Cette dissertation doctorale intitulée « Analyse de la pauvreté et de l’accessibilité des ménages aux biens et services sociaux de base dans la Ville Province de Kinshasa » se rapporte au constat selon lequel depuis une vingtaine d’années, l’économie de la République Démocratique du Congo (RDC) connait une période de croissance inédite dans l’histoire du pays.
Pour autant, la pauvreté et les inégalités n’ont pas diminué en proportion inverse de cette croissance économique. D’où ces questions :
- Quel est l’effet de la croissance économique sur la pauvreté et les inégalités des ménages?
- Comment le phénomène de pauvreté se manifeste et agit-il sur l’accès des ménages aux biens et services sociaux de base dans la Ville Province de Kinshasa (VPK) ?
- Quelles catégories de populations (ou de ménages) qui sont les plus touchées par le phénomène où les interventions des pouvoirs publics seront plus attendues en termes de réduction de la pauvreté ?
- La VPK est-elle en mesure de relever les défis du développement durable, aujourd’hui et demain ?
- Quels sont les déterminants de l’accès des couches sociales démunies de la VPK aux biens et services sociaux de base tels que la santé, l’éducation, l’eau et l’électricité ?
- Quelles sont les mesures de politiques économiques susceptibles d’améliorer l’accès des ménages pauvres de la VPK à ces biens et services publics ?
Cette dissertation entend répondre à ces questions par des analyses, des synthèses et des recommandations. Son objectif est de guider la prise de décisions politiques et de contribuer au débat en analysant ce qui s’est réellement passé ces dernières années – notamment pour voir ce qui a réussi et ce qui a échoué – et en s’interrogeant sur les solutions capables de faire tomber les obstacles qui continuent d’entraver le développement durable au Congo-Kinshasa, en limitant l’accès des ménages de Kinshasa aux biens et services sociaux de base.
Le fait est que les réformes macroéconomiques menées par l’Etat congolais dans le cadre des différentes Stratégies de Réduction de la Pauvreté (SRP) ne favorisent pas une meilleure redistribution des richesses malgré leurs résultats positifs sur la croissance économique. Ces réformes déresponsabilisent l’Etat sur ses missions essentielles comme, la nécessité d’assurer de meilleurs services publics aux populations.
La vérité est que la croissance économique observée en RDC ne s’est pas accompagnée d’une véritable d’une transformation structurelle, ou mieux d’une transition sociale dans ses zones métropolitaines telle que Kinshasa. Résultat : des millions de Congolais, notamment des femmes et des jeunes, restent les grands oubliés de la croissance. La présente thèse souligne le rôle indirect de la croissance démographique et des diverses formes d’inégalités, qui empêchent la croissance de la RDC de se traduire en une prospérité pour tous.
L’inégalité d’accès aux ressources économiques et aux opportunités se reflète dans les fortes inégalités des revenus, dans les écarts entre les sexes, dans la fracture entre les quartiers et les communes, dans le sous-emploi et le chômage déguisé des jeunes et dans la priorité limitée attribuée aux secteurs les plus à même de réduire la pauvreté, à savoir l’agriculture, les agro-industries et l’industrie manufacturière.
Ainsi, beaucoup de Kinois connaissent de réelles difficultés à accéder de façon convenable et durable aux biens et services publics, conséquence de la pauvreté qui atteint beaucoup de ménages, comme en témoignent l’aggravation de la malnutrition et d’autres indicateurs de la détérioration de la qualité de la vie.
Pour mener à bien cette étude, une méthodologie basée sur les enquêtes auprès des ménages a été adoptée. Sur base de leur niveau présumé de richesses, trois sites ont été formés : les communes aisées, les communes moyennes et les communes pauvres. Un échantillon de 1842 ménages a été constitué. Un système de suivi rapproché et familier avec les ménages enquêtés a été mis en place. Une période d’observation des conditions de vie des ménages et leurs modes d’accès aux biens et services sociaux de base a été de 5 ans.
Cette méthodologie s’inscrit dans les modèles de ménages de non séparabilité des décisions de production et de consommation. La variable endogène est le niveau de vie du ménage, déterminée par les variables exogènes telles que les dotations en capital social, physique et humain, les caractéristiques du ménage et celles du chef. Le traitement des données a été rendu possible en recourant respectivement aux progiciels (Excel, Spss et Stata) et aux modèles binomial et logit multinomial ordonné.
Les analyses logistiques ont abouti à plusieurs constatations, dont les plus proéminentes sont les suivantes :
- Sur les 1842 ménages pauvres enquêtés, 1505 ménages pauvres sont « Ultra-pauvres »
- ; 308 sont « pauvres et fragiles » ;
- 29 sont « pauvres mais relativement stables » ou « vulnérables ».
- Les 81,7% « Ultra-pauvres » sont décrits comme absolument ménages démunis, et comprennent beaucoup de chefs de ménages considérés comme vulnérables.
