Affaire PEJAB–BAD : au-delà des soupçons de détournement, le procès scientifique de notre gouvernance agricole

Lucas Alouma

I. Pourquoi je ne peux pas rester silencieux devant cette affaire

L’exploitation de la misère rurale à des fins de propagande et de démagogie politique est une dérive que je ne saurais laisser passer sous silence.

Je m’exprime ici en ma qualité de ruraliste, par mon vécu, ma formation universitaire et mes travaux de recherche sur les politiques publiques de développement.

Je connais le monde rural congolais autrement que par les statistiques, les discours officiels ou les visites circonstancielles des autorités politiques.

J’y ai vécu mon enfance, dans des milieux écologiques différents : savanes, forêts et régions riveraines. J’ai connu les réalités des populations rurales, leurs activités productives, leurs difficultés quotidiennes et leurs rapports complexes avec l’économie monétaire.

J’ai ensuite étudié l’économie rurale et le développement auprès de maîtres dont les enseignements ont profondément structuré ma pensée, notamment les professeurs Kabeya Tshikuku, Mokonda Bonza, Kika Mavunda et bien d’autres.

Cette formation m’a permis de comprendre une vérité fondamentale : le développement rural n’est ni une distribution occasionnelle de ressources financières ni une succession de projets médiatiques. C’est un processus organisé de transformation économique, sociale, institutionnelle et technologique des territoires.

En 2022, j’ai consacré une publication scientifique à l’analyse critique du Programme de développement local des 145 territoires, le PDL-145T, dont j’ai interrogé les fondements conceptuels et les conditions de réussite.

Cet ouvrage, préfacé par le professeur Mokonda Bonza et présenté publiquement avec la participation du professeur Kabeya Tshikuku, traduisait déjà ma volonté de soumettre les politiques de développement à un examen scientifique.

Je poursuis cette démarche aujourd’hui.
Car je considère qu’un chercheur ne doit pas se contenter de satisfaire sa curiosité intellectuelle. Il doit aussi contribuer, par ses connaissances, à éclairer la décision publique.

C’est dans cet esprit que je voudrais revenir sur la controverse relative au Projet d’entrepreneuriat des jeunes dans l’agriculture et l’agro-business, connu sous le sigle PEJAB.

II. L’interpellation parlementaire qui devrait réveiller les consciences

Je tiens d’abord à saluer l’initiative de la députée nationale Hermione Bolumbe Bakando.
Son interpellation du ministre d’État chargé de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire, Muhindo Nzangi Butondo, soulève des interrogations légitimes sur la gestion d’un programme financé par des ressources extérieures destinées à soutenir l’entrepreneuriat agricole des jeunes.

Cette démarche mérite d’être examinée au-delà des appartenances politiques.
Elle touche à la responsabilité publique, à la gestion des financements de développement et à l’obligation de rendre compte des résultats obtenus.

Je regrette personnellement que le débat public ait dû atteindre ce niveau de controverse avant de mobiliser davantage les spécialistes des politiques agricoles.

Nous, chercheurs et experts, avons également une responsabilité.
Nous devons contribuer à identifier les faiblesses des programmes avant que leurs dysfonctionnements éventuels ne deviennent des scandales politiques.

Mais il ne suffit pas de soutenir une interpellation parlementaire.
Il faut aller plus loin.

La véritable question n’est pas seulement de savoir où sont passés les fonds. Elle consiste aussi à déterminer si le projet était correctement conçu, si les ressources ont été utilisées conformément aux engagements et si les résultats obtenus correspondent aux besoins réels du développement agricole congolais.

III. Le PEJAB : un projet qui exige une lecture documentaire rigoureuse

Le PEJAB a été approuvé en décembre 2016, bien avant l’arrivée de Muhindo Nzangi à la tête du ministère de l’Agriculture en août 2025.
Il importe de le préciser pour éviter d’attribuer à un seul ministre toutes les décisions prises au cours de la conception et de l’exécution d’un programme pluriannuel.

Selon les informations publiées par la Banque africaine de développement, le projet bénéficie d’un financement de 40 millions d’unités de compte du Fonds africain de développement, auquel s’ajoute une contribution gouvernementale prévue.

