Nous poursuivons notre série d’enquêtes consacrées à la gouvernance en RDC. Cette fois, le regard se tourne vers le volet social, que le chef de l’État avait érigé en priorité dans la mise en œuvre du slogan emblématique de l’UDPS : « Le peuple d’abord ». Cette vision s’est traduite par deux mesures phares : la gratuité de l’enseignement de base et le début de la Couverture Santé Universelle à travers la gratuité des accouchements ainsi que des premiers soins aux nouveau-nés. À cela s’ajoute la question cruciale de l’acquisition des vaccins. Or, ces secteurs stratégiques sont aujourd’hui laissés à l’abandon par des ministres qui, plutôt que de capitaliser sur l’héritage de leurs prédécesseurs, ont préféré faire table rase et « réinventer » des réformes déjà lancées. Même constat du côté de la fiscalité des jeux d’argent : présentée comme une véritable manne financière pour l’État, elle est désormais sacrifiée sur l’autel des querelles bureaucratiques. Un jackpot perdu qui contraste cruellement avec la faillite des services sociaux de base.
Nous conclurons par une exception… ou plutôt une imposture : le cas du ministre de l’Économie, Daniel Mukoko Samba, qui a eu le mérite de ne pas bloquer un processus enclenché avant lui, mais qui n’a pas résisté à la tentation d’endosser indûment les lauriers des résultats obtenus bien avant son entrée en fonction.
Éducation primaire : de la gratuite promise à la gratuité compromise
La gratuité de l’éducation primaire en RDC est l’une des réformes sociales majeures de ces dernières années, qui fut longtemps inappliquée faute de volonté politique et de moyens. Elle a été effectivement relancée en septembre 2019 sous l’impulsion du Président Félix Tshisekedi.
Environ 5 millions d’enfants supplémentaires ont pu rejoindre l’école depuis 2019, selon l’UNICEF et la Banque mondiale. Le fardeau financier des ménages pauvres a été allégé, grâce à l’effort conjugué du Trésor congolais, renforcé par la mobilisation inédite de nos partenaires au développement. Depuis l’arrivée du gouvernement Suminwa en 2024, l’effort d’autofinancement s’est brutalement relâché, alors que la gratuité est officiellement maintenue et constitue un pilier du PNSD 2024-2028.
Malgré le PDL-145T (qui manque aussi de financement depuis 2024) et quelques programmes de construction, le déficit reste énorme (écoles délabrées, manque de bancs, manuels, latrines). A cela s’ajoutent d’autres problèmes de gouvernance, telle que l’incapacité du gouvernement à gérer ses partenaires sociaux et à anticiper toute crise.
Depuis la rentrée de septembre 2024, on assiste à une récurrence des grèves (parfois de plusieurs semaines), à la remontée en puissance des frais « cachés » sous forme de contributions diverses, à la perte d’heures de cours, à une baisse de l’assiduité, surtout pour les filles, et plus généralement à une baisse de la confiance des parents dans la réforme.
La gratuité de l’école de base vacille, alors qu’elle fut l’un des grands symboles du régime progressiste de Félix Tshisekedi. Mais depuis l’arrivée du gouvernement Suminwa, cette réforme sociale majeure et populaire se heurte à des obstacles significatifs : ressources insuffisantes, exécution lente des projets, gouvernance défaillante. Pour que cet acquis ne demeure pas seulement symbolique, des efforts urgents sont nécessaires pour stabiliser le financement, accélérer les infrastructures scolaires, renforcer les capacités des enseignants et améliorer la coordination gouvernementale.
Couverture Santé Universelle : priorité nationale…rangée au placard
La Couverture Santé Universelle (CSU) a été proclamée priorité nationale dès 2019, consolidée par un plan stratégique validé en décembre 2021 par le Conseil national de la CSU, présidé par le Chef de l’État.