- Les 16,7% « pauvres et fragiles » sont décrits comme ménages qui ont entamé un processus de détérioration progressive.
- Les 1,6% « pauvres mais stables » sont décrits comme ménages moyennement pauvres et comprennent ceux qui luttent mais restent productifs.
- Les 0,06% « non pauvres » peuvent être décrits comme ménages productifs et comprennent ces ménages qui sont riches.
Ensuite « Sont les plus touchés par le phénomène de pauvreté, les ménages, ayant pour activité professionnelle de base l’informel et résident dans les quartiers défavorisés de Kinshasa « . Globalement, les ménages des quartiers pauvres de la VPK se caractérisent par une taille moyenne et un taux de dépendance relativement élevés, une structure des dépenses de consommation très élevée pour les denrées alimentaires, une insécurité alimentaire chronique, un recours excessif à la médecine traditionnelle, une forte pratique de l’automédication, une ruralisation des modes de vie urbaine, une solidarité existentielle de proximité et une insuffisance du niveau d’instruction des chefs des ménages.
En outre, 81,7 % de ménages (composés en moyenne de 9 à 11 personnes) sont en situation de pauvreté multidimensionnelle et vivent avec moins de 11.388 CDF par jour et par équivalent adulte. Les ménages dirigés par les femmes sont plus touchés que ceux dirigés par les hommes. Il résulte également que la taille du ménage ainsi que le sexe, l’âge, le niveau d’éducation et le milieu de résidence du chef de ménage, et le quintile de richesses sont des déterminants importants de la pauvreté multidimensionnelle dans la VPK.
Enfin, le niveau de revenu élevé d’un ménage pauvre ne lui garantit pas un accès convenable et durable aux biens et services sociaux de base. Cet accès est, non seulement, fonction de son niveau de revenu, mais plus largement, de l’étendue de ses ressources sociales, monétaires, cognitives et de la façon dont il va mobiliser ses ressources, c’est-à-dire interagir avec son environnement économique et social.
L’ensemble des résultats de cette étude suggèrent que c’est davantage sur des facteurs directement liés aux ressources sociales, monétaires, cognitives d’un ménage et à la façon dont il interagit avec son environnement économique et social que l’on devrait mettre l’accent. Et vu l’importance du revenu dans l’explication des fonctions d’accessibilité, toute stratégie d’éradication de la pauvreté dans les conditions actuelles de la VPK devrait mettre un accent particulier sur la politique d’emploi. Il s’agirait, par exemple, de soutenir la création d’emplois dans tous les secteurs afin de créer des opportunités de génération de revenus, au profit des populations des quartiers pauvres.
Des politiques sociales de lutte contre la pauvreté et de diversification économique orientées vers les quartiers pauvres sont nécessaires pour réduire ce fléau du nouveau millénaire. Des actions devront être prises et mises en œuvre prioritairement en faveur des travailleurs indépendants dans le secteur informel, qui semblent être les plus vulnérables dans les grandes villes telles que Kinshasa. Il pourrait s’agir, pour les autorités municipales, de les encadrer techniquement et de les organiser en associations de producteurs, en coopératives pouvant défendre valablement leurs intérêts face aux autres corporations socio-professionnelles et aux pouvoirs publics.
En annexe
En fonction de différentes considérations des ménages (niveau des dépenses, niveau d’équipement et qualité de l’habitation), il a été adopté trois termes pour désigner les trois sites de l’étude : Les « Communes aisées ou VIP » se réfèrent aux communes résidentielles (de Gombe et Limete), d’avant 1960 seulement habité par les blancs. Les « Communes moyennes » font allusion aux Anciennes communes (Kinshasa) et aux Communes planifiées (Lemba, Kalamu) ; Par « Communes pauvres » on se réfère aux Extensions Sud (Ngaba, Makala, Bumbu) et aux Communes excentriques (Kisenso, Mont-Ngafula, Kimbanseke), auxquelles zones, on annexe la Commune de Nsele.
Cette stratification s’est fortement appuyée sur la répartition des différentes communes de Kinshasa en zones géographiques et historiques, comme définie dans les études budgétaires antérieures de Houyoux (1973) et Delbart (2000).
Tableau1: Détermination de la commune du répondant à l’enquête.

Source : Elaboré par Pongo (2026).Le tableau ci-dessus reprend les quartiers concernés par l’enquête sur le profil de la pauvreté à Kinshasa. Il y a au total 19 quartiers issues des différentes zones géographiques et historiques de la Ville Province de Kinshasa, comme définies dans les études budgétaires antérieures de Houyoux (1973). Ces sont des quartiers tirés des Communes résidentielles, Anciennes communes, Nouvelles communes, Communes planifiées, Extensions du Sud et Communes excentriques.