Le montant de 57 millions de dollars évoqué dans le débat parlementaire correspond à une présentation en équivalent monétaire du financement, mais ne doit pas être confondu avec une somme intégralement décaissée, dépensée ou détournée.

Cette distinction est essentielle.
Un financement approuvé n’est pas nécessairement un financement décaissé.
Un décaissement n’est pas nécessairement une dépense effectivement exécutée.
Une dépense effectuée n’est pas nécessairement une dépense irrégulière.
Et une dépense irrégulière ne constitue pas automatiquement un détournement pénalement établi.

Il faut donc reconstituer l’ensemble du circuit financier.
Sans rapprochement entre les engagements, les décaissements, les paiements, les justificatifs et les réalisations, aucune conclusion sérieuse ne peut être tirée sur l’utilisation réelle des ressources.

IV. Première anomalie à examiner : la chaîne de responsabilité du financement public

Je suis particulièrement préoccupé par la manière dont certains projets financés par l’endettement public sont présentés comme s’ils constituaient le patrimoine exclusif d’un ministère sectoriel.

Un projet agricole peut relever techniquement du ministère de l’Agriculture.
Mais son financement engage plusieurs institutions.

Il convient notamment d’identifier le rôle du ministère des Finances, celui du Budget, celui du ministère sectoriel, celui de l’unité de coordination du projet et celui des organes chargés du contrôle.
La fiche officielle du PEJAB mentionne d’ailleurs le gouvernement congolais, à travers les Finances et le Budget, dans les informations relatives à son exécution.

Cela rend indispensable une clarification des responsabilités.

Qui a négocié le financement ?
Qui a signé les accords ?
Qui a approuvé les plans de travail et les budgets annuels ?
Qui a autorisé les décaissements ?
Qui a validé les marchés publics ?
Qui a contrôlé les dépenses ?
Qui a certifié les prestations ?
Qui a vérifié les réalisations ?
Qui a reçu les rapports d’audit ?
Et quelles décisions ont été prises après la constatation d’éventuelles insuffisances ?

Ces questions sont fondamentales.

Il serait trop facile de concentrer toute l’attention sur le seul ministre actuellement en fonction.
Une opération de financement public engage une chaîne de décisions et de contrôles. Lorsque des irrégularités sont suspectées, l’examen doit porter sur l’ensemble de cette chaîne, et non uniquement sur la personnalité politiquement la plus exposée.

V. Deuxième faiblesse : la confusion entre insertion des jeunes et développement agricole

Le PEJAB poursuit un objectif qui paraît, à première vue, louable : favoriser l’entrepreneuriat des jeunes dans l’agriculture et l’agro-business.
Je ne conteste nullement l’importance de cet objectif.

Le chômage des jeunes est un problème majeur.
L’agriculture peut offrir des perspectives d’activité et de revenus.
Mais il faut se garder d’une confusion conceptuelle.
Créer des activités pour les jeunes n’est pas nécessairement équivalent à développer structurellement l’agriculture.

Un programme d’insertion professionnelle peut améliorer les revenus de certains bénéficiaires.
Il peut favoriser la création de petites entreprises.
Il peut soutenir des initiatives individuelles.
Mais une politique de développement agricole doit répondre à des questions plus larges.

Comment augmenter durablement la productivité des exploitations ?
Comment améliorer l’accès aux intrants ?
Comment réduire les pertes après récolte ?
Comment organiser les marchés ?
Comment financer les investissements ?
Comment développer les infrastructures rurales ?
Comment renforcer la transformation agroalimentaire ?
Comment sécuriser les débouchés commerciaux ?
Comment réduire la vulnérabilité des producteurs aux variations des prix ?

Si ces dimensions ne sont pas suffisamment intégrées, les activités financées risquent de demeurer isolées.

Le problème n’est donc pas de former des jeunes.
Le problème est de savoir dans quel système productif ces jeunes seront intégrés après leur formation.

