Par Luc Alouma
En ce jour de mémoire nationale, je souhaite partager un extrait de ma plaquette publiée en 2022, Décryptage et analyse critique du Programme de Développement Local des 145 Territoires, dont plusieurs réflexions demeurent, à mes yeux, d’une brûlante actualité.
À l’issue de mes analyses, qui n’engagent que leur auteur, une conviction s’est progressivement imposée à moi : aussi vrai que chaque État occupe une fonction particulière dans l’équilibre géopolitique mondial, la République démocratique du Congo semble avoir été progressivement assignée au rôle de vaste réserve stratégique de ressources naturelles et d’écosystèmes indispensables au fonctionnement des grandes puissances industrielles. À mesure que le modèle économique mondial exerce une pression croissante sur les ressources de la planète, notre territoire acquiert une importance stratégique sans précédent. Cette réalité mérite d’être regardée avec lucidité, sans passion et sans naïveté.
Comprendre les enjeux contemporains de la RDC suppose de prendre en considération cette dimension géostratégique. Notre combat pour une véritable indépendance ne peut donc se limiter aux symboles politiques. Il exige un immense effort intellectuel, moral, institutionnel et spirituel. Il demande des dirigeants capables de parler vrai à leur peuple, même lorsque cette vérité dérange.
Depuis trop longtemps, nous entretenons l’illusion d’un pays pleinement souverain alors que les principaux leviers de sa puissance économique demeurent largement extérieurs à sa maîtrise. Une indépendance proclamée ne devient réelle que lorsqu’un peuple contrôle effectivement les conditions de son développement, de sa production, de sa sécurité et de son avenir.
J’ai la conviction que la décennie actuelle constitue un moment décisif de notre histoire. Si nous ne parvenons pas à reconstruire les fondements de notre souveraineté économique et institutionnelle, nous risquons de voir se consolider durablement un modèle dans lequel le Congo restera essentiellement un fournisseur de matières premières et un réservoir écologique au service d’intérêts extérieurs.
Depuis l’époque coloniale, notre pays a connu plusieurs formes de pouvoir sans réussir à modifier profondément cette logique.
Le régime colonial avait bâti une administration fortement centralisée, organisée principalement autour de l’exploitation économique au profit de la métropole. Si certaines infrastructures furent réalisées, elles répondaient d’abord aux besoins du système d’exploitation. L’œuvre dite « civilisatrice » demeura inachevée au regard des aspirations d’un développement autonome du peuple congolais.
L’indépendance de 1960 devait ouvrir une nouvelle page. Pourtant, les jeunes institutions furent rapidement confrontées à une grave crise politique, aggravée par l’assassinat de Patrice Emery Lumumba, dont la disparition continue de marquer profondément notre mémoire nationale. La succession des crises institutionnelles, des conflits internes et des interventions extérieures empêcha l’émergence d’un véritable État capable de conduire un projet national cohérent.
Les différentes expériences politiques qui suivirent — régime révolutionnaire, parti unique, transition démocratique, multipartisme puis alternances électorales — n’ont pas réussi à modifier substantiellement les structures profondes de notre économie. L’administration politique a changé à plusieurs reprises, mais les mécanismes fondamentaux de création et de captation de la richesse sont restés largement inchangés.
Le pouvoir politique est devenu congolais ; le pouvoir économique, lui, est demeuré largement structuré autour de capitaux, d’intérêts et de réseaux internationaux.
Les anciennes compagnies concessionnaires ont disparu sous leur forme historique, mais les mécanismes d’extraversion économique se sont largement perpétués. Les investissements étrangers continuent souvent de capter l’essentiel de la valeur ajoutée, tandis que les capacités nationales de transformation industrielle demeurent limitées.
Il suffit d’observer la nature de nombreuses coopérations internationales.
Les appuis militaires sont relativement abondants.
Les médiations politiques se multiplient.
Les interventions diplomatiques sont constantes.
En revanche, les grands projets structurants restent rares : peu de réseaux ferroviaires modernes, peu d’industries lourdes, peu de véritables transferts technologiques, peu de soutien massif à la transformation agricole, peu d’investissements durables dans la recherche scientifique, l’éducation ou la santé.
Il ne s’agit pas ici d’exonérer nos propres dirigeants de leurs responsabilités. Les insuffisances de gouvernance, la corruption, le manque de vision stratégique et les faiblesses institutionnelles pèsent lourdement sur notre destin collectif.
Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer les contraintes historiques et géopolitiques qui continuent d’influencer la trajectoire de notre pays.
Notre véritable défi consiste désormais à reconstruire un État capable de penser d’abord les intérêts du peuple congolais avant toute autre considération.
Cela suppose une économie productive, des institutions solides, une justice crédible, une école capable de former des citoyens compétents, une administration performante, une armée républicaine et une gouvernance fondée sur la compétence plutôt que sur les appartenances.
Le 30 juin ne devrait donc pas être uniquement une date de célébration.
Il devrait être un moment d’examen de conscience nationale.
Après les traumatismes de la traite négrière, les violences de la colonisation, les crises de l’après-indépendance, les espoirs puis les désillusions des différents régimes politiques, une question demeure plus actuelle que jamais : avons-nous véritablement conquis notre indépendance, ou avons-nous simplement changé les administrateurs d’un système dont les fondements sont restés largement intacts ?
Reconquérir notre indépendance ne signifie pas rompre avec le monde. Cela signifie bâtir un État capable de défendre lucidement ses intérêts, de valoriser ses ressources au bénéfice de sa population et de coopérer avec les autres nations dans un esprit d’équité et de réciprocité.
C’est à cette condition que le 30 juin cessera d’être seulement le souvenir d’une indépendance proclamée pour devenir enfin le symbole d’une souveraineté pleinement assumée.
loucasalouma@yahoo.fr
