Il m’arrive de m’interroger : l’élite congolaise sait-elle réellement ce que signifie diriger ?
Diriger ne se confond pas avec occuper une fonction. Diriger n’est pas administrer mécaniquement. Diriger, c’est orienter une société vers un horizon déterminé. C’est transformer une réalité donnée en une réalité voulue.
Or, le concept moderne de direction politique n’est pas issu de nos matrices culturelles traditionnelles. Il a été importé avec l’organisation contemporaine de l’État en Afrique. Dans nos sociétés anciennes, le pouvoir était structuré pour assurer le règne, maintenir l’ordre et garantir la survie du groupe. Il ne poursuivait pas un projet de transformation permanente ou de développement spectaculaire au sens occidental.
Le pouvoir traditionnel : survivre et préserver l’équilibre
Dans l’organisation ancienne, la priorité était la sauvegarde de la communauté en harmonie avec son environnement. L’homme ne se percevait pas comme un acteur extérieur à l’écosystème, mais comme un élément intégré à celui-ci.
La nature était considérée comme fondamentalement bienveillante ; le rôle du pouvoir était d’éviter les ruptures, non de provoquer des mutations profondes. Le changement radical n’était pas l’objectif ; la continuité l’était.
Ainsi, la logique traditionnelle du pouvoir reposait sur :
– La stabilité
– L’équilibre social
– La reproduction des normes
– La cohésion du groupe
Ce modèle n’était pas déficient en soi. Il répondait à un contexte historique précis.
Le choc de la modernité politique
Le problème surgit lorsque cette conception ancienne rencontre la logique occidentale moderne du pouvoir. Dans cette dernière, le pouvoir n’est pas seulement gardien de l’ordre : il est moteur de transformation.
Dans l’organisation occidentale moderne, gouverner signifie :
– Transformer l’économie
– Structurer la puissance militaire
– Stimuler l’innovation technologique
– Modifier les équilibres sociaux
– Produire des résultats mesurables
Le pouvoir y est une obligation de direction stratégique. Il ne vise pas le statu quo, mais le mouvement. Il est productif par nature.
Or, l’esprit africain demeure souvent mentalement attaché à une conception statique du pouvoir, tout en évoluant dans un système mondial dynamique. Cette dissonance crée une impasse : nous vivons dans une modernité politique que nous n’avons pas encore totalement intégrée culturellement.
Une transition culturelle inachevée
Peut-on blâmer l’homme africain pour cela ? Peut-on transformer en un siècle ou deux une mentalité façonnée durant plusieurs siècles ?
La transition d’une culture de la continuité à une culture de la transformation est un processus long et profond. Elle exige une révolution intellectuelle, éducative et institutionnelle.
Le problème n’est donc pas uniquement moral. Il est anthropologique et historique.
Le pouvoir réduit à une coquille administrative
Faute d’intégration de cette logique moderne, le pouvoir en Afrique se vide souvent de sa substance stratégique. Il se réduit à :
– L’acte de nomination et de révocation
– La gestion bureaucratique des signatures
– L’activisme politique permanent
Ce mode de fonctionnement favorise l’habileté administrative, mais pas la créativité nationale. Il produit des gestionnaires de procédures plutôt que des bâtisseurs de trajectoires historiques.
Le pouvoir cesse alors d’être direction ; il devient simple gestion.
La responsabilité diffuse et l’impunité systémique
Une autre faiblesse structurelle réside dans la personnalisation excessive des responsabilités. Lorsque les résultats sont mauvais, on sanctionne le sommet, mais l’architecture qui a produit l’échec demeure intacte.
À cet égard, certains systèmes asiatiques, notamment en Chine, appliquent un principe disciplinaire rigoureux : une faute engage plusieurs niveaux de responsabilité. L’erreur n’est jamais isolée ; elle révèle une chaîne défaillante.
Ce principe crée une culture de vigilance collective. Il est difficile de ne sanctionner qu’un individu sans interroger le système qui l’a entouré.
Chef traditionnel ou Chef d’État moderne ?
Comme le disait ironiquement le maréchal Mobutu, mieux vaudrait être « chef de bangwandi par les bangwandi » que Chef d’État moderne sans en assumer les exigences multidimensionnelles.
Le Chef d’État contemporain est confronté à :
– Des impératifs économiques globaux
– Des rapports de force géopolitiques
– Des exigences technologiques
– Une compétition internationale permanente
Diriger dans ce contexte exige une posture stratégique, prospective et productive.
Or, lorsqu’un dirigeant est entouré d’acteurs dont la priorité est la rente personnelle plutôt que l’efficacité collective, il devient difficile d’instaurer une dynamique créatrice. Les courtisans préfèrent préserver un mode opératoire confortable plutôt que soutenir une transformation exigeante.
Le cœur du problème : une mentalité non interrogée
Le plus inquiétant n’est peut-être pas l’échec ponctuel, mais l’absence de conscience collective du problème. Nous reproduisons un modèle rétrograde sans même en identifier les fondements culturels.
Avoir le pouvoir sans savoir à quoi il sert revient à détenir un instrument sans en comprendre la finalité.
Diriger, c’est produire.
Diriger, c’est transformer.
Diriger, c’est inscrire une nation dans une trajectoire.
Une alerte, non une offense
Ces réflexions ne visent pas à discréditer ceux qui dirigent. Elles cherchent à alerter sur une faille intellectuelle profonde dans notre rapport au pouvoir. Tant que nous n’aurons pas clarifié ce que signifie véritablement diriger dans le monde contemporain, nous risquons de continuer à exercer un pouvoir sans direction.
Et un pouvoir sans direction finit toujours par tourner en rond.
Luc Alouma