Le premier volet concret a été lancé en septembre 2023 : la gratuité de la maternité et des soins néonatals à Kinshasa, puis progressivement étendue à d’autres provinces. Cette initiative a bénéficié d’une première donation de 41 millions USD, permettant un démarrage encourageant jusqu’à la fin de l’année 2024.
Depuis la fin de l’année 2024, les factures des hôpitaux restent largement impayées, mettant en péril la gratuité de la maternité et des soins néonatals, et fragilisant les progrès enregistrés. Ce qui devait être une réforme emblématique est aujourd’hui paralysé par l’inaction et l’incapacité du gouvernement Suminwa à sécuriser les financements nécessaires.
Résultats des courses : plusieurs structures médicales de Kinshasa, parmi lesquels figurent des hôpitaux affiliés à l’Église catholique, à l’Église du Christ au Congo, à l’église kimbanguiste et à l’Armée du Salut, ainsi que l’hôpital de Monkole, engagées dans la mise en œuvre du programme présidentiel de la gratuité des accouchements, ont annoncé une suspension partielle (puis totale à terme) de cette initiative, faute de paiements de la part de l’État.
Vaccination : quand la vie des enfants attend l’accord des cabinets
En 2018, la RDC figurait parmi les pays à plus faible couverture vaccinale au monde. Dès 2019, le président Félix Tshisekedi a fait de la vaccination une priorité nationale, lançant et présidant plusieurs campagnes de masse contre la rougeole, la polio et la COVID-19. Ce leadership politique visible lui a valu d’être reconnu par l’OMS et Gavi comme « champion de la vaccination » en Afrique.
Sous le gouvernement Sama, via le ministère des Finances, la contribution nationale à la couverture vaccinale de base a été renforcée, faisant passer le taux de 52 % en 2019 à près de 70 % en 2023, selon les chiffres de l’OMS et de Gavi, l’Alliance mondiale du Vaccin, un partenariat public-privé mondial pour la santé qui s’engage à sauver la vie des enfants et à protéger la santé des populations.
Dans une lettre du 20 février 2023 dont notre rédaction a pu prendre connaissance, Gavi, l’UNICEF, l’OMS et la Fondation Bill & Melinda Gates félicitent le président Tshisekedi pour son engagement en faveur de la pérennité financière du programme de vaccination, notant : « Le gouvernement a versé les montants attendus pour 2022, soit 18,1 millions USD. Ce montant est le plus élevé jamais mobilisé sur les ressources domestiques de la RDC. »
Cet effort a permis à la RDC de mobiliser près de 60 millions USD supplémentaires via le Equity Accelerator Fund, contribuant à réduire de 35 % le nombre d’enfants « zéro dose » dans 11 provinces prioritaires.
Cependant, cet élan a été brisé net depuis juin 2024 avec l’arrivée du gouvernement Suminwa, qui a laissé s’effondrer le mécanisme de financement. En 2025, aucun des 18 millions USD attendus de la contribution de la RDC n’a été versé. De la consécration mondiale en 2022, la RDC a laissé s’effondrer ses efforts en matière de couverture vaccinale, du fait de l’incapacité du gouvernement à assurer une priorisation adéquate.
Dette pétrolière : Mukoko Samba, champion de la récupération politicienne
S’il existe un cas où un ministre entrant mériterait des lauriers pour n’avoir pas entravé un processus enclenché par ses prédécesseurs au nom de la continuité de l’Etat, c’est bien le cas du prof Daniel Mukoko Samba avec la réduction de la dette pétrolière. Sauf qu’il y a un gros problème : le VPM en charge de l’Economie nationale du gouvernement Suminwa s’attribue le mérite qui n’est pas le sien dans ce dossier.
En effet, lors de son intervention au briefing spécial organisé lundi 14 avril 2025 sur la conjoncture économique de la RDC, le ministre de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, s’est vanté d’avoir fait reculer, au premier semestre 2024, les dépenses de subvention pour les sociétés pétrolières qui sont ainsi passées de 170 millions de dollars américains à 16 millions de dollars américains. Affirmant au passage que, pour le deuxième semestre 2024, elles restaient à calculer. Sauf que pour la période concernée – le premier semestre 2024 – Daniel Mukoko Samba n’était même pas encore entré au gouvernement ! En effet, il n’est entré en fonction que le 14 juin 2024.
