TRIBUNE III 

Par José Bakima

Pourquoi une République doit savoir ce qu’elle veut

Le problème de la souveraineté congolaise n’est pas seulement celui de l’ingérence extérieure.

Il est aussi celui de notre propre capacité à décider.

Car un peuple peut être juridiquement indépendant et demeurer politiquement dépendant s’il ne possède pas les moyens intellectuels et institutionnels de déterminer ses propres priorités.

La souveraineté suppose donc une faculté plus exigeante que la volonté.

Elle suppose le jugement.

Vouloir n’est pas décider

On peut vouloir tout à la fois.

Un État ne le peut pas.

Il doit hiérarchiser.

Il doit choisir.

Il doit arbitrer entre des intérêts contradictoires.

Il doit accepter que toute décision implique un renoncement à certaines possibilités.

C’est pourquoi la souveraineté véritable ne réside pas simplement dans la capacité de dire « non ».

Elle réside dans la capacité de savoir pourquoi dire oui ou non, à quel moment, dans quel intérêt et avec quelles conséquences.

Dans la grammaire du Continuisme, cette fonction correspond au Kimfumu : l’autorité souveraine comme capacité de jugement, de discernement et de gardiennage des valeurs.

Le Kimfumu n’est donc pas simplement le pouvoir de commander.

C’est le pouvoir de décider à partir d’une vision du bien commun.

Le Congo doit retrouver une doctrine

Nous avons longtemps gouverné dans l’urgence.

Guerre, crise, dette, programmes d’ajustement, transitions politiques, élections, conflits régionaux, négociations internationales : chaque séquence historique a imposé ses propres priorités.

Mais une République ne peut pas vivre éternellement dans la réaction.

Elle doit disposer d’une doctrine.

Quelle République voulons-nous construire ?

Quel rapport voulons-nous entre le territoire et l’État ?

Quelle politique voulons-nous pour le sol et le sous-sol ?

Quelle place voulons-nous donner à l’agriculture ?

Quelle politique industrielle ?

Quelle politique scientifique ?

Quelle politique énergétique ?

Quelle politique numérique ?

Quelle conception de la sécurité ?

Quelle place pour les générations futures ?

Quelle relation entre l’État central et les provinces ?

Quelle place pour les communautés gardiennes des territoires ?

Ces questions ne peuvent pas être abandonnées aux circonstances.

Elles doivent faire l’objet d’un jugement souverain.

Une République n’est pas un catalogue de promesses

Nous avons souvent confondu programme politique et doctrine d’État.

Un programme annonce ce qu’un gouvernement veut faire.

Une doctrine définit ce qu’un État considère comme essentiel, durable et non négociable.

Cette distinction est capitale.

Un gouvernement change.

La République demeure.

Le Dialogue national devrait donc produire davantage qu’un accord politique temporaire.

Il devrait établir les fondations doctrinales de la République à venir.

C’est ici que la mémoire de Lumumba retrouve toute sa force.

Son combat n’était pas seulement pour occuper une fonction gouvernementale.

Il portait une certaine idée de la dignité et de l’indépendance du Congo.

La tâche contemporaine consiste à transformer cette aspiration en architecture institutionnelle.

Le jugement doit précéder l’action

Nous sommes souvent tentés de passer directement du constat à l’action.

Mais entre les deux se trouve une étape essentielle : le jugement.

Constater que le Congo possède des ressources ne suffit pas.

Il faut décider ce qu’il convient d’en faire.

Constater que certaines régions sont marginalisées ne suffit pas.

Il faut décider comment rééquilibrer le territoire.

Constater que la terre est convoitée ne suffit pas.

Il faut décider quel régime foncier protège simultanément la communauté, la République, l’investisseur et les générations futures.

Constater que l’État est faible ne suffit pas.

Il faut décider quelle architecture institutionnelle peut le rendre capable.

C’est le travail du Kimfumu.

Le pouvoir doit avoir un gardien intérieur

La grande faiblesse de nombreux systèmes politiques réside dans la confusion entre pouvoir et souveraineté.

Celui qui possède le pouvoir peut croire qu’il possède la souveraineté.

Ce n’est pas nécessairement vrai.

La souveraineté est supérieure au pouvoir parce qu’elle définit la finalité du pouvoir.

Le pouvoir doit donc être jugé.

Par la loi.

Par la connaissance.

Par les générations futures.

Par les résultats.

Par la communauté politique.

Par la réalité elle-même.

Une République véritablement souveraine est une République dans laquelle aucun pouvoir ne peut devenir son propre juge.

La question du Dialogue national

Le Dialogue national doit donc répondre à une question décisive :

Quelles sont les décisions que la République congolaise doit être capable de prendre elle-même, quelles que soient les alternances politiques ?

La réponse à cette question constituera le début d’une doctrine de souveraineté.

Lumumba nous a légué une exigence.

À nous de lui donner une institution.

 

 

 

 

 

By amedee

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