Luc Alouma
Parfois, je me demande si nous comprenons véritablement le monde dans lequel nous vivons et, surtout, les mécanismes par lesquels il fonctionne.
Nous ne l’avons peut-être pas suffisamment compris hier. Nous ne semblons toujours pas le comprendre aujourd’hui. Mais ce qui m’inquiète davantage est une question beaucoup plus grave : lorsque nous finirons par comprendre, ne sera-t-il pas déjà trop tard ?
Car l’histoire n’attend pas que les peuples deviennent lucides.
Elle avance.
Les rapports de force évoluent. Les technologies progressent. Les puissances se repositionnent. Les marchés se restructurent. Les ressources changent de valeur stratégique. Les alliances se font et se défont. Les frontières économiques se déplacent. Les méthodes de domination deviennent plus sophistiquées.
Pendant ce temps, nous restons trop souvent suspendus à une compréhension embryonnaire du monde, utilisant les catégories intellectuelles d’une époque révolue pour interpréter des phénomènes profondément nouveaux.
Le monde avance parfois à la vitesse d’une fusée pendant que nous continuons à le regarder avec les lunettes du siècle passé.
Et lorsqu’un peuple comprend tardivement les transformations qui se déroulent autour de lui, il risque de découvrir que d’autres ont déjà décidé de sa place dans le nouvel ordre qui se construit.
1. La guerre est là, mais le pays fonctionne comme en temps de paix
La contradiction devient particulièrement frappante lorsque nous observons la situation sécuritaire de la RDC.
Une partie du territoire national échappe ou a échappé au contrôle effectif de l’État. Des populations sont déplacées. Des familles sont décimées. Des activités économiques sont perturbées. Des ressources stratégiques se trouvent dans des zones d’instabilité. Des tensions diplomatiques et militaires impliquent directement nos voisins et mobilisent différentes puissances internationales.
Pourtant, lorsqu’on observe la vie institutionnelle du pays depuis Kinshasa, on pourrait parfois avoir l’impression que la République traverse une période ordinaire.
Les cérémonies continuent.
Les festivités continuent.
Les querelles politiciennes continuent.
Les nominations continuent.
Les dépenses de prestige continuent.
Les discours continuent.
Et la guerre elle-même finit presque par devenir une rubrique supplémentaire de l’administration quotidienne.
Voilà ce qui devrait nous inquiéter. Car lorsqu’un État entre véritablement en guerre, ce n’est pas seulement son armée qui doit changer de comportement : c’est l’ensemble de l’État qui doit changer de régime de fonctionnement.
2. Une guerre n’est pas une crise sectorielle mais une permanence historique et un instrument de puissance dans l’ordre mondial
La guerre était là avant nous, elle est présente avec nous et, malheureusement, tout porte à croire qu’elle accompagnera encore longtemps l’existence des nations. Elle n’est pas seulement une anomalie de l’histoire ni l’expression accidentelle de la méchanceté humaine. Elle constitue aussi, depuis des siècles, l’un des instruments par lesquels se recomposent les rapports de force, se défendent les intérêts et se redistribuent les positions de puissance dans le monde.
À cet égard, la guerre participe à la continuité d’un vieux système de compétition entre les sociétés humaines. Ce système s’est renforcé avec l’apogée du capitalisme qui, bien que traversant des crises, il a fini par les absorber, se transformer et se reconstituer à travers elles. Là où certains courants de pensée avaient annoncé son effondrement sous le poids de ses contradictions, le capitalisme a plutôt démontré une remarquable capacité d’adaptation.
Il ne s’est pas seulement imposé comme une superstructure économique faite de marchés, de banques, d’entreprises et d’institutions financières. Il a progressivement pénétré les comportements, les aspirations et même les rapports entre les nations. La recherche de l’avantage, l’accumulation, la compétition, la maîtrise des ressources, la conquête des marchés et la défense des intérêts stratégiques sont devenues des dimensions centrales de l’ordre international.
C’est dans cette perspective qu’il faut analyser froidement ce que fait le Rwanda vis-à-vis de la RDC. Dire cela ne signifie nullement justifier une agression, une occupation, le soutien à des groupes armés ou les souffrances infligées aux populations congolaises. Comprendre une stratégie n’est pas l’approuver. Mais condamner moralement un adversaire sans comprendre la rationalité qui guide son action condamne souvent à subir cette action.
