TRIBUNE IV 

Par José Bakima

Il faut avoir le courage de poser la question que l’histoire de Lumumba rend incontournable :

à quoi sert une souveraineté que l’État ne peut pas exercer ?

L’indépendance juridique du Congo fut proclamée le 30 juin 1960.

Mais l’appareil d’État demeurait profondément marqué par l’ordre colonial.

Le problème n’était donc pas seulement de prendre le pouvoir.

Il était de disposer des instruments permettant de l’exercer.

C’est là que se trouve peut-être la principale leçon institutionnelle du drame de Lumumba.

La souveraineté a besoin d’un appareil

Un gouvernement peut être légitime sans être puissant.

Un État peut être reconnu sans être capable.

Un territoire peut être juridiquement national sans être effectivement administré.

La souveraineté exige pourtant la réunion de ces dimensions.

Elle suppose une administration compétente.

Une justice fonctionnelle.

Une armée républicaine.

Une police professionnelle.

Une fiscalité efficace.

Une infrastructure de transport.

Une maîtrise des données.

Une politique monétaire et financière cohérente.

Une capacité scientifique.

Une diplomatie professionnelle.

Une administration territoriale réellement présente.

Sans cela, la souveraineté reste une proclamation.

C’est ici qu’intervient le troisième terme de notre grammaire : Kinyadi.

Kinyadi : le pouvoir de faire

Kinyadi désigne la dimension matérielle et exécutive de l’autorité.

C’est l’administration.

La gestion.

La technique.

La mise en œuvre.

Le passage de la décision au résultat.

Il ne suffit pas de savoir ce que l’on veut.

Il faut pouvoir le réaliser.

Voilà le problème central de la République congolaise.

Nous avons produit beaucoup de décisions.

Nous avons produit beaucoup de lois.

Nous avons produit beaucoup de programmes.

Mais la capacité d’exécution demeure trop souvent inférieure à la capacité de proclamation.

Le fossé entre la norme et la réalité est devenu l’un des principaux problèmes de l’État.

Refonder l’État avant de multiplier les textes

La tentation congolaise est souvent de répondre à chaque difficulté par une nouvelle loi.

Mais un État ne devient pas capable parce qu’il possède davantage de textes.

Il devient capable lorsque ses institutions savent transformer les décisions en résultats.

La refondation devrait donc commencer par une question très concrète :

Que doit savoir faire l’État congolais ?

Il doit connaître son territoire.

Il doit protéger sa population.

Il doit rendre la justice.

Il doit lever l’impôt.

Il doit contrôler ses frontières.

Il doit assurer les infrastructures essentielles.

Il doit garantir l’éducation.

Il doit organiser la santé publique.

Il doit sécuriser les ressources stratégiques.

Il doit soutenir la production.

Il doit transmettre les connaissances.

Il doit planifier à long terme.

Et il doit pouvoir vérifier si chacune de ces fonctions est effectivement remplie.

La République doit apprendre à exécuter

Le problème n’est donc pas seulement administratif.

Il est civilisationnel.

Une société politique durable doit transformer le savoir en décision, la décision en action et l’action en expérience.

C’est ici que la logique du Continuisme devient particulièrement opérationnelle :

Kimbangi → Kimfumu → Kinyadi → nouveau Kimbangi.

Nous savons.

Nous jugeons.

Nous agissons.

Nous évaluons.

Puis nous corrigeons.

Un État qui ne revient jamais sur ses décisions n’apprend pas.

Un État qui n’évalue jamais ses politiques reproduit ses erreurs.

Un État qui ne mesure pas ses résultats confond activité et efficacité.

L’État fiduciaire

C’est pourquoi la refondation de la République devrait conduire à une nouvelle conception de l’État.

Ni État propriétaire absolu de la société.

Ni État minimal abandonnant le bien commun aux intérêts privés.

Mais État fiduciaire.

L’État reçoit une responsabilité.

Il garde.

Il protège.

Il organise.

Il arbitre.

Il transmet.

Il rend compte.

Le territoire n’est pas un stock à liquider.

Le sous-sol n’est pas un patrimoine à épuiser.

La jeunesse n’est pas une réserve électorale.

L’environnement n’est pas une variable secondaire.

Tout cela appartient à une continuité plus longue que le mandat d’un gouvernement.

Le véritable hommage à Lumumba

Le véritable hommage à Lumumba ne consiste donc pas à répéter chaque année qu’il fut un héros.

Il consiste à construire l’État dont l’absence de capacité contribua à rendre son destin possible.

Une République qui dépend d’un homme exceptionnel pour dire la vérité est fragile.

Une République qui dépend d’un homme exceptionnel pour décider est fragile.

Une République qui dépend d’un homme exceptionnel pour agir est fragile.

Une République durable doit transformer ces fonctions individuelles en capacités institutionnelles.

C’est ainsi que la mémoire devient politique.

Et c’est ainsi que la souveraineté devient réelle.

 

 

 

 

By amedee

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