Les chefs religieux avec le cardinal Fridolin Ambongo au centreLes chefs religieux avec le cardinal Fridolin Ambongo au centre

Par souci de transparence, en RDC, je devrais dire que je suis apathéiste. Le terme est peu connu et presque inutile dans les conversations ordinaires. Pour simplifier, je dis souvent athée, ou simplement oui lorsque quelqu’un, convaincu d’introduire une nuance décisive, me demande plutôt si je suis agnostique.Une tribune reste aussi, pour moi, un exercice de transmission. La distinction mérite donc d’être posée. L’athée ne croit pas en Dieu. L’agnostique considère que son existence ne peut être établie avec certitude. L’apathéiste, lui, ne juge même pas la question suffisamment importante pour organiser sa pensée, sa morale ou sa lecture du monde autour d’elle. L’athéisme relève de la croyance, l’agnosticisme de la connaissance, l’apathéisme de l’importance accordée à la question elle-même.

Cette tribune ne porte pourtant ni sur mes convictions ni sur celles du lecteur. Elle commence au moment où un cardinal choisit de quitter le terrain de la foi pour entrer dans celui de l’histoire, de l’État et de l’économie politique. Dès cet instant, ses paroles cessent d’appartenir uniquement au sermon, à la doctrine ou à la conscience religieuse. Elles deviennent des propositions sur la République, sur son origine, sa légitimité et son avenir.

Un sermon religieux qui déborde sur l’ordre politique peut aussi sacraliser des héritages façonnés par des économies politiques d’une violence extrême, de la traite des Noirs à la colonisation, jusqu’aux constructions imposées par des souverains prédateurs. Lorsqu’il transforme une architecture économique et sociale abjecte, produite par l’histoire et parfois rationalisée au nom de la science, en évidence morale, en nécessité historique ou presque en consensus, il ne mérite plus la déférence réservée au sacré. Il doit être examiné, contesté et disséqué avec toute la rigueur exigée par une intervention politique.

Sur les mêmes traces que Fatshi

Plusieurs personnes m’ont envoyé la vidéo du cardinal dressant l’inventaire désormais familier des maux congolais. Pauvreté, détournements, corruption, mauvaise gouvernance, infrastructures défaillantes, injustice sociale, institutions fragiles. Rien de tout cela n’est faux. Le cardinal Ambongo tient d’ailleurs ce diagnostic depuis plusieurs années, dénonçant régulièrement la concentration de la richesse, la pauvreté massive, la corruption et l’affaiblissement de la justice. Décrire ce que tout Congolais voit chaque matin reste toutefois la partie la plus facile de l’exercice. Constater la fièvre ne dit encore rien de la maladie, encore moins de son mécanisme.

Le cardinal m’a perdu au moment où le diagnostic a quitté les institutions pour entrer dans le cœur du Congolais. Affirmer que le grand problème du Congo résiderait dans « l’homme congolais », présenté comme ayant un « mauvais cœur » ou comme ayant perdu ses valeurs, déplace entièrement la causalité. Les rapports de pouvoir, les incitations économiques, l’architecture institutionnelle et l’histoire politique reculent soudain derrière une explication morale. La pauvreté devient presque le produit d’une âme défectueuse, la corruption celui d’un cœur mal disposé, l’échec collectif celui d’un peuple qui aurait échoué à devenir suffisamment vertueux.

Le parallèle avec le président Félix Tshisekedi, notamment dans son discours sur le dialogue national, apparaît alors beaucoup moins lointain qu’il n’y paraît. Le pouvoir politique affectionne lui aussi cette manière de transformer les problèmes structurels en défauts de comportement, les faillites institutionnelles en manque de patriotisme et les conséquences d’un ordre politique en insuffisances morales de ceux qui les subissent. Le cardinal arrive d’un autre univers, avec une autre autorité et un autre vocabulaire, puis emprunte une pente intellectuelle étonnamment similaire. À force de chercher dans le Congolais l’explication du Congo, on finit par construire une économie politique particulièrement confortable pour ceux qui ont façonné, administré et profité du système. Le pays souffre, et le procès finit par être instruit contre celui qui y est né.

Un mauvais diagnostic produit de mauvaises réponses

Une fois le diagnostic faussé, la réponse suit presque docilement. Le cardinal voit une nation abîmée par ses comportements, ses valeurs et ses cœurs, puis retrouve naturellement le remède politique devenu rituel en RDC, le dialogue national inclusif. Le cardinal continue a insister sue l’option d’un dialogue entre « fils et filles du Congo ». Lorsque la maladie est présentée comme une rupture morale entre Congolais, la guérison prend la forme d’une immense séance de réconciliation nationale où chacun vient parler, pardonner, négocier et repartir avec l’impression d’avoir réparé la République.

Le problème devient beaucoup plus sérieux dès que l’on retire le vernis pastoral. Des acteurs politiques et sociaux, dépourvus de mandat populaire pour redéfinir l’ordre national, peuvent parfaitement passer des semaines autour d’une table, distribuer la parole, négocier des compromis, partager quelques responsabilités et baptiser le résultat « consensus national ». Les consultations engagées autour de ce dialogue ont précisément mobilisé partis politiques, confessions religieuses et autres acteurs sociopolitiques. Leur capacité à se mettre d’accord ne transforme pourtant pas leur arrangement en volonté populaire, encore moins en diagnostic juste de la crise. Une salle remplie de personnalités peut produire un communiqué spectaculaire tout en laissant dehors les millions de Congolais au nom desquels chacun prétend parler.

Lorsque le diagnostic est faux, le consensus peut devenir une manière élégante de se tromper ensemble. Et une table pleine de politiciens ne devient pas le peuple simplement parce qu’on l’appelle dialogue national.