VI. Troisième faiblesse : pourquoi ne pas soutenir d’abord les exploitations agricoles existantes ?

Cette question mérite une attention particulière.
La RDC compte déjà des producteurs, des coopératives, des transformateurs et des entrepreneurs agricoles qui rencontrent d’importantes difficultés.

Certains disposent de terres.
D’autres possèdent des équipements.
D’autres encore maîtrisent des circuits de commercialisation.
Mais beaucoup manquent de financement, d’énergie, de moyens de transport, de capacités de conservation ou d’accompagnement technique.

Pourquoi une politique agricole ne chercherait-elle pas à renforcer davantage ces capacités existantes ?

Je ne prétends pas qu’il faille opposer les jeunes entrepreneurs aux producteurs expérimentés.
Au contraire.
La stratégie la plus pertinente consisterait souvent à les articuler.

Un jeune pourrait être intégré à une entreprise agricole existante.
Une coopérative pourrait accueillir de nouveaux entrepreneurs.
Une unité de transformation pourrait développer un réseau de fournisseurs.
Un exploitant expérimenté pourrait contribuer à la formation pratique des jeunes.

Cette approche permettrait de réduire les risques d’échec et d’accélérer la constitution de véritables chaînes de valeur.

Le développement agricole ne consiste pas à multiplier artificiellement des entrepreneurs isolés, mais à construire des systèmes productifs dans lesquels les compétences, les capitaux, les équipements et les marchés se renforcent mutuellement.

VII. Quatrième interrogation : quel diagnostic scientifique a précédé la conception du projet ?

Tout programme de développement devrait commencer par une analyse rigoureuse des problèmes qu’il cherche à résoudre.
Cette analyse doit distinguer les symptômes des causes.

Le chômage des jeunes constitue un symptôme.
La faiblesse de la productivité agricole en constitue un autre.
L’insécurité alimentaire en est encore un autre.

Mais les causes peuvent être multiples : insuffisance d’infrastructures, faiblesse du financement, mauvaise organisation des filières, risques fonciers, difficultés d’accès aux marchés ou manque de technologies adaptées.
Un projet qui traite principalement le manque de financement individuel sans agir suffisamment sur ces contraintes peut produire des résultats limités.

Il faut donc examiner la théorie du changement du PEJAB.

Quels problèmes précis avaient été identifiés ?

Quelles hypothèses ont justifié les interventions retenues ?

Pourquoi les bénéficiaires ciblés ont-ils été considérés comme les plus appropriés ?

Quels résultats économiques étaient attendus ?

Comment les risques d’échec avaient-ils été évalués ?

Et quelles études ont démontré que le modèle proposé était adapté aux réalités des territoires concernés ?

Sans diagnostic causal solide, le développement risque de devenir une succession d’activités administratives dont la réalisation ne garantit pas la transformation économique recherchée.

VIII. Cinquième interrogation : que signifie réellement former 3 174 jeunes ?

Selon les explications rapportées du ministre, 3 174 jeunes auraient été formés sur un objectif de 3 600, et 1 107 auraient bénéficié de financements sur un objectif de 1 200.
Ces chiffres doivent être examinés avec rigueur.

Former une personne ne signifie pas nécessairement qu’elle a acquis une compétence opérationnelle.
Financer une activité ne signifie pas qu’elle est devenue rentable.
Créer administrativement une entreprise ne signifie pas qu’elle fonctionne réellement.
Et enregistrer un emploi ne signifie pas qu’il est durable.

Il faut donc distinguer les indicateurs d’activité des indicateurs de résultat et d’impact.

Pour les formations, il faudrait connaître leur durée, leur contenu, les qualifications des formateurs, les évaluations réalisées et les compétences effectivement acquises.

Pour les financements, il faudrait connaître les montants versés, les conditions d’octroi, les dates de paiement et les activités réellement mises en œuvre.

Pour les entreprises créées, il faudrait examiner leur existence juridique, leur fonctionnement, leur chiffre d’affaires, leurs investissements et leur pérennité.

Pour les emplois, il faudrait vérifier leur durée, leur rémunération et leur contribution réelle à la production.

Le développement ne se mesure pas au nombre de personnes réunies dans une salle de formation, mais aux capacités productives nouvelles que cette formation permet effectivement de créer.