Le Rwanda semble avoir compris une réalité fondamentale des relations internationales : les États ne sont pas d’abord mus par l’amitié, mais par leurs intérêts tels qu’ils les définissent. Un État cherche à sécuriser son territoire, à accroître son influence, à renforcer son économie, à obtenir des alliances, à exploiter les faiblesses de son environnement et, lorsque les circonstances le permettent, à améliorer son rapport de force.
La véritable question pour la RDC n’est donc pas seulement : « Pourquoi le Rwanda agit-il ainsi ? » Elle devrait également être : « Pourquoi la RDC lui laisse-t-elle depuis si longtemps les conditions permettant d’agir ainsi ? »
Il serait en effet utopique de croire que les États-Unis, l’Europe ou une quelconque « communauté internationale » viendront défendre les intérêts congolais avec davantage de détermination que les Congolais eux-mêmes. Les grandes puissances peuvent soutenir la RDC lorsque leurs intérêts, leurs alliances, leur lecture sécuritaire ou leurs objectifs diplomatiques convergent avec les siens. Mais elles peuvent également composer avec le Rwanda lorsqu’elles considèrent qu’une telle relation sert leurs propres objectifs.
C’est la logique ordinaire de la puissance.
La RDC commettrait donc une grave erreur stratégique si elle construisait sa sécurité nationale sur l’espérance que d’autres nations viendront un jour régler définitivement son problème à sa place.
Une alliance peut renforcer une puissance ; elle ne peut remplacer l’absence de puissance.
Voilà peut-être l’une des leçons les plus importantes que le Rwanda semble avoir mieux assimilées que nous. Un petit territoire peut chercher à compenser sa faiblesse démographique, territoriale ou économique par l’organisation de l’État, la discipline institutionnelle, le renseignement, la diplomatie, les alliances, l’armée et une lecture méthodique des rapports de force internationaux. À l’inverse, un immense pays riche en ressources naturelles peut demeurer vulnérable si sa puissance potentielle n’est pas transformée en puissance organisée.
Le véritable paradoxe congolais est là.
Nous possédons les attributs potentiels de la puissance sans avoir suffisamment construit les instruments de la puissance.
Nous avons le territoire, la population, l’eau, les minerais, les terres agricoles, la forêt, une position géostratégique exceptionnelle et un potentiel énergétique considérable. Mais aucune de ces richesses ne constitue automatiquement une puissance. Une ressource qui n’est pas transformée, contrôlée, protégée et intégrée dans une stratégie nationale peut même devenir une source de vulnérabilité.
La guerre de l’Est devrait donc provoquer en RDC une révolution intellectuelle.
Il ne suffit plus de demander au monde de condamner le Rwanda. Il faut construire un État qui rende extrêmement coûteuse toute entreprise dirigée contre les intérêts congolais. Cela suppose une armée professionnelle, un renseignement efficace, des infrastructures reliant réellement le territoire, une administration présente dans les zones frontalières, une économie productive, une diplomatie stratégique, une industrie nationale, une politique démographique et territoriale cohérente et, surtout, une vision nationale suffisamment stable pour survivre aux changements de gouvernements.
Car la meilleure protection d’un pays n’est finalement pas la sympathie que les autres lui témoignent.
C’est le coût qu’ils savent devoir supporter s’ils décident de porter atteinte à ses intérêts.
La RDC doit donc sortir d’une diplomatie de supplication pour entrer progressivement dans une diplomatie de capacité. Elle doit cesser d’attendre que la morale internationale produise spontanément la justice que son propre rapport de force ne lui permet pas encore d’obtenir.
Le monde n’est pas nécessairement gouverné par une conspiration permanente contre le Congo. Il est plus simplement structuré par des États, des entreprises, des organisations et des groupes d’intérêts qui poursuivent leurs propres objectifs. Lorsque nous ne définissons pas suffisamment les nôtres, nous finissons inévitablement par servir ceux des autres.
Il faut de l’audace comme ce fut au temps du Maréchal Mobutu que d’aucuns ont qualifié de belliqueux alors que c’était un génie qui avait compris ce que nous peinons encore de comprendre à ce jour.
3. Nous avons également une conception insuffisante de la guerre
Nous continuons trop souvent à présenter la guerre exclusivement comme l’expression de la haine, de la méchanceté, de la volonté de tuer ou du désir de piller nos minerais.
Ces dimensions peuvent exister. Mais elles ne suffisent pas à expliquer la guerre.
Depuis longtemps, la pensée stratégique nous enseigne que la guerre peut être un instrument au service d’objectifs politiques.
Derrière les affrontements militaires peuvent se trouver des objectifs territoriaux, économiques, diplomatiques, sécuritaires, démographiques, commerciaux ou géostratégiques.
