’est ici que l’analyse de Richard Sakwa devient particulièrement intéressante. Son opposition entre le « Political West » et le système de la Charte des Nations Unies conduit à distinguer deux choses que l’on confond facilement l’ordre effectivement structuré par les rapports de puissance et l’ordre juridiquement proclamé par les institutions universelles.

Cette distinction permet de poser une question plus profonde : un ordre peut-il rester juridiquement universel alors que les rapports de puissance qui l’animent cessent d’être unipolaires ?

Trenin permet d’aborder le problème sous un autre angle : celui de l’État et de la civilisation.

La notion d’État-civilisation, si elle est retenue, doit cependant être examinée avec prudence : est-elle une catégorie historique ? une représentation politique ? une doctrine stratégique ? une revendication identitaire ? ou plusieurs de ces choses simultanément ?

Il ne faut pas répondre avant d’avoir confronté la notion aux faits.

  1. Plusieurs grammaires pour une même réalité

Les événements contemporains peuvent désormais être lus selon plusieurs grammaires : juridique, stratégique, économique, militaire, historique, civilisationnelle, institutionnelle et financière.

Un même événement peut ainsi être :

  • une violation du droit pour un juriste ;
  • une question de sécurité pour un stratège ;
  • une modification d’un rapport de puissance pour un géopoliticien ;
  • une rupture historique pour un historien ;
  • une recomposition de dépendances pour un économiste ;
  • une transformation de l’ordre international pour un analyste systémique.

Ces lectures ne sont pas nécessairement incompatibles. Elles deviennent problématiques lorsqu’une seule prétend épuiser le réel.

 

 

  1. Le retour du réel

La trajectoire étudiée fait apparaître une boucle plus générale :

AMBITION → TENSION → CONFRONTATION → RÉSULTAT → NOUVEAUX RAPPORTS DE PUISSANCE → NOUVEL ORDRE → NOUVELLES AMBITIONS.

La guerre constitue souvent un révélateur de relations déjà existantes, mais elle est également un transformateur.

Elle révèle les capacités réelles des acteurs, leurs dépendances, leurs alliances, leurs ressources, leurs limites et leurs représentations.

Puis son résultat modifie à son tour le système.

C’est pourquoi l’histoire des guerres ne peut être séparée de l’histoire de l’ordre.

  1. CONCLUSION

L’analyse conduit moins à une nouvelle théorie de la multipolarité qu’à une question plus fondamentale.

L’ordre international de 1945 n’a pas disparu avec la fin de la guerre froide. Ses institutions demeurent. Sa Charte demeure. Son architecture juridique demeure.

Mais les rapports de puissance, les capacités économiques et technologiques, les alliances, les perceptions de la souveraineté et les conceptions du monde ont profondément évolué.

Le problème contemporain pourrait donc être moins celui de la disparition d’un ordre que celui de l’écart croissant entre l’architecture institutionnelle héritée et la transformation du réel qu’elle doit organiser.

La question décisive devient alors :

Comment un ordre international peut-il demeurer opérant lorsque les rapports de puissance, les capacités matérielles, les représentations historiques et les conceptions de la souveraineté qui le traversent se transforment continuellement ?

Et cette question ramène à une règle méthodologique plus générale :

Le réel n’est pas seulement la matière à partir de laquelle la pensée construit son interprétation. Le réel est l’épreuve de la pensée.

Ainsi, ni le récit occidental, ni son contre-récit, ni la thèse de la fin de l’histoire, ni celle du choc des civilisations, ni celle du basculement mécanique vers un monde multipolaire ne devraient être acceptés comme explication suffisante avant d’avoir subi cette épreuve.

Il faut regarder ce qui est dit, ce qui est fait, ce qui est possible, ce qui est effectivement réalisé — et surtout ce que le résultat produit ensuite.

 

By amedee

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