IX. Sixième interrogation : comment expliquer les écarts entre les objectifs et les réalisations ?

Le ministre a évoqué, dans ses explications rapportées par la presse, une situation dans laquelle seules onze entreprises auraient été créées après plusieurs années d’exécution, alors que l’objectif final était beaucoup plus élevé.

Il a également fait état de difficultés avec un partenaire bancaire, de changements de coordonnateurs et de mécanismes de financement réorganisés.

Ces éléments méritent une analyse indépendante.
Pourquoi les difficultés n’ont-elles pas été corrigées plus tôt ?
Quels mécanismes d’alerte existaient ?
À quelles dates les insuffisances ont-elles été constatées ?
Quels rapports ont été transmis au gouvernement et au bailleur ?
Quelles recommandations ont été formulées ?
Qui était responsable de leur application ?
Et pourquoi le dispositif initial a-t-il été maintenu si longtemps si ses performances étaient insuffisantes ?

Un projet financé sur plusieurs années doit disposer de mécanismes de suivi permettant de détecter rapidement les écarts. Lorsqu’une contre-performance importante persiste pendant plusieurs exercices, la question n’est plus seulement celle de l’exécutant. Elle devient aussi celle de l’efficacité du dispositif de supervision.

X. Septième interrogation : la traçabilité des fonds entre la BAD, la BCC et les institutions financières

Les explications publiques du ministre évoquent notamment un mécanisme de financement passant par la Banque centrale du Congo et des institutions de microfinance.
Ce circuit doit être entièrement documenté.

Il faudrait établir un tableau de rapprochement faisant apparaître les ressources reçues, les montants transférés, les sommes encore disponibles, les financements effectivement accordés aux bénéficiaires et les éventuels remboursements.

Il conviendrait également de préciser la nature juridique de chaque opération.
S’agit-il de subventions ?
De crédits ?
De garanties ?
De fonds renouvelables ?
De dotations confiées à des intermédiaires financiers ?

Les conséquences financières ne sont pas les mêmes.
Si les fonds sont prêtés, qui supporte le risque de défaut ?
Si les financements sont subventionnés, quelles conditions ont été imposées ?
Si des institutions de microfinance interviennent, comment ont-elles été sélectionnées ? Quelles commissions perçoivent-elles ?
Quels contrôles sont prévus ?
Les bénéficiaires ont-ils effectivement reçu les sommes annoncées ?

La traçabilité financière doit permettre de suivre chaque ressource depuis son origine jusqu’à son utilisation finale, sans confondre les transferts entre institutions avec les financements réellement reçus par les producteurs.

XI. Huitième interrogation : les marchés publics et les dépenses de fonctionnement

L’évaluation financière ne devrait pas se limiter aux montants versés aux jeunes. Il faut également examiner les dépenses engagées pour organiser le programme.

Les études.
Les missions.
Les formations.
Les consultants.
Les équipements.
Les véhicules.
Les centres d’incubation.
Les prestations techniques.
Les dépenses administratives.
Les contrats de services.
Et les frais de fonctionnement de l’unité de coordination.

Pour chaque catégorie, il faudrait comparer les montants prévus, les engagements contractuels, les paiements réalisés et les prestations effectivement livrées.

Les marchés ont-ils respecté les procédures applicables ?
Les prix étaient-ils raisonnables ?
Les prestataires disposaient-ils des qualifications requises ?
Les prestations ont-elles été réceptionnées ?
Les équipements existent-ils physiquement ?
Sont-ils utilisés ?
Et qui en assure la maintenance ?

Une formation facturée mais non réalisée constituerait une irrégularité grave.
Un équipement payé mais non livré exigerait une enquête.
Un marché attribué dans des conditions irrégulières pourrait engager des responsabilités administratives, financières ou pénales selon les faits établis.

L’audit doit donc vérifier non seulement la régularité des pièces comptables, mais aussi la réalité matérielle des prestations financées.

XII. Neuvième interrogation : la responsabilité du bailleur de fonds

La Banque africaine de développement ne doit pas être soustraite à l’examen critique.
Elle intervient dans le financement et la supervision de programmes de développement.