Celui qui analyse seulement les balles voit les combats.
Celui qui analyse les intérêts commence à comprendre la guerre.
Voilà pourquoi il ne suffit pas de dénoncer continuellement ceux qui nous combattent.
Il faut comprendre :
– Que recherchent-ils ?
– Quels sont leurs intérêts ?
– Quels sont leurs moyens ?
– Quelles sont leurs alliances ?
– Quelles sont nos vulnérabilités qu’ils exploitent ?
– Et surtout : quelle stratégie nationale rendrait leurs objectifs impossibles ou excessivement coûteux ?
C’est à ce niveau que commence véritablement la pensée stratégique.
Une nation sans planification peut difficilement construire sa grandeur
Cette faiblesse ne concerne malheureusement pas seulement la guerre.
Elle traverse presque tous les domaines de notre gouvernance.
Comment un pays sans véritable vision nationale à long terme peut-il prétendre à l’émergence ?
Nous parlons de développement.
Nous parlons d’industrialisation.
Nous parlons de transformation numérique.
Nous parlons de transition énergétique.
Nous parlons d’infrastructures.
Nous parlons de souveraineté.
Mais où se trouve l’architecture permettant d’articuler tous ces objectifs ?
Un pays ne devient pas une puissance par accumulation de projets. Il devient une puissance par cohérence des projets autour d’une vision.
Une route sans stratégie territoriale reste une route.
Une mine sans politique industrielle reste un trou d’extraction.
Une université sans politique scientifique reste un établissement distribuant des diplômes.
Une centrale électrique sans stratégie industrielle reste une infrastructure énergétique.
Une armée sans doctrine nationale reste une accumulation d’hommes, d’armes et d’uniformes.
C’est l’articulation des moyens autour d’une finalité qui transforme les ressources en puissance.
4. Nous avons normalisé l’anormal
C’est probablement l’un des phénomènes les plus préoccupants de notre société.
Nous nous sommes progressivement habitués à ce qui devrait provoquer une remise en question immédiate.
Une école peut fonctionner pendant des décennies sans produire les compétences dont l’économie a besoin : elle continue néanmoins à fonctionner.
Des universités peuvent multiplier les diplômés sans produire suffisamment de recherche, d’innovation ou de solutions aux problèmes nationaux : elles continuent à délivrer des titres.
Des patients peuvent mourir à la suite de défaillances évitables du système sanitaire : quelques protestations apparaissent, puis la routine reprend.
Une entreprise publique peut accumuler les contre-performances pendant des années : elle conserve son architecture.
Des processus électoraux peuvent susciter régulièrement des controverses majeures : nous discutons des personnes avant de questionner profondément les mécanismes qui reproduisent les controverses.
Une guerre peut durer des décennies : elle finit par être administrée comme une donnée permanente de l’existence nationale.
Voilà le danger :
lorsque l’échec dure suffisamment longtemps, il cesse progressivement d’être perçu comme une anomalie et devient une norme.
5. Une institution n’existe pas pour exister
Nous avons peut-être également développé une conception excessivement administrative de l’État.
Nous pensons qu’une institution est nécessaire simplement parce qu’elle existe juridiquement.
Or, l’existence d’une institution ne constitue jamais la preuve de son utilité.
Une institution publique doit être jugée à partir d’une question simple :
quel problème collectif a-t-elle été créée pour résoudre et quels résultats produit-elle effectivement ?
Si les résultats sont durablement insuffisants, il faut pouvoir questionner son organisation, ses méthodes, ses ressources, son leadership et, si nécessaire, son architecture même.
L’État ne doit pas devenir un musée institutionnel dans lequel nous conservons indéfiniment des structures simplement parce qu’elles ont été créées.
Une institution est un instrument de développement.
Lorsque cet instrument ne permet plus d’atteindre l’objectif pour lequel il a été conçu, une société intelligente ne le sacralise pas : elle le répare, le transforme ou le remplace.
6. Le problème n’est donc plus seulement celui des hommes
Nous avons longtemps cru que la solution consistait essentiellement à remplacer les personnes.
Un ministre échoue : on le remplace.
Un directeur échoue : on le remplace.
Un gouvernement déçoit : on procède à un remaniement.
Un responsable devient impopulaire : on le révoque.
Puis son successeur entre dans la même institution, utilise les mêmes procédures, affronte les mêmes contraintes et finit parfois par produire des résultats similaires.
Il faut donc nous poser une question plus profonde : et si le problème résidait aussi dans les systèmes dans lesquels nous plaçons les individus ?
Changer les conducteurs sans réparer le véhicule ne permettra jamais d’arriver à destination.
