Et si, depuis un quart de siècle, la République démocratique du Congo exportait une matière nucléaire stratégique sans même la comptabiliser ?
La question paraît invraisemblable. Elle est pourtant posée, chiffres à l’appui, par une étude scientifique publiée le 30 juillet 2026 dans Nature Communications.
Les chercheurs Ryan A. Manzuk et Sébastien Philippe estiment qu’entre 2000 et 2024, 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient quitté la RDC incorporées dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt. Ils évaluent également entre 1 000 et 4 000 tonnes les quantités qui auraient pu être rejetées dans les résidus miniers sous des formes potentiellement mobiles.
Il faut immédiatement apporter une précision essentielle : ces milliers de tonnes n’ont pas été physiquement retrouvées, pesées et additionnées dans les ports congolais. Il s’agit d’une estimation scientifique modélisée, construite à partir de données géologiques et géochimiques, de statistiques de production, de flux commerciaux et de la connaissance des procédés métallurgiques.
Cette nuance ne diminue pas nécessairement la gravité du problème. Elle la déplace.
L’uranium ne se retrouve pas par hasard dans le cobalt
Dans le Copperbelt congolais, uranium et cobalt peuvent être associés dans les mêmes formations géologiques.
La RDC fournit aujourd’hui plus des deux tiers du cobalt minier mondial et l’essentiel de cette production quitte encore le pays sous une forme intermédiaire : l’hydroxyde de cobalt brut. Selon l’étude, plus de 95 % de la production congolaise de cobalt est exportée sous cette forme.
Or, dans les procédés hydrométallurgiques utilisés pour concentrer le cobalt, certaines formes d’uranium suivent des comportements chimiques comparables. Sans procédé spécifique destiné à le retirer, l’uranium peut accompagner le cobalt jusqu’au produit exporté.
Ce n’est pas une simple hypothèse théorique.
Entre 2010 et 2017, une installation finlandaise a récupéré et déclaré de l’uranium extrait lors de la purification de produits cobaltifères provenant de RDC, alors même qu’aucune exportation congolaise d’uranium n’était officiellement enregistrée dans cette chaîne.
Le paradoxe est saisissant : la matière pouvait être invisible dans les statistiques congolaises et réapparaître comme uranium une fois arrivée dans une raffinerie étrangère.
Le véritable problème : ne pas savoir exactement ce que l’on exporte
Le sujet dépasse donc largement l’uranium. Il pose une question élémentaire de souveraineté minière : La RDC connaît-elle, de manière indépendante et incontestable, la composition exacte de chaque tonne de produit minier qui quitte son territoire ?
Car ce que révèle l’étude de Nature Communications, au-delà du risque nucléaire, c’est une faiblesse beaucoup plus profonde : celle de la comptabilité matière. Une matière stratégique peut quitter le territoire comme impureté. Un sous-produit valorisable peut n’être déclaré nulle part.
Une teneur peut être sous-estimée.
Un résidu peut contenir des éléments dont la valeur économique, sanitaire ou stratégique échappe à l’État.
En somme, le problème n’est pas seulement ce que la RDC vend. Il est aussi de savoir si l’État dispose de ses propres instruments pour vérifier ce que l’industrie lui déclare.
Nicolas Kazadi et le laboratoire DGI : organiser la contre-vérification de l’État
C’est précisément à cette faiblesse structurelle que devait répondre le laboratoire minier mis en place sous l’impulsion du ministre des Finances Nicolas Kazadi.
La philosophie du dispositif était fondamentale : la DGI ne devait plus dépendre exclusivement des analyses produites par les opérateurs miniers ou des résultats transmis par les organismes déjà chargés du contrôle et de la certification.
La RDC disposait certes de laboratoires officiels, notamment ceux du Centre d’expertise, d’évaluation et de certification des substances minérales précieuses et semi-précieuses (CEEC) et de l’Office congolais de contrôle (OCC).
Mais leurs résultats étaient régulièrement jugés, au sein de l’administration financière, insuffisamment rigoureux ou trop laxistes vis-à-vis de l’industrie minière, notamment lorsqu’il s’agissait de vérifier contradictoirement les volumes, les teneurs, l’humidité et les éléments valorisables contenus dans les produits exportés.
Le laboratoire de la DGI avait donc une fonction bien particulière : il n’avait pas vocation à remplacer le CEEC ou l’OCC, mais à devenir un instrument de contre-vérification interne de l’État.
Autrement dit : les laboratoires officiels certifient ; la DGI doit pouvoir vérifier. Cette différence est capitale.
Car une administration fiscale qui ne dispose pas de sa propre capacité d’analyse est contrainte de calculer l’impôt sur la base de données produites ailleurs. Elle ne possède aucun moyen autonome de contester une teneur sous-évaluée, un taux d’humidité surévalué, un volume minoré ou la présence d’un sous-produit non déclaré.
Le laboratoire DGI devait précisément casser cette dépendance.
En septembre 2023, la DGI est ainsi dotée d’un dispositif destiné à contrôler les paramètres techniques indispensables à l’établissement des bases fiscales des entreprises minières : quantités, teneurs et taux d’humidité.
Le 1er novembre 2023, Nicolas Kazadi inaugure à Lubumbashi le laboratoire LBCA Inspection et Analyses SARL, mis au service de cette stratégie de contrôle indépendant. À terme, le dispositif devait reposer sur un laboratoire central à Lubumbashi, complété par des capacités de prélèvement et de contrôle au plus près des grands centres miniers et des voies d’évacuation.
L’objectif était simple : donner à l’État congolais la capacité de disposer de sa propre mesure.
Pourquoi le laboratoire a été combattu
Cette architecture portait en elle un bouleversement institutionnel beaucoup plus profond qu’il n’y paraissait. Elle introduisait un deuxième regard. Elle permettait à l’administration fiscale de refaire les analyses. Elle rendait possible la comparaison entre les résultats déclarés par les opérateurs, ceux des organismes traditionnels de certification et ceux obtenus pour le compte de la DGI.
En clair, elle introduisait une véritable contre-expertise de l’État sur l’industrie minière. C’est précisément ce qui explique une grande partie des résistances rencontrées par le projet.
D’abord, le laboratoire venait bousculer les frontières institutionnelles établies entre le ministère des Finances et celui des Mines. Le contrôle technique des substances minérales était historiquement considéré comme relevant du secteur minier, alors que la DGI souhaitait désormais disposer de ses propres instruments pour sécuriser l’assiette fiscale.
Ensuite, l’existence d’un laboratoire indépendant risquait de mettre en évidence d’éventuelles divergences avec les résultats des organismes officiels existants.
Enfin, le passage d’un système largement déclaratif à un dispositif permettant des prélèvements physiques, des contre-analyses et des rapprochements automatisés pouvait difficilement susciter l’enthousiasme de tous les opérateurs.
Le laboratoire DGI a ainsi eu beaucoup de mal à obtenir l’agrément du ministère des Mines.
Le paradoxe est révélateur : l’administration fiscale disposait d’un instrument destiné à vérifier les exportations minières, mais cet instrument dépendait, pour fonctionner pleinement, de l’autorisation du secteur dont il devait justement contre-vérifier les données.
L’agrément ne sera finalement délivré qu’en février 2026, plus de deux ans après l’inauguration du laboratoire.
L’affaire de l’uranium donne un sens nouveau à cette réforme
À l’origine, le laboratoire répondait principalement à une préoccupation fiscale.
Il s’agissait de vérifier les quantités exportées, les teneurs des produits, leur humidité et la présence éventuelle de substances valorisables afin de sécuriser les bases imposables.
L’étude sur l’uranium montre aujourd’hui que l’enjeu était encore plus large.
Car lorsqu’un État dispose de sa propre capacité de prélèvement et d’analyse, il peut progressivement élargir le spectre des éléments recherchés. Cuivre, cobalt, or, argent, germanium, lithium. Et, désormais, uranium.
Il serait techniquement excessif d’affirmer que le laboratoire DGI, dans sa configuration initiale, aurait automatiquement identifié tout l’uranium incorporé au cobalt. La détection et la quantification précises d’éléments radioactifs requièrent des méthodes, équipements et protocoles adaptés.
Mais l’architecture institutionnelle nécessaire était précisément celle-là : prélèvement indépendant, échantillonnage contradictoire, laboratoire autonome, traçabilité numérique et droit de l’État de refaire les analyses.
Le problème de fond n’est donc pas uniquement celui de l’uranium.
C’est celui de la capacité souveraine de la RDC à connaître la composition exacte de ses ressources avant qu’elles ne franchissent ses frontières.
Une réforme ensuite consacrée par le FMI
Au fil de ses rapports sur la RDC, le Fonds monétaire international a lui-même intégré le renforcement du laboratoire minier de la DGI parmi les réformes permettant d’améliorer la mobilisation des recettes du secteur extractif.
Le FMI a notamment insisté sur la nécessité de renforcer les capacités de contrôle des quantités, des teneurs et de l’humidité des produits miniers et, plus récemment, sur la nécessité de rendre pleinement opérationnel le dispositif avec l’agrément du ministère des Mines.
Ce soutien ultérieur est révélateur.
La réforme qui avait suscité des résistances administratives est progressivement devenue une composante reconnue de l’amélioration de la gouvernance minière. Et l’étude publiée en 2026 lui donne désormais une dimension que l’on n’avait peut-être pas suffisamment mesurée : la contre-vérification indépendante n’est pas seulement une question de recettes fiscales ; elle est un instrument de souveraineté nationale.
De la fiscalité à la souveraineté stratégique
La RDC doit maintenant aller beaucoup plus loin. Il ne suffit plus de vérifier le cobalt, le cuivre ou l’humidité afin de calculer correctement l’impôt. Le pays doit se doter d’une véritable comptabilité nationale de la matière minérale.
Chaque cargaison significative devrait pouvoir être caractérisée indépendamment avant exportation : métaux principaux ; sous-produits valorisables ; éléments stratégiques ; substances radioactives ; teneurs réelles ; humidité ; volume et poids effectifs.
L’objectif n’est pas de multiplier les administrations, mais de créer des contrôles croisés. Le CEEC analyse. L’OCC contrôle. L’opérateur déclare. La DGI contre-vérifie. Et lorsque les résultats divergent, l’État doit disposer d’une procédure contradictoire permettant d’établir scientifiquement la vérité. C’est ainsi que fonctionne un système de contrôle robuste.
Car une souveraineté minière sérieuse ne repose jamais sur une source unique d’information.
Reprendre le contrôle de la matière
L’histoire minière du Congo reste marquée par Shinkolobwe, cette mine dont l’uranium participa au projet Manhattan et à l’entrée du monde dans l’âge nucléaire.
Plus de quatre-vingts ans plus tard, le problème se présente sous une autre forme.
Il ne s’agit plus nécessairement de l’exploitation d’une grande mine d’uranium dédiée. Il suffit que des milliers de tonnes de minerais circulent dans une industrie gigantesque sans que l’État dispose d’une connaissance indépendante, exhaustive et contradictoire de leur composition.
Voilà pourquoi l’affaire de l’uranium dépasse largement la question nucléaire. Elle révèle l’urgence d’un principe beaucoup plus simple : celui qui ne mesure pas lui-même sa richesse dépend de celui qui la mesure à sa place.
Le laboratoire de contre-vérification initié à la DGI sous Nicolas Kazadi procédait précisément de cette logique. Il faut aujourd’hui achever cette réforme, étendre ses capacités analytiques aux substances stratégiques et radioactives, renforcer les prélèvements indépendants et connecter les résultats aux administrations des Finances, des Mines, des Douanes et aux autorités compétentes en matière nucléaire.
Car avant de parler de transformation locale, de minerais critiques ou de puissance minière, une exigence vient avant toutes les autres : un pays doit savoir exactement ce qu’il extrait de son sous-sol, ce qu’il laisse dans ses déchets et ce qu’il laisse franchir ses frontières.
C’est là que commence la souveraineté minière.
Aristote KAJIBWAMI (Finance-cd.com)