Il est donc légitime de lui demander comment les risques ont été évalués, quels contrôles ont été réalisés et quelles mesures ont été prises face aux éventuelles contre-performances.

Les questions à poser à la BAD sont les suivantes.

Quels audits financiers ont été réalisés ?
Quelles réserves ont été formulées ?
Quels décaissements ont été suspendus ou maintenus ?
Quels changements ont été apportés au dispositif initial ?
Quels indicateurs ont justifié la poursuite du financement ?
Quels risques avaient été signalés ?
Et quelles conclusions ressortent des rapports d’achèvement et d’évaluation ?

Un partenaire financier du développement doit pouvoir démontrer non seulement qu’il a mobilisé des ressources, mais aussi qu’il a exercé les diligences nécessaires pour favoriser leur utilisation efficace et conforme aux accords. Au cas contraire, il pourrait être taxé de complicité.

XIII. Dixième interrogation : qui remboursera les ressources mobilisées ?
Voici une dimension que je considère comme particulièrement grave.
Lorsque le financement d’un programme repose sur un emprunt public, la question de la dette doit être intégrée à l’évaluation économique.

Les générations futures peuvent être appelées à supporter le remboursement de ressources utilisées aujourd’hui.
Il convient donc de vérifier la nature exacte du financement : prêt, don, combinaison de ressources ou autres instruments.
Pour la composante remboursable, il faut connaître les conditions financières, les échéances, le différé éventuel et les obligations contractuelles de l’État.
Mais surtout, il faut déterminer si les résultats du programme justifient économiquement les ressources engagées.

Quel supplément de production agricole a été obtenu ?
Quels revenus supplémentaires ont été générés ?
Quelles activités économiques ont été consolidées ?
Quels effets ont été observés sur l’emploi et la sécurité alimentaire ?
Quels investissements subsisteront après la clôture du projet ?

Un financement concessionnel n’est pas une ressource gratuite lorsqu’il crée une obligation de remboursement. Il doit produire des bénéfices économiques et sociaux suffisamment durables pour justifier la charge qu’il impose à la collectivité.

XIV. Onzième interrogation : où sont les effets sur la sécurité alimentaire ?

Un programme d’entrepreneuriat agricole ne peut être évalué uniquement à travers le nombre de bénéficiaires.
Il faut également examiner sa contribution aux objectifs sectoriels.

A-t-il permis d’accroître les superficies effectivement cultivées ?
D’améliorer les rendements ?
De réduire les pertes après récolte ?
D’augmenter les volumes commercialisés ?
De développer des capacités de stockage ?
De renforcer la transformation locale ?
D’améliorer les revenus des ménages ruraux ?
De rendre certains produits alimentaires plus accessibles ?

Les effets doivent être appréciés à partir de données fiables et, autant que possible, comparés à une situation de référence.

Il faut également tenir compte du fait qu’un programme ciblant un nombre limité de jeunes ne peut, à lui seul, transformer la sécurité alimentaire nationale.
Mais il doit pouvoir démontrer une contribution mesurable à des objectifs clairement définis.

La réussite d’un programme agricole ne devrait pas être proclamée à partir des dépenses effectuées, mais démontrée à partir des transformations productives et sociales effectivement observées.

XV. Douzième interrogation : les véritables producteurs ruraux ont-ils été suffisamment associés ?
La conception des projets de développement souffre parfois d’une faiblesse récurrente : les bénéficiaires sont définis administrativement avant que les réalités locales aient été suffisamment étudiées.

Or les conditions agricoles varient considérablement d’une région à l’autre.
Les contraintes d’un producteur forestier ne sont pas identiques à celles d’un exploitant de savane.
Les difficultés d’une zone riveraine ne sont pas nécessairement celles d’un territoire enclavé.
Les systèmes fonciers, les marchés, les calendriers culturaux, les infrastructures et les habitudes productives diffèrent.

Une politique uniforme peut donc produire des résultats très inégaux.
Il faut savoir si les producteurs locaux, les organisations paysannes, les services techniques territoriaux et les institutions de recherche ont été suffisamment associés à la préparation du projet.
Il faut également déterminer si les jeunes bénéficiaires disposaient réellement de terres, d’un accès à l’eau, de débouchés commerciaux et des moyens nécessaires pour poursuivre leurs activités.