C’est pourquoi la RDC a besoin non seulement de nouveaux dirigeants, mais d’une révision permanente de l’efficacité de ses institutions.
7. Passer de l’administration des problèmes à leur résolution
Voilà peut-être le changement intellectuel majeur dont nous avons besoin.
Nous savons administrer les problèmes.
Il faut maintenant apprendre à les résoudre.
Administrer la guerre signifie organiser les réunions, publier les communiqués, voter les budgets et déplacer les unités.
Résoudre la guerre signifie construire les conditions politiques, militaires, économiques et diplomatiques permettant de restaurer durablement l’autorité de l’État et la sécurité des populations.
Administrer l’éducation signifie ouvrir les écoles, recruter les enseignants et organiser les examens.
Résoudre le problème éducatif signifie produire une population instruite, compétente, créative et capable de transformer son environnement.
Administrer la santé signifie avoir un ministère, des hôpitaux et des programmes.
Résoudre le problème sanitaire signifie réduire effectivement les maladies évitables, améliorer la qualité des soins et protéger la vie.
Administrer l’économie signifie produire des statistiques, préparer des budgets et annoncer des taux de croissance.
Développer l’économie signifie transformer durablement les capacités productives et améliorer les conditions matérielles d’existence de la population.
8. La vraie question : savons-nous ce que nous voulons devenir ?
Derrière toutes ces insuffisances apparaît finalement une interrogation fondamentale :
Quel Congo voulons-nous construire dans vingt, trente ou cinquante ans ?
Un pays qui ne répond pas clairement à cette question sera continuellement entraîné par les événements.
Chaque guerre modifiera ses priorités.
Chaque crise modifiera son budget.
Chaque partenaire extérieur influencera son orientation.
Chaque changement politique recommencera une nouvelle vision.
Chaque gouvernement inventera ses slogans.
Et après plusieurs décennies, le pays aura énormément bougé sans nécessairement avoir avancé.
Voilà pourquoi la planification nationale ne doit pas être confondue avec un programme quinquennal de gouvernement.
Les gouvernements passent mais la trajectoire nationale doit rester.
Il faut définir quelques objectifs non négociables qui survivent aux alternances politiques : intégrité territoriale, sécurité alimentaire, couverture énergétique, infrastructures nationales, industrialisation, éducation fondamentale de qualité, capacité sanitaire, maîtrise technologique et construction d’institutions performantes.
Les gouvernements devraient pouvoir différer sur les méthodes sans remettre constamment en question la destination.
9. Comprendre avant qu’il ne soit trop tard
Mon inquiétude initiale revient donc avec davantage de force.
- Comprenons-nous véritablement le monde dans lequel nous vivons ?
- Comprenons-nous que les ressources naturelles ne garantissent aucune puissance ?
- Comprenons-nous que la souveraineté juridique ne suffit pas lorsqu’elle n’est pas accompagnée de capacités économiques, militaires, scientifiques et technologiques ?
- Comprenons-nous que la guerre n’est pas seulement un affrontement militaire, mais également une confrontation de stratégies nationales ?
- Comprenons-nous enfin qu’un pays ne se développe pas simplement parce que ses institutions continuent à fonctionner, mais parce qu’elles produisent les résultats pour lesquels elles ont été créées ?
Il existe un moment où une nation doit avoir le courage de s’arrêter et de s’interroger. Non pas pour abandonner, mais pour vérifier sa direction.
Car continuer à marcher n’est pas nécessairement avancer. On peut marcher très longtemps dans la mauvaise direction.
La véritable tragédie ne serait donc pas seulement que la RDC rencontre des difficultés.
Tous les pays en rencontrent.
La véritable tragédie serait de continuer à reproduire les mêmes mécanismes, génération après génération, jusqu’au jour où nous comprendrions enfin ce qu’il fallait faire, mais après avoir perdu le temps, les ressources, les opportunités et peut-être une partie des capacités nécessaires pour le faire.
Notre urgence première devient alors une urgence d’intelligence collective : comprendre le monde tel qu’il fonctionne, comprendre notre propre situation telle qu’elle est et construire un État capable d’adapter son fonctionnement à la gravité des problèmes qu’il doit résoudre.
Car une nation qui ne sait pas transformer une crise en changement finit par transformer la crise en mode de vie.
Et lorsqu’un peuple commence à considérer l’anormal comme normal, la crise la plus dangereuse n’est plus celle qui l’entoure : c’est celle qui s’est installée dans sa manière de penser.
loucasalouma@yahoo.fr
