Par Lucas Alouma
Pourquoi vivons-nous ? Pourquoi existons-nous ?
Est-ce simplement pour naître, grandir, manger, boire, travailler, accumuler quelques biens matériels, chercher le confort, vieillir et finalement mourir ?
Si tel était l’unique contenu de l’existence, la vie humaine ne se distinguerait que faiblement, dans sa finalité, du cycle biologique commun au vivant. Nous aurions seulement perfectionné les moyens de satisfaire nos besoins sans nécessairement avoir découvert pourquoi nous existons.
Or l’être humain ne se contente pas de vivre : il sait qu’il vit et s’interroge sur le sens de sa vie.
C’est peut-être là que commence sa singularité.
L’homme possède la faculté extraordinaire de dépasser ses besoins immédiats pour interroger sa propre existence. Il peut se demander pourquoi il agit, ce qu’il laissera après lui, quelle société il souhaite transmettre à ses enfants et quelle signification donner au temps limité qui lui est accordé.
Mais cette capacité extraordinaire ne garantit pas que nous l’utilisions.
Nous pouvons être humains biologiquement tout en organisant notre existence presque exclusivement autour de la satisfaction des besoins, de la compétition, de l’accumulation et de la survie.
Le problème de notre époque pourrait alors être formulé ainsi :
nous avons considérablement perfectionné les moyens de vivre sans avoir nécessairement approfondi, dans les mêmes proportions, les raisons de vivre.
A. Lorsque le progrès perd sa finalité
Une grande partie de l’histoire moderne a été marquée par une extraordinaire expansion de la connaissance humaine.
Les progrès scientifiques, philosophiques, institutionnels et technologiques ont profondément transformé certaines sociétés. Les Lumières européennes, parmi d’autres courants historiques, ont notamment contribué à placer au centre du débat la raison, les libertés, la dignité de la personne, la critique de l’arbitraire et l’organisation rationnelle de la société.
Mais toute civilisation doit continuellement se demander si les instruments qu’elle a créés servent encore les finalités qui les avaient justifiés. Car le progrès n’est pas irréversible.
Une société peut devenir plus riche tout en s’interrogeant moins sur le sens de la richesse.
Elle peut devenir technologiquement plus puissante tout en devenant moralement plus hésitante sur l’usage de cette puissance.
Elle peut disposer d’une capacité considérable à communiquer tout en éprouvant davantage de difficultés à créer du lien.
Elle peut multiplier les biens sans nécessairement multiplier le bien.
Elle peut même améliorer spectaculairement les conditions matérielles de l’existence tout en laissant grandir une interrogation fondamentale :
Tout cela, pour quoi ?
Notre monde traverse actuellement un tournant paradoxal de son histoire. Alors même que les sciences humaines et sociales devraient contribuer à éclairer la condition humaine, à interroger nos finalités collectives et à replacer l’homme au centre du progrès, une partie de la pensée contemporaine semble de plus en plus absorbée par les impératifs du matérialisme, de l’accumulation et de la rentabilité.
Il devient alors paradoxal de s’étonner que des disciplines scientifiques et technologiques en pleine expansion, telles que l’informatique, l’intelligence artificielle, la biologie moléculaire ou les biotechnologies, puissent servir simultanément l’amélioration et la fragilisation de la condition humaine.
Le problème ne réside pas dans ces sciences elles-mêmes. Elles constituent des instruments extraordinaires de connaissance, de médecine, de communication et d’innovation. Le véritable danger apparaît lorsque l’accroissement de notre puissance scientifique n’est plus accompagné d’une réflexion suffisamment profonde sur sa finalité humaine.
Lorsque les sciences chargées de penser l’homme abandonnent progressivement la question du sens, comment demander aux sciences chargées de transformer la matière et le vivant de déterminer, à elles seules, ce qui est bon pour l’humanité ?
Nous risquons ainsi de construire une civilisation extraordinairement compétente pour répondre à la question « Comment faire ? », mais de plus en plus hésitante devant les questions essentielles : « Pourquoi le faire ? Pour qui ? Jusqu’où ? Et au service de quelle conception de l’homme ? »
Le véritable tournant de notre époque se situe peut-être là : jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour transformer le monde, alors que la nécessité de définir clairement le sens humain de cette transformation devient plus urgente que jamais.
B. Le développement n’est pas l’accumulation
Nous avons trop souvent assimilé le développement à l’augmentation des quantités.
Produire davantage.
Consommer davantage.
Posséder davantage.
Construire davantage.
Extraire davantage.
Exporter davantage.
Mais une civilisation ne peut être évaluée uniquement par ce qu’elle produit. Elle doit également être interrogée sur ce qu’elle devient.