L’entrepreneuriat agricole ne peut pas être décrété depuis les bureaux de l’administration. Il doit être construit à partir des conditions réelles de production dans les territoires.

*XVI. Treizième interrogation : le coût réel par bénéficiaire et par entreprise durable*

Je voudrais proposer un indicateur particulièrement révélateur.
Il faut calculer le coût économique réel du programme par bénéficiaire effectivement financé et par entreprise encore opérationnelle après une période déterminée.

Ce calcul ne consiste pas simplement à diviser le montant global annoncé par le nombre de jeunes formés. Une telle opération serait trompeuse, puisque le budget peut financer des infrastructures, des études, des équipements et d’autres composantes collectives.

Il faut ventiler les dépenses par activité et par objectif.
On pourra ensuite déterminer le coût de formation par participant, le coût du financement par bénéficiaire, le coût d’accompagnement par entreprise et le coût du programme rapporté aux entreprises durablement opérationnelles.
Il faudrait également calculer le coût par emploi durable créé et le comparer à d’autres interventions possibles.

Cette méthode permettrait de répondre à une question essentielle :
Aurions-nous obtenu de meilleurs résultats en consacrant les mêmes ressources au renforcement d’entreprises agricoles existantes, à l’irrigation, au stockage, aux infrastructures rurales ou à la transformation agroalimentaire ?

C’est précisément ce type de comparaison qui permet de passer d’une critique politique à une évaluation économique rigoureuse.

XVII. Quatorzième interrogation : les responsabilités doivent être établies sur toute la durée du projet

Le PEJAB ayant été approuvé en 2016, il serait méthodologiquement incorrect de considérer que toutes les insuffisances constatées aujourd’hui résultent exclusivement des décisions du ministre actuellement interpellé.

Il faut établir une chronologie complète.
Qui a conçu le projet ?
Qui l’a approuvé ?
Quels ministres et responsables se sont succédé ?
Quels coordonnateurs ont dirigé son exécution ?
Quelles décisions ont été prises à chaque étape ?
Quels résultats étaient disponibles au moment des changements de responsables ?
Quelles mesures correctives ont été engagées ?
Et quelles décisions prises récemment ont pu améliorer ou aggraver la situation ?

Cette chronologie permettrait de distinguer les responsabilités de conception, de supervision, d’exécution et de correction.

La responsabilité politique du ministre actuel peut être engagée au titre de sa gestion, de ses décisions et de sa reddition de comptes.
Mais la responsabilité d’éventuelles irrégularités anciennes doit être recherchée auprès des personnes qui les auraient effectivement commises ou facilitées.

La justice financière exige de rechercher les responsabilités réelles, non de désigner un coupable unique pour satisfaire momentanément l’opinion publique.

XVIII. Quinzième interrogation : pourquoi les mécanismes de contrôle n’ont-ils pas permis de prévenir la controverse ?

C’est probablement l’une des questions les plus importantes.
Un programme financé par un partenaire multilatéral dispose normalement d’outils de suivi, de procédures financières et de mécanismes de supervision.

Il devrait produire des rapports périodiques.
Ses comptes devraient être vérifiés.
Ses activités devraient être évaluées.
Ses écarts devraient être signalés.
Et ses difficultés devraient entraîner des mesures correctives.

Pourquoi faut-il attendre une interpellation parlementaire devenue virale pour que l’opinion publique découvre l’ampleur des interrogations sur les résultats ?

Où se trouvent les rapports de suivi accessibles aux citoyens ?

Quels contrôles ont été réalisés ?

Quelles recommandations ont été suivies ?

Et comment les autorités ont-elles rendu compte de l’évolution du programme ?

L’existence d’une controverse ne prouve pas que tous les contrôles ont échoué.
Mais elle justifie de vérifier leur qualité, leur indépendance et les suites qui leur ont été réservées.

Un système de contrôle qui produit des rapports sans provoquer les corrections nécessaires risque de devenir une formalité administrative plutôt qu’un instrument de bonne gouvernance.

XIX. Le problème de fond : nous avons remplacé la politique agricole par la politique des projets

Je voudrais maintenant revenir au cœur de mon analyse scientifique.
Le problème du développement rural congolais dépasse largement le PEJAB.
Il réside dans notre manière de concevoir l’action publique.

Nous multiplions les projets.
Nous annonçons des financements.
Nous organisons des cérémonies de lancement.
Nous présentons des bénéficiaires.
Nous distribuons parfois des équipements.
Mais nous éprouvons encore des difficultés à construire un système agricole cohérent.

Un pays ne développe pas son agriculture simplement en additionnant des projets financés par différents partenaires.
Il doit disposer d’une politique sectorielle intégrée.
Cette politique doit préciser les filières prioritaires, les objectifs de productivité, les besoins en infrastructures, les mécanismes de financement, les technologies adaptées et les conditions d’accès aux marchés.
Elle doit également articuler l’agriculture familiale, les coopératives, les petites entreprises, les unités agro-industrielles et les grandes exploitations.

Le projet doit être un instrument d’exécution de la politique agricole. Il ne doit jamais se substituer à la politique agricole elle-même.
C’est précisément cette inversion que je dénonce depuis plusieurs années.

XX. L’exploitation politique de la misère rurale doit cesser

La pauvreté rurale ne doit plus devenir une ressource de communication politique.
Les paysans ne doivent pas être considérés comme de simples bénéficiaires à présenter devant les caméras.
Les jeunes ne doivent pas servir à justifier des enveloppes financières dont les résultats demeurent insuffisamment vérifiables.

Les populations rurales ne doivent pas être réduites à des statistiques de formation.
Elles sont des acteurs économiques.
Elles possèdent des connaissances.
Elles disposent de capacités productives.
Elles ont besoin d’infrastructures, de marchés, de sécurité, de technologies et de politiques publiques cohérentes.

Je considère qu’il est moralement grave d’utiliser leur vulnérabilité pour construire des succès politiques de façade.

Mais il faut être précis : cette condamnation de principe ne permet pas, sans preuves, d’attribuer à une personne déterminée une intention frauduleuse. Elle impose plutôt une exigence de transparence et de résultats.

Le véritable respect dû aux populations rurales consiste à leur apporter les moyens de produire durablement leur propre prospérité, et non à faire de leur pauvreté un argument permanent de mobilisation des financements.

XXI. Pour un audit indépendant, financier et scientifique du PEJAB

Je propose que l’évaluation du PEJAB ne se limite pas à une confrontation entre un ministre et des députés.
Elle devrait prendre la forme d’un examen indépendant comprenant quatre volets complémentaires.

Un audit financier, destiné à rapprocher les financements approuvés, les ressources décaissées, les paiements réalisés, les soldes disponibles et les pièces justificatives.

Un audit de conformité, portant sur les procédures de passation des marchés, les critères de sélection des bénéficiaires, les conventions financières et le respect des accords de financement.

Un audit de performance, destiné à mesurer les résultats réellement obtenus : entreprises opérationnelles, emplois durables, revenus créés, productions commercialisées et viabilité des investissements.

Une évaluation d’impact et de pertinence économique, permettant d’apprécier la contribution du projet aux objectifs agricoles et de déterminer si d’autres interventions auraient pu produire de meilleurs résultats.

Les conclusions devraient être rendues publiques dans le respect des obligations légales de confidentialité et des droits des personnes concernées.

Les irrégularités administratives devraient donner lieu aux mesures correctives appropriées.

Les dépenses injustifiées devraient faire l’objet des procédures de recouvrement applicables.

Et les faits susceptibles de constituer des infractions devraient être transmis aux autorités compétentes pour enquête et, le cas échéant, poursuites.

Il faut également protéger les lanceurs d’alerte et garantir aux responsables mis en cause le droit de présenter leurs explications.

La transparence ne consiste pas à condamner avant d’enquêter. Elle consiste à rendre impossible la dissimulation des faits et à permettre l’établissement impartial des responsabilités.