La nostalgie des grandes tables

La Conférence nationale souveraine de 1991 et Sun City en 2002 appartiennent à deux séquences historiques différentes, avec pourtant un point commun décisif. Dans les deux cas, le Congo ne disposait pas encore d’un ordre démocratique reposant sur des élections nationales pluralistes capables de départager normalement les prétentions au pouvoir. En 1991, le pays sortait de décennies d’autoritarisme sous Mobutu. En 2002, il restait déchiré par la guerre, fragmenté entre plusieurs centres de pouvoir et privé d’un mécanisme électoral démocratique capable de produire une autorité nationale. Le dialogue venait alors combler un vide. Il préparait précisément ce qui manquait encore, le retour du peuple dans l’arbitrage politique par les urnes.

Il faudrait toutefois éviter de transformer ces deux épisodes en monuments de sagesse politique congolaise. Ils ont négocié des transitions, redistribué des positions, intégré des forces rivales et, avec Sun City, organisé une ingénierie spectaculaire du partage du pouvoir. Ils n’ont pas réglé la question économique et sociale congolaise. Après les grands discours, les compromis et la répartition des postes, le Congolais est resté confronté à la pauvreté, à la faiblesse des services publics, à la corruption, au chômage et à l’insécurité économique. La République avait appris à mieux répartir le gâteau politique bien avant d’apprendre à produire davantage de prospérité pour ceux qui regardaient la table de loin.

Cette justification historique ne tient plus. En janvier 2019, pour la première fois depuis l’indépendance, la présidence est passée d’un chef de l’État à un autre au terme d’un processus électoral et constitutionnel, malgré les lourdes contestations entourant le scrutin de 2018. Puis, presque hier, en décembre 2023, les Congolais sont retournés aux urnes pour choisir un président, des députés nationaux et des élus provinciaux. La République dispose désormais d’institutions auxquelles la Constitution confie précisément la compétition pour le pouvoir, sa transmission et le règlement des contentieux électoraux. Le peuple a été convoqué pour trancher.

Ramener ensuite l’essentiel de la décision politique vers une assemblée d’acteurs politiques, religieux et sociaux chargés de renégocier autour d’une table ce que le suffrage vient précisément d’arbitrer ne prolonge ni 1991 ni Sun City. Cela en inverse le sens historique. À l’époque, le dialogue devait préparer le retour du peuple dans le jeu politique. Aujourd’hui, l’Église catholique se retrouve en première ligne d’une coalition d’acteurs politiques, religieux et sociaux qui voudrait demander au peuple de céder de nouveau la place à ceux qui prétendent parler en son nom.

Les gardiens de l’inconscience nationaleJe me souviens encore de cette salle à Kinshasa, en 2022, où j’attendais de pouvoir exposer mon dossier à la CENCO. À l’époque, je traversais la ville, frappant aux portes, cherchant des soutiens pour une pétition contre une loi électorale que je considérais discriminatoire sur le plan socio-économique, contraire au principe constitutionnel d’égalité et particulièrement hostile aux jeunes, aux femmes et aux Congolais disposant de peu de moyens. Je demandais quelques minutes à Monseigneur Donatien Nshole. On vint finalement m’expliquer qu’il n’en avait aucune, absorbé par la préparation des observateurs électoraux. L’ironie m’est restée. La CENCO trouvait du temps pour préparer l’observation de l’élection. Beaucoup moins pour entendre celui qui venait contester les règles déterminantes qui pouvait réellement entrer dans la compétition.

Cette scène me revient lorsque j’entends l’Église pleurer aujourd’hui sur la qualité de la classe politique, la corruption et les supposées défaillances morales du Congolais. Un cardinal ne reçoit pas davantage son autorité du suffrage des fidèles qu’un évêque ne gouverne son diocèse après une campagne électorale. L’Église catholique assume une architecture hiérarchique, verticale, fondée sur une logique qui lui appartient. La difficulté commence lorsque cette même structure s’avance sur le terrain politique pour donner des leçons de représentation populaire, désigner ceux qui devraient parler au nom du pays et participer à la fabrication d’un nouvel ordre politique. Une institution pyramidale peut parfaitement dénoncer les travers d’une autre pyramide. Elle devrait simplement éviter de confondre sa chaire avec une urne.

Le problème devient encore plus troublant en RDC, où l’Église catholique ne traverse pas l’histoire politique depuis un balcon innocent. Sous la colonisation belge, les institutions catholiques ont bénéficié d’une relation privilégiée avec l’État colonial et occupé une place considérable dans l’éducation, l’encadrement social et la production de légitimité. Cela ne rend pas responsables les prélats actuels des crimes du passé. Cela rend l’amnésie beaucoup moins élégante. Une institution qui a participé à l’architecture morale d’un ordre colonial devrait être particulièrement prudente avant d’expliquer les malheurs de la RDC par le mauvais cœur du Congolais. Hier garante spirituelle d’un système imposé d’en haut, aujourd’hui candidate au rôle d’arbitre moral d’une kakistocratie, elle change de position sans toujours interroger la pyramide elle-même. Les larmes deviennent alors difficiles à distinguer de celles du crocodile.

La science aussi a son Évangile

Avant de prescrire à la RDC une thérapie morale, encore faut-il établir scientifiquement de quoi le pays souffre. La pauvreté, la corruption, l’effondrement des services publics, l’insécurité et la faiblesse de l’État ne sont pas des péchés que l’on diagnostique à l’oreille d’un confessionnal. Ce sont des phénomènes économiques, politiques et institutionnels. Dire que le Congolais aurait un « mauvais cœur » n’est pas une explication scientifique. C’est une intuition morale élevée au rang de causalité. Et lorsqu’une intuition devient le diagnostic d’un pays de plus de cent millions d’habitants, l’erreur cