Contribution au Dialogue national congolais

PAR JOSE M. BAKIMA

Introduction — Une République doit rendre l’avenir possible

Les mobilisations de la jeunesse qui traversent plusieurs sociétés contemporaines, notamment la France en octobre 2026, invitent à une réflexion dépassant les revendications immédiates dont elles sont issues.

Elles soulèvent une question fondamentale : que devient une société lorsque les nouvelles générations ne croient plus que ses institutions soient capables de leur offrir des possibilités réelles de construire leur avenir ?

Cette interrogation mérite une attention particulière en République démocratique du Congo.

Notre pays possède une population jeune, des ressources naturelles considérables et un territoire aux potentialités multiples. Pourtant, la transformation de ces ressources en capacités productives, scientifiques, techniques et institutionnelles demeure un défi majeur.

L’enjeu ne consiste donc pas seulement à répondre aux besoins immédiats de la jeunesse.

Il consiste à déterminer ce que la République doit transmettre aux générations nouvelles pour leur permettre de vivre, d’apprendre, de produire, de participer et de construire librement leur avenir.

Cette question est indissociable de la refondation de la République.

Car une nation ne transmet pas seulement ce qu’elle possède. Elle doit transmettre les capacités permettant de préserver, de transformer et de renouveler ce qu’elle a reçu.

  1. La crise de la promesse intergénérationnelle

Les sociétés modernes ont largement organisé leur fonctionnement autour d’une promesse.

L’éducation devait ouvrir l’accès aux connaissances.

Les connaissances devaient permettre d’acquérir des qualifications.

Les qualifications devaient favoriser l’accès au travail.

Le travail devait permettre l’autonomie économique et sociale.

Cette autonomie devait, à son tour, favoriser l’exercice des responsabilités familiales, professionnelles et civiques.

Enfin, chaque génération était appelée à transmettre à la suivante un ensemble de possibilités lui permettant de poursuivre sa propre trajectoire.

Cette représentation n’a jamais correspondu parfaitement à la réalité. Les inégalités, les crises et les ruptures ont toujours existé.

Mais elle a constitué un horizon important de légitimité pour les institutions modernes.

Lorsque l’éducation ne conduit plus à des possibilités raisonnables d’activité, lorsque le travail ne permet plus l’autonomie et lorsque la participation politique semble dépourvue d’effets, cette promesse se fragilise.

Les nouvelles générations peuvent alors avoir le sentiment que leur avenir a été décidé sans elles.

Leur mécontentement ne concerne plus seulement les conditions présentes.

Il porte sur les possibilités mêmes de leur devenir.

  1. La jeunesse : une catégorie démographique ou une capacité nationale ?

Les travaux de l’anthropologue Jean Comaroff invitent à dépasser une conception exclusivement biologique ou statistique de la jeunesse.

Le passage à l’âge adulte ne dépend pas uniquement de l’âge.

Il dépend également de l’accès aux responsabilités, aux ressources, à l’autonomie économique et à la reconnaissance sociale.

Une société peut multiplier les diplômés tout en privant une partie de ses jeunes des conditions nécessaires à l’exercice de leurs qualifications.

Elle peut ainsi produire une contradiction durable : demander aux nouvelles générations de devenir autonomes sans leur transmettre suffisamment de moyens pour y parvenir.

Il serait cependant réducteur de considérer les jeunes uniquement comme des victimes de cette contradiction.

La jeunesse constitue aussi une force de transformation sociale, scientifique, technique et culturelle.

Mais cette capacité de transformation ne se développe pas automatiquement.

Elle suppose l’acquisition de connaissances, la maîtrise de compétences, l’accès aux moyens d’action et la possibilité de participer aux décisions collectives.

La jeunesse doit donc être considérée comme une composante essentielle du renouvellement des capacités nationales.

Elle ne représente pas seulement l’avenir par son âge. Elle participe à la construction de l’avenir par les capacités qu’elle acquiert et qu’elle peut exercer.

III. L’éducation : passer de l’accès à la constitution des capacités

L’éducation constitue l’un des fondements de cette transformation.

Les réflexions de Henry Giroux sur l’éducation démocratique rappellent qu’un système éducatif ne doit pas seulement transmettre des informations ou préparer aux examens.

Il doit également contribuer au développement du jugement, de l’esprit critique et des capacités de participation.

Pour la République démocratique du Congo, cette exigence possède une dimension supplémentaire.

Notre système éducatif doit participer à la constitution des compétences scientifiques, techniques et professionnelles nécessaires à la reconstruction nationale.

Or une politique éducative ne peut être appréciée uniquement à partir du nombre d’élèves inscrits, d’établissements ouverts ou de diplômes délivrés.

Il faut distinguer :

ACCÈS À L’ÉCOLE → ACQUISITION DES CONNAISSANCES → MAÎTRISE DES COMPÉTENCES → CAPACITÉ D’ACTION.

La gratuité de l’enseignement peut contribuer à améliorer l’accès.

Mais elle ne garantit pas, à elle seule, l’acquisition effective des connaissances.

De même, la multiplication des établissements d’enseignement supérieur ne démontre pas automatiquement l’augmentation des capacités scientifiques et productives du pays.

La République doit donc pouvoir mesurer non seulement ses efforts éducatifs, mais également les compétences qu’ils permettent effectivement de constituer.

  1. La gratuité de l’enseignement à l’épreuve de la démographie

La gratuité de l’enseignement primaire public, mise en œuvre depuis septembre 2019, constitue une mesure importante d’élargissement de l’accès à l’éducation.

Mais une décision politique, aussi légitime soit-elle dans sa finalité, ne peut produire durablement ses effets que si les capacités nécessaires à son application sont effectivement constituées.

La gratuité peut supprimer un obstacle financier à l’inscription.

Elle ne crée pas automatiquement les bâtiments scolaires, les salles de classe, les enseignants, les équipements et les ressources de fonctionnement indispensables à l’accueil des élèves.

Or la République démocratique du Congo doit faire face à une pression démographique considérable.

En retenant, pour les besoins d’une simulation prospective, l’hypothèse de 3 à 3,5 millions de naissances annuelles, et en supposant que 90 % des enfants d’une cohorte accèdent à l’école, chaque génération représenterait entre 2,7 et 3,15 millions d’élèves.

Sur un cycle primaire de six années, en supposant des cohortes de taille comparable et en neutralisant, pour cette simulation, les variations liées aux redoublements, aux abandons et aux migrations, le système devrait disposer d’une capacité simultanée d’accueil de l’ordre de 16,2 à 18,9 millions d’élèves.

À raison de 40 élèves par classe et d’une seule vacation, cela représente environ 405 000 à 472 500 salles de classe.

Dans une hypothèse simplifiée d’un enseignant titulaire par classe, les besoins correspondants seraient du même ordre de grandeur.

En prenant pour référence des établissements de douze salles, ces capacités représentent l’équivalent de 33 750 à 39 375 écoles primaires.

Ces chiffres n’indiquent pas le nombre d’établissements nouveaux à construire.

Ils représentent les capacités totales à entretenir, réhabiliter, agrandir ou développer.

Ils doivent être confrontés à l’inventaire réel des infrastructures existantes.

Ils montrent néanmoins l’ampleur du défi.

Si la norme pédagogique retenue était de 25 à 30 élèves par classe, les besoins en salles et en enseignants seraient sensiblement plus importants.

La qualité de l’enseignement ne peut donc être dissociée des capacités humaines et matérielles mobilisées.

 1. L’effort annuel de création des capacités

La difficulté ne concerne pas seulement les capacités totales du système.

Elle concerne également leur évolution annuelle.

Dans un scénario illustratif où les effectifs à accueillir augmenteraient de 785 000 élèves et où aucune capacité libre ne serait disponible, une norme de 40 élèves par classe conduirait à prévoir environ 19 625 salles supplémentaires.

Dans l’hypothèse d’un enseignant titulaire par classe, il faudrait également prévoir environ 19 625 postes d’enseignants supplémentaires.

Si le coût indicatif d’une salle équipée était compris entre 25 000 et 50 000 dollars, l’investissement correspondant représenterait environ 491 à 981 millions de dollars.

Avec une rémunération annuelle illustrative de 3 000 à 5 000 dollars par enseignant, la charge salariale supplémentaire serait de l’ordre de 59 à 98 millions de dollars par an.

Ces montants ne constituent ni des devis ni des prévisions budgétaires officielles.

Ils sont destinés à montrer l’ordre de grandeur des moyens qu’une variation des effectifs peut rendre nécessaires.

Ils ne comprennent pas l’ensemble des dépenses de réhabilitation, de maintenance, de formation, de mobilier, de manuels, d’administration, d’eau, d’assainissement et d’accessibilité.

Ils devront être actualisés à partir des données démographiques, scolaires et financières vérifiées.

Mais ils conduisent déjà à une question fondamentale :

Quelles capacités supplémentaires la République constitue-t-elle chaque année pour accueillir les générations nouvelles, améliorer les conditions d’apprentissage et renouveler les infrastructures qui se dégradent ?

La réponse exige de distinguer trois catégories de besoins.

Les capacités existantes à préserver et à entretenir.

Les capacités insuffisantes ou dégradées à réhabiliter.

Les capacités nouvelles à constituer pour répondre à l’évolution des effectifs.

Cette distinction doit être intégrée à la planification éducative.

Il faut également connaître la répartition territoriale de la population.

Les besoins d’une grande agglomération ne sont pas ceux d’un territoire rural où les établissements humains sont dispersés.

Une moyenne nationale ne suffit donc pas.

  1. La nécessité d’une planification démographique et scolaire

La planification éducative exige des informations fiables.

Elle suppose un état civil fonctionnel, une connaissance actualisée de la population, des statistiques scolaires crédibles et un inventaire des infrastructures et des personnels.

Les naissances doivent pouvoir être enregistrées.

Les cohortes scolarisables doivent pouvoir être estimées.

Les besoins territoriaux doivent pouvoir être identifiés.

Les capacités d’accueil doivent pouvoir être suivies.

Cette organisation permet de passer d’une logique de proclamation à une logique de reproduction des capacités.

NAISSANCES → POPULATION SCOLARISABLE → INFRASTRUCTURES → ENSEIGNANTS → ÉQUIPEMENTS → APPRENTISSAGES → CAPACITÉS NOUVELLES.

La gratuité ne peut être durablement assurée par une décision initiale.

Elle exige un système permanent d’observation, d’anticipation, d’investissement, de maintenance et de renouvellement.

Un droit proclamé ne devient pleinement effectif que lorsque les capacités nécessaires à son exercice sont constituées et durablement maintenues.

  1. Former les capacités humaines de la reconstruction nationale

L’effort éducatif ne doit cependant pas s’arrêter à l’enseignement primaire.

Il faut également examiner ce que deviennent les générations qui poursuivent leurs études, acquièrent des qualifications et cherchent à exercer une activité professionnelle.

La reconstruction de la République démocratique du Congo exige des compétences nombreuses et diversifiées.

Elle nécessite des ouvriers qualifiés, des artisans spécialisés, des techniciens, des techniciens supérieurs, des ingénieurs, des enseignants, des chercheurs et des responsables techniques.

Ces qualifications sont complémentaires.

Elles doivent pouvoir être acquises, exercées, perfectionnées et renouvelées.

  1. Réhabiliter l’enseignement technique et professionnel

L’enseignement technique et professionnel ne doit plus être considéré comme une voie secondaire destinée aux élèves qui n’auraient pas réussi dans l’enseignement général.

Il possède une fonction essentielle dans la constitution des capacités productives nationales.

Les besoins du pays sont considérables.

L’agriculture exige des compétences en mécanisation, en production, en transformation et en conservation.

Le secteur énergétique nécessite des électriciens, des électromécaniciens, des techniciens de maintenance, des spécialistes des réseaux et des ingénieurs.

Les infrastructures exigent des professionnels du bâtiment, des travaux publics, de la mécanique et de l’hydraulique.

L’industrie, les mines, les transports, la santé et les services publics ont également besoin de qualifications spécialisées.

La formation ne devrait donc pas être organisée uniquement en fonction des établissements existants.

Elle devrait également tenir compte des capacités que la République doit constituer.

La reconstruction nationale exige une chaîne continue de qualifications, depuis les métiers d’exécution jusqu’aux fonctions de conception, de recherche et d’innovation.

 2. Organiser l’aller-retour entre les établissements et les entreprises

La formation technique et professionnelle doit permettre une relation permanente entre l’enseignement et l’activité productive.

L’expérience des systèmes de formation en alternance, notamment en Allemagne, offre à cet égard des enseignements utiles.

Il ne s’agit pas de transposer mécaniquement un modèle étranger.

Il s’agit d’en retenir un principe :

L’ÉTABLISSEMENT DE FORMATION ⇄ L’ENTREPRISE.

L’établissement transmet les connaissances scientifiques, techniques et générales.

L’entreprise contribue à leur application dans les conditions réelles de production, de maintenance et d’organisation.

L’expérience professionnelle permet ensuite d’identifier de nouveaux besoins de formation.

Ce mouvement doit fonctionner dans les deux sens.

Les élèves et les étudiants peuvent effectuer des périodes de formation pratique en entreprise.

Les professionnels peuvent revenir dans les établissements pour approfondir leurs connaissances, perfectionner leurs compétences ou accéder à des qualifications nouvelles.

Les entreprises peuvent contribuer à l’actualisation des programmes et à l’identification des besoins techniques.

Mais leur participation ne doit pas réduire la formation à leurs seuls besoins immédiats.

Les établissements conservent leur responsabilité pédagogique et leur mission de transmission des connaissances fondamentales.

Lorsque le tissu industriel local est insuffisamment développé, des ateliers mutualisés, des centres techniques ou des entreprises publiques peuvent contribuer à assurer la formation pratique.

  1. Ouvrir des passerelles entre les cycles

La République doit également éviter que les filières d’enseignement deviennent des voies fermées.

Un diplômé de l’enseignement professionnel secondaire doit pouvoir poursuivre sa formation vers une qualification supérieure, sous réserve de remplir les conditions requises.

Un technicien expérimenté doit pouvoir accéder à une formation de technicien supérieur.

Un professionnel doit pouvoir revenir aux études pour actualiser ses compétences.

Des parcours complémentaires, des modules de mise à niveau, des mécanismes de reconnaissance des acquis et des dispositifs adaptés peuvent faciliter cette progression.

Il ne s’agit pas de supprimer les exigences académiques.

Il ne s’agit pas davantage de délivrer des équivalences automatiques.

Il s’agit de reconnaître que les compétences peuvent être acquises et développées au cours de parcours différents.

LA FORMATION INITIALE NE DOIT PAS FIXER DÉFINITIVEMENT LE PLAFOND DES QUALIFICATIONS D’UNE PERSONNE.

Cette possibilité de progression doit préserver la dignité de toutes les voies de formation.

Un technicien compétent doit pouvoir demeurer technicien s’il le souhaite.

Il doit également disposer de possibilités de perfectionnement et d’évolution professionnelle.

L’objectif n’est pas de faire de l’université l’aboutissement obligatoire de toutes les formations.

Il est de permettre une progression fondée sur les compétences, les aspirations et les exigences des qualifications recherchées.  

  1. Reconnaître les acquis de l’expérience

Le travail constitue aussi un lieu d’apprentissage.

Une personne peut développer des compétences importantes au cours de son activité professionnelle.

Ces compétences ne sont cependant pas toujours reconnues par les dispositifs formels de qualification.

Des mécanismes transparents de reconnaissance des acquis pourraient faciliter la reprise des études, l’accès à certaines formations ou l’obtention de qualifications reconnues.

Ils devraient néanmoins préserver les exigences de qualité et les règles particulières applicables aux professions réglementées.

La reconnaissance de l’expérience doit ouvrir des possibilités de progression sans supprimer les garanties de compétence.

5. Planifier la reproduction des capacités humaines

Enfin, une République capable ne doit pas seulement former une première génération de techniciens ou d’ingénieurs.

Elle doit organiser le renouvellement des compétences.

Les professionnels prennent leur retraite.

Les techniques évoluent.

Les équipements se transforment.

De nouvelles activités apparaissent.

La République doit donc connaître les qualifications dont elle dispose, anticiper les départs, identifier les besoins nouveaux et organiser leur couverture.

FORMATION → QUALIFICATION → ACTIVITÉ PROFESSIONNELLE → EXPÉRIENCE → PERFECTIONNEMENT → QUALIFICATION SUPÉRIEURE → TRANSMISSION.

Cette séquence doit être intégrée à la planification de la reconstruction nationale.

La République ne doit pas seulement produire des diplômés.

Elle doit constituer des capacités humaines capables de fonctionner, de progresser et de se reproduire dans le temps.

  1. Le paradoxe congolais : des ressources considérables, des capacités insuffisamment constituées

La République démocratique du Congo possède des ressources naturelles considérables.

Mais leur existence ne se transforme pas automatiquement en capacités nationales.

La disponibilité des terres ne garantit pas la sécurité alimentaire.

La présence de minerais ne constitue pas, à elle seule, une industrie.

L’existence de ressources hydrauliques ne garantit pas l’approvisionnement en électricité.

De même, une jeunesse nombreuse ne constitue pas automatiquement une force productive organisée.

Dans chaque domaine, il faut des connaissances, des compétences, des équipements, des infrastructures, des institutions et des moyens d’action.

RESSOURCE → CONNAISSANCE → ORGANISATION → TRANSFORMATION → PRODUCTION → CAPACITÉ → CONTINUITÉ.

La jeunesse congolaise se trouve au cœur de cette transformation.

Mais pour qu’elle puisse y contribuer effectivement, il faut que les systèmes éducatifs, les entreprises et les institutions publiques puissent articuler leurs responsabilités.

La politique de formation doit donc être reliée à une stratégie réelle de développement des capacités productives.

Il ne suffit pas de former des personnes.

Il faut également constituer les activités dans lesquelles leurs compétences pourront être exercées.

VII. La jeunesse ne doit pas être une simple réserve de mobilisation politique

La jeunesse occupe souvent une place importante dans les campagnes électorales et les mobilisations partisanes.

Elle est sollicitée pour soutenir des candidats, participer à des manifestations ou défendre des positions politiques.

Mais cette présence visible ne signifie pas nécessairement qu’elle participe réellement aux décisions publiques.

La participation démocratique suppose également de pouvoir comprendre les décisions, discuter les politiques proposées, contrôler leur application et contribuer à leur évaluation.

La formation civique doit donc être liée à l’exercice concret de la responsabilité.

Une République capable ne cherche pas seulement à obtenir l’adhésion de sa jeunesse.

Elle doit lui permettre de participer effectivement à la vie nationale.

Cette participation doit respecter les droits fondamentaux, le pluralisme politique et le refus de la violence.

Elle suppose également de protéger la liberté de critique et les conditions d’une information fiable.

La meilleure protection contre la manipulation politique demeure le développement des capacités de connaissance, de jugement et de participation.  

VIII. La jeunesse et la responsabilité intergénérationnelle

La question de la jeunesse est souvent traitée comme une politique sectorielle.

Or son avenir dépend de l’ensemble des fonctions nationales : éducation, santé, agriculture, industrie, énergie, infrastructures, justice et gouvernance.

La responsabilité intergénérationnelle doit donc devenir une dimension transversale de l’action publique.

Elle implique de ne pas dissiper aujourd’hui les moyens dont dépendra demain la liberté d’action des nouvelles générations.

Une génération peut transmettre des bâtiments, des équipements et des textes juridiques.

Mais si elle ne transmet pas les connaissances, les compétences et les organisations nécessaires à leur fonctionnement, cet héritage demeure incomplet.

Transmettre un patrimoine sans transmettre les capacités permettant de le maintenir et de le transformer, c’est transmettre une responsabilité privée d’une partie de ses moyens d’exécution.

La responsabilité intergénérationnelle ne concerne donc pas seulement la conservation des ressources.

Elle concerne également la reproduction des compétences et la qualité des institutions transmises.

  1. La Constitution enracinée comme garantie du devenir

La Constitution enracinée constitue le cœur normatif de notre projet de refondation de la République congolaise.

Elle ne se limite pas à organiser les pouvoirs publics.

Elle vise également à établir les conditions de leur responsabilité, de leur contrôle, de leur capacité d’apprentissage et de leur continuité.

Certaines garanties ont été délibérément constitutionnalisées afin de les protéger contre les abus, la corruption et les détournements institutionnels.

Cette protection possède une dimension intergénérationnelle.

La République ne doit pas transmettre aux nouvelles générations des institutions durablement incapables d’accomplir leurs missions.

Elle doit préserver les conditions permettant aux citoyens de connaître les réalités, de participer aux décisions, d’évaluer les résultats et de corriger les défaillances.

Mais la Constitution ne doit pas enfermer l’avenir dans les solutions politiques ou techniques de l’époque qui l’aura rédigée.

Elle doit protéger les conditions dans lesquelles les générations futures pourront exercer librement leur propre responsabilité.

La Constitution enracinée constitue ainsi le fondement normatif d’une République appelée à demeurer capable de se gouverner, de se transformer et de maîtriser sa trajectoire.

  1. Ce que le Dialogue national devrait retenir

Le Dialogue national ne devrait pas considérer la jeunesse uniquement comme une catégorie sociale destinataire de programmes particuliers.

Il devrait reconnaître que sa situation révèle la capacité réelle de la République à assurer sa continuité.

Cette reconnaissance appelle plusieurs engagements complémentaires.

Il faut d’abord organiser une planification démographique, scolaire et territoriale permettant d’anticiper les capacités éducatives nécessaires.

Il faut ensuite faire de l’acquisition effective des connaissances un objectif aussi important que l’accès à l’école.

Il faut également réhabiliter l’enseignement technique et professionnel, développer les relations entre établissements et entreprises et ouvrir des passerelles entre les différents niveaux de formation.

Enfin, il faut articuler les qualifications produites avec les besoins réels de reconstruction et les perspectives d’activité.

Ces engagements ne devraient pas conduire automatiquement à créer de nouvelles institutions.

Ils exigent d’abord une meilleure coordination des responsabilités existantes et des mécanismes capables de mesurer les résultats.

La question centrale devient :

Quelles capacités humaines, matérielles, productives et institutionnelles la République constitue-t-elle chaque année pour répondre aux besoins de ses nouvelles générations ?

Cette interrogation devrait guider non seulement la politique éducative, mais l’ensemble des politiques publiques.

Elle permet de distinguer les intentions des réalisations.

Elle permet également de relier les décisions présentes aux responsabilités envers les générations futures.

Conclusion — Une nation doit transmettre la capacité de construire l’avenir

Les mobilisations contemporaines de la jeunesse rappellent que les sociétés peuvent connaître une crise profonde lorsque les nouvelles générations perdent confiance dans les possibilités offertes par leurs institutions.

Pour la République démocratique du Congo, cette question possède une dimension particulièrement importante.

Des millions d’enfants naissent chaque année.

Ils auront besoin d’écoles, d’enseignants, d’équipements, de soins, de connaissances et, progressivement, de possibilités réelles de formation, d’activité et de participation.

Leur avenir ne peut reposer uniquement sur la proclamation de droits ou l’annonce de programmes.

Il exige une organisation durable des moyens nécessaires à l’exercice de ces droits.

La gratuité de l’enseignement n’est pleinement effective que lorsque la République dispose des capacités d’accueillir, d’instruire et d’accompagner durablement les générations auxquelles elle la garantit.

Mais cette responsabilité ne s’arrête pas à l’école.

Elle se prolonge dans l’enseignement technique et professionnel, l’enseignement supérieur, l’université, l’entreprise et la formation continue.

Elle suppose de permettre aux personnes d’acquérir des qualifications, de les exercer et de progresser tout au long de leur vie.

Elle exige également que l’économie nationale puisse transformer ces compétences en capacités productives.

La République ne prépare donc pas son avenir en multipliant les promesses.

Elle le prépare en constituant les connaissances, les compétences, les infrastructures, les institutions et les possibilités d’action dont les nouvelles générations auront besoin.

La jeunesse ne doit pas simplement recevoir un héritage.

Elle doit pouvoir le connaître, le préserver, le transformer et le transmettre.

Une nation ne prépare pas l’avenir de sa jeunesse en lui promettant seulement une place dans le monde qu’elle a construit. Elle le prépare en lui donnant les capacités et la liberté de construire le monde dont elle aura la responsabilité.

Car une République qui ne rend plus l’avenir possible à ses nouvelles générations compromet sa propre continuité.

Et une République capable est précisément celle qui sait transmettre aux générations suivantes non seulement ce qu’elle possède, mais aussi les moyens de poursuivre librement leur devenir.

 

 

By amedee

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