XXII. La responsabilité politique de Muhindo Nzangi et celle du gouvernement

L’interpellation parlementaire vise aujourd’hui Muhindo Nzangi. Il lui appartient de fournir des explications précises sur les décisions relevant de sa responsabilité et sur les résultats dont il revendique la réalisation.
Mais le gouvernement ne devrait pas laisser croire qu’un projet financé par des ressources publiques relève de la seule responsabilité d’un ministre sectoriel.

La Première ministre, les ministères compétents en matière de finances et de budget, les responsables du projet et les organes de contrôle doivent pouvoir clarifier leurs rôles respectifs.

Il faut également que la BAD fournisse les informations nécessaires à l’examen des financements et de la supervision.

L’objectif ne doit pas être d’organiser une bataille de communication.
Il doit être d’établir la vérité documentaire.

Si les fonds sont disponibles, qu’on en produise les états de rapprochement.
Si les jeunes ont été financés, qu’on en vérifie les opérations et les réalisations.
Si des entreprises ont été créées, qu’on en examine l’existence et la viabilité.
Si des irrégularités ont été commises, qu’elles soient établies et sanctionnées conformément à la loi.
Et si certaines accusations ne sont pas fondées, qu’elles soient également dissipées par des preuves.

La crédibilité d’un gouvernement ne se mesure pas à sa capacité de défendre ses ministres en toutes circonstances, mais à sa volonté d’établir la vérité et de protéger l’intérêt public.

Conclusion : le développement rural ne peut plus être abandonné à l’improvisation politique

Je voudrais conclure en revenant à la raison fondamentale de mon intervention.

Je ne prends pas la parole pour participer à une campagne personnelle contre un ministre.
Je prends la parole parce que je considère que la gouvernance du développement rural congolais souffre de faiblesses structurelles qui méritent une remise en question profonde.

Le Congo ne manque pas de terres.
Il ne manque pas de populations laborieuses.
Il ne manque pas de possibilités agricoles.
Il ne manque pas non plus entièrement de compétences scientifiques.

Ce qui lui fait encore trop souvent défaut, c’est la capacité d’organiser ces ressources dans un système cohérent de production, de transformation et de commercialisation.

Nous ne pouvons continuer à contracter ou à mobiliser des financements de développement sans exiger des résultats vérifiables.
Nous ne pouvons continuer à confondre les activités administratives avec les transformations économiques.
Nous ne pouvons continuer à considérer la formation des jeunes comme une réponse suffisante à l’insécurité alimentaire.
Nous ne pouvons davantage accepter que les difficultés de gestion d’un programme demeurent sans clarification pendant plusieurs années.

Je salue donc l’initiative parlementaire qui a remis le PEJAB au centre du débat public. Mais je souhaite que cette controverse débouche sur davantage qu’une motion de défiance.
Elle doit conduire à une réforme de notre manière de concevoir, de financer, d’exécuter et d’évaluer les politiques agricoles. Car la véritable question n’est pas seulement de savoir si des fonds ont été détournés. Elle est aussi de savoir pourquoi notre système de gouvernance ne parvient pas à garantir que les ressources mobilisées pour le monde rural se transforment effectivement en capacités productives et en prospérité durable.

Si un détournement est établi, ses auteurs doivent répondre de leurs actes.
Si des défaillances de conception sont démontrées, nos méthodes de planification doivent être corrigées.
Si des insuffisances de supervision sont constatées, les responsabilités institutionnelles doivent être réexaminées.
Et si les résultats annoncés sont réels, ils doivent pouvoir résister à une vérification indépendante.

La misère rurale congolaise est une tragédie économique et humaine trop grave pour être transformée en argument de propagande, en opportunité de financement ou en instrument de promotion politique.

Le développement rural n’est pas un spectacle.
Il n’est pas une distribution de promesses.
Il n’est pas une addition de projets.

Il est la construction méthodique des capacités permettant aux populations rurales de produire, de transformer, de commercialiser et de vivre dignement du fruit de leur travail.

C’est à cette exigence que doivent désormais être soumis nos dirigeants, nos programmes de développement et nos partenaires financiers.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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