Alors, qui sont les véritables artisans de cette prouesse économique ? Voici la vérité, chiffres à l’appui.
Tout commence lorsque le gouvernement Sama Lukonde est investi en avril 2021. Jean-Marie Kalumba devient ministre de l’Économie. Sa priorité ? Rationaliser les prix des produits pétroliers. Avec son collègue des Finances, ils mettent en place une équipe d’experts dirigée par le Prof Mabi Mulumba et Michel Losembe, dont la mission est d’identifier les charges superflues et rationlaliser la structure des prix. Dans le cadre de ce comité, le cabinet Mazars – géant international en audit, fiscalité et conseil – est mandaté pour auditer et assainir la structure tarifaire. Leur travail approfondi permet de poser les bases d’un remboursement sain et durable. Mais Justin Kalumba est renversé par une motion de l’Assemblée nationale le 30 mars 2022 et le travail se poursuit sous Nicolas Kazadi, qui assumera l’intérim du Ministère jusqu’au 23 mars 2023.
Résultat : la production du rapport d’audit permet d’identifer les coûts superflus dans la structure des prix pétroliers et aboutit à une structure de prix allégée et une dette réduite. Durant l’année que prendra cette intérim, M. Kazadi signe ainsi tous les arrêtés qui concrétisent ces changements, y compris celui interdisant les miniers, grands consommateurs de produits pétroliers, de bénéficier de la subvention sur les prix. On enregistre ainsi une baisse significative de la dette envers les pétroliers.
La machine de remboursement : Un système autonome
Le 23 mars 2023, Vital Kamerhe est nommé au ministère de l’Economie avec rang de vice-Premier ministre. Il parachève le processus enclenché par ses prédecesseurs. Il signe l’arrêté interministériel n°18 du 3 novembre 2023, qui crée une nouvelle ligne budgétaire : le « Stock de Sécurité 2 (SS2) ». Ce mécanisme permet aux banques (Equity BCDC, First Bank DRC, EcoBank RDC, Standard Bank) d’accorder un prêt syndiqué de 125 millions USD pour éponger les arriérés. En décembre 2024, un second emprunt de 282 millions USD est contracté, toujours via le SS2. La dette certifiée au 31 décembre 2022 s’élevait à 438 millions USD. C’est de la sorte que la dette due aux pétroliers a été sensiblement réduite.
Et Mukoko Samba dans tout ça ?
Le gouvernement Judith Suminwa est investi le 12 juin 2024. Mukoko Samba prend ses fonctions le 14 juin. À ce moment-là, le mécanisme de remboursement est déjà en place, autonome, et fonctionne sans intervention. Son rôle ? Superviser un processus déjà ficelé. Rien de plus.
Fiscalité des jeux d’argent : comment le gouvernement a transformé le prêt-à-l’emploi en illusion d’expertise
Entre 2021 et 2022, le ministre des Finances avait ouvert la boîte noire du secteur des jeux d’argent. Son étude révèle des chiffres édifiants : près de 139 opérateurs « illégaux ou irréguliers » recensés, sans contrôle ni suivi effectif. Résultat : en 2021, l’ensemble du secteur n’a rapporté à l’État que 500 000 USD, à peine doublés l’année suivante avec un million. Une goutte d’eau, au regard du volume consolidé des mises, supérieur à 1 milliard de dollars par an.
Le potentiel est pourtant colossal. Compte tenu du nombre de parieurs et de la taille du marché, l’État aurait dû encaisser plus de 100 millions USD par an au titre de la taxe unique sur les mises. Mais faute d’Autorité de régulation opérationnelle, les caisses restent désespérément vides. En 2022, la fiscalité générée n’aurait représenté que 1 milliard de CDF (moins de 500 000 USD), constate le professeur d’économie Kabeya Tshikuku, avec son assistant Mvumbi Ntedika, dans une étude de référence. En clair, le fisc congolais passe totalement à côté de la manne.
Conscient de l’urgence, le gouvernement s’était pourtant saisi du dossier. Réuni le 20 mai 2022 en Conseil des ministres, il avait adopté la nécessité de réformer en profondeur le secteur des jeux de hasard, loteries et concours de pronostics.
Le ministre de la Communication et Médias, Patrick Muyaya, ne mâchait pas ses mots : « L’anachronisme et les lacunes de l’architecture légale actuelle exposent gravement le secteur financier de la RDC, déjà vulnérable aux opérations de blanchiment d’origine illicite et criminelle. »
Réformes enterrées par la guerre des égos
Dans une approche pragmatique guidée par l’expérience, les propositions de Nicolas Kazadi visaient concrètement une refonte totale des textes en deux étapes : d’abord une approche règlementaire se basant sur l’existant et s’appuyant sur le recours aux technologies modernes, ce qui permettrait d’amorcer le changement immédiatement. Ensuite, présenter un projet de loi qui consacrerait une refonte fondamentale du cadre légale en la matière.
Une fois les retouches règlementaires opérées, un appel d’offres international avait abouti à la sélection d’une société française spécialisée, chargée de piloter ce chantier stratégique.
Mais tout s’est figé avec l’arrivée du gouvernement Suminwa. À peine nommé, le nouveau ministre des Finances, Doudou Fwamba, demande à la Première ministre de suspendre tous les dossiers de son prédécesseur. Résultat : blocage complet. Plusieurs entités publiques se disputent désormais le rôle de superviseur, tandis que la SONAL campe sur sa position, refusant obstinément d’être monitorée par qui que ce soit. Une guerre de tranchées bureaucratique qui enterre une réforme cruciale. Le ministère des Finances, censé réguler le secteur en plus de son rôle d’autorité fiscale, se retrouve impuissant, face aux manœuvres des opérateurs du secteur, laissant l’Etat impuissant face au chaos et à la fraude.
Retour à la case départ : un jackpot fiscal transformé en mise perdante
Le 11 avril 2025, le Ministre Fwamba présente au Conseil des Ministres un projet de loi fixant les principes fondamentaux du secteur des jeux d’argent et de hasard, une version remaniée à son goût, du texte laissé par son prédécesseur. De facto, l’approche pragmatique préconisée par ce dernier vole en éclat et le gouvernement s’enlise dans un processus législatif aussi long qu’incertain, ce que l’ancien ministre des Finances voulait à tout prix éviter, conscient des enjeux que représentait cette réforme pour certains groupes d’intérêts mafieux. Résultat : deux ans plus tard, l’exécutif se retrouve à reprendre à zéro un chantier déjà adopté, déjà prêt à être appliqué par le gouvernement précédent.
« Le blocage se situe clairement dans l’approche, la vision, la coordination de l’action gouvernementale, l’expérience et la recherche de l’efficacité », confie un proche du dossier. Et de rappeler : « Pourtant la Première ministre actuelle siégeait déjà dans l’équipe passée, au ministère du Plan. Elle connaît donc ces dossiers sectoriels. Elle ne peut pas céder aux caprices de ses ministres et accepter de paralyser ainsi des réformes vitales pour la République. »
À suivre dans notre prochaine publication
Nous explorerons un paradoxe troublant de la gouvernance congolaise — celui de projets ministériels lancés en parfaite harmonie avec la vision du chef de l’État, mais aussitôt abandonnés par les ministres entrants. Comme si chaque mandat se vivait en vase clos, sans continuité ni cohérence, même au sein d’un gouvernement issu de la même majorité présidentielle. Une fragmentation de l’action publique qui interroge sur la véritable capacité de l’État à construire dans la durée.
Aristote KAJIBWAMI et MULOPWE Wa Ku DEMBA