À quoi servirait une société extrêmement riche si ses membres ne trouvent plus de sens à leur existence ?
À quoi servirait une technologie extraordinaire si elle augmente notre capacité de destruction ?
À quoi servirait une économie puissante si elle détruit progressivement l’écosystème qui permet à cette économie d’exister ?
À quoi servirait une intelligence supérieure si elle ne rend pas l’homme plus capable de protéger la vie ?
Le développement devrait donc être réinterrogé à partir de sa finalité.
Le développement n’est pas simplement l’accroissement de la puissance humaine ; il devrait être l’amélioration de la condition humaine.
Cette distinction change profondément notre manière de comprendre le progrès.
C. La guerre : le paradoxe suprême de l’intelligence humaine
Rien n’illustre davantage cette contradiction que la guerre.
L’homme mobilise ses plus grandes capacités scientifiques pour fabriquer des instruments capables de détruire d’autres hommes.
Il étudie la physique pour comprendre l’univers, puis utilise parfois cette connaissance pour perfectionner des armes.
Il développe l’intelligence artificielle, les satellites, la robotique, la chimie et l’ingénierie, et une partie de ces connaissances peut être détournée vers l’amélioration de la capacité de tuer.
Quel paradoxe !
L’intelligence qui devrait protéger la vie devient capable d’organiser méthodiquement sa destruction.
Il est vrai que l’histoire montre aussi que certaines innovations développées ou accélérées dans des contextes militaires ont ensuite trouvé des applications civiles. Mais cela ne transforme pas la guerre elle-même en idéal de développement.
La destruction des vies, des infrastructures, des économies et des liens sociaux constitue un coût humain considérable.
La guerre peut redistribuer la puissance.
Elle peut enrichir certains acteurs.
Elle peut accélérer certaines technologies.
Elle peut permettre à un État d’imposer momentanément sa volonté.
Mais aucune de ces réalités ne suffit à faire de la destruction organisée des êtres humains une finalité souhaitable du progrès.
D. La puissance de détruire n’est pas la grandeur
Notre époque entretient également une confusion entre puissance et grandeur.
Un pays est souvent déclaré puissant parce qu’il possède des armes sophistiquées, des missiles, des sous-marins, des avions de combat ou un arsenal nucléaire.
Mais il faut oser poser une autre question :
la capacité de détruire plusieurs fois l’humanité constitue-t-elle réellement la mesure supérieure de la civilisation ?
La dissuasion peut être analysée comme une stratégie destinée à empêcher une attaque en augmentant son coût potentiel. Mais elle révèle également un paradoxe inquiétant : une partie de la sécurité mondiale repose sur la capacité réciproque des hommes à se menacer d’une destruction considérable.
Nous avons ainsi construit une forme de stabilité fondée partiellement sur la peur.
Cela devrait suffire à montrer que notre intelligence politique n’a pas encore atteint son accomplissement.
La véritable puissance devrait peut-être se mesurer autrement : capacité de nourrir, d’éduquer, de soigner, d’innover, de rendre justice, de protéger la dignité, de préserver l’environnement et de créer les conditions permettant aux générations futures de vivre mieux.
La capacité de protéger la vie est une forme de puissance plus élevée que la capacité de la supprimer.
E. Si l’homme ne protège pas l’homme
Une question devient alors incontournable :
si l’être humain n’est pas capable de protéger sa propre espèce, qui le fera à sa place ?
Nous sommes capables de créer des institutions internationales pour protéger les espèces menacées, les forêts, les océans et certains écosystèmes.
Nous devons évidemment le faire.
Mais comment comprendre que l’espèce qui se proclame la plus intelligente puisse simultanément organiser industriellement les moyens de sa propre destruction ?
La contradiction est vertigineuse.
L’homme veut vivre.
Il recherche la longévité.
Il investit dans la médecine pour repousser la maladie.
Il cherche même à comprendre les mécanismes du vieillissement.
Et pourtant, le même homme consacre une partie considérable de son intelligence à perfectionner les moyens permettant de supprimer instantanément la vie d’autres hommes.
Nous chérissons individuellement la vie tout en acceptant collectivement des systèmes capables de l’anéantir.
C’est peut-être moins une crise d’intelligence qu’une crise de sagesse.
F. L’homme comme gardien plutôt que prédateur
Il faudrait alors repenser la place de l’être humain dans le monde.
Notre intelligence ne devrait pas nous conférer seulement un pouvoir sur la nature et sur les autres espèces. Elle devrait surtout nous imposer une responsabilité supérieure.
Plus un être possède la capacité de comprendre les conséquences de ses actes, plus grande devrait être sa responsabilité.
L’homme peut comprendre que certaines ressources sont épuisables.
Il peut anticiper les conséquences de la pollution.
Il peut mesurer les effets de la destruction des forêts.
Il peut prévoir les conséquences de certaines guerres.
Il peut comprendre les mécanismes de la pauvreté.
Il peut identifier les causes de certaines maladies.
Il peut anticiper les besoins des générations futures.
Cette capacité d’anticipation transforme l’intelligence en responsabilité.
L’homme devrait donc être moins le propriétaire absolu du monde que son gardien conscient.
Sa mission serait alors d’habiter la Terre en améliorant les conditions de la vie plutôt qu’en consommant aveuglément ce qui la rend possible.
G. La même question se pose au niveau individuel
Cette interrogation ne concerne pas uniquement les États et les civilisations.
Elle concerne chacun de nous.
Pourquoi travaillons-nous ?
Pour accumuler ?
Pour être admirés ?
Pour posséder davantage que notre voisin ?
Pour laisser derrière nous des maisons, des comptes bancaires et des objets qui passeront inévitablement entre d’autres mains ?
La richesse n’est pas condamnable en elle-même. Elle peut donner la liberté d’agir, financer des projets, soutenir des familles, créer des emplois et permettre l’innovation.
Le problème commence lorsque l’accumulation devient sa propre finalité.
Car aucune possession matérielle ne peut abolir la finitude de notre existence.
Nous arrivons sans patrimoine et nous repartons sans pouvoir emporter ce que nous avons accumulé.
La véritable question devient donc moins :
Qu’est-ce que je possède ?
que :
Qu’est-ce que mon passage sur Terre aura rendu meilleur ?
Suis-je utile à l’humanité ?
Voilà peut-être une question que chacun devrait avoir le courage de se poser :
Suis-je utile à ma société ?
Non pas seulement : ai-je réussi ?
Non pas seulement : suis-je riche ?
Non pas seulement : quel titre ai-je obtenu ?
Mais :
Quelle souffrance ai-je contribué à réduire ?
Quelle connaissance ai-je transmise ?
Quelle institution ai-je améliorée ?
Quelle personne ai-je aidée à grandir ?
Quelle injustice ai-je contribué à corriger ?
Quelle richesse utile ai-je créée ?
Qu’est-ce qui continuera à servir lorsque je ne serai plus là ?
À partir de là, les métiers retrouvent leur véritable noblesse.
Le médecin ne soigne plus seulement pour exercer une profession : il protège la vie.
L’enseignant ne transmet plus seulement un programme : il augmente les capacités humaines.
L’entrepreneur ne recherche plus seulement le profit : il transforme des ressources et des connaissances en valeur utile.
Le chercheur ne publie plus seulement pour progresser dans sa carrière : il agrandit le patrimoine de connaissances de l’humanité.
Le responsable politique ne recherche plus seulement le pouvoir : il reçoit temporairement la responsabilité d’améliorer les conditions de vie d’une collectivité.
L’agriculteur nourrit.
L’ingénieur construit.
L’artiste élève la sensibilité.
Le juge protège la justice.
Chacun peut ainsi transformer son métier en contribution à l’humanité.
H. Réhumaniser le développement
Il faut donc revenir à une définition plus exigeante du progrès.
Une civilisation ne devrait pas être dite avancée uniquement parce qu’elle produit beaucoup, consomme beaucoup ou possède des technologies extraordinaires.
Elle devrait être considérée comme avancée dans la mesure où elle parvient à mettre son intelligence au service de la vie, de la dignité, de la justice, de la connaissance, de la paix et de la préservation des conditions d’existence.
Cette perspective ne condamne ni la richesse, ni la science, ni la technologie, ni l’économie.
Elle leur restitue leur véritable place : celle de moyens et non de finalités.
L’économie est pour l’homme.
La technologie est pour l’homme.
L’État est pour l’homme.
La connaissance est pour l’homme.
Et le développement lui-même n’a de sens que s’il permet à l’être humain de devenir davantage humain.
Voilà pourquoi la question fondamentale de notre siècle ne devrait peut-être pas être : jusqu’où pouvons-nous développer notre puissance ?
Elle devrait être :
jusqu’où pouvons-nous élever notre humanité ?
Car au terme de notre existence, la mesure la plus profonde de notre passage sur Terre ne sera peut-être ni ce que nous aurons possédé, ni le pouvoir que nous aurons exercé, ni même la quantité de connaissances que nous aurons accumulées, mais la part de vie, de dignité et d’humanité que notre existence aura contribué à faire grandir autour de nous.
loucasalouma@yahoo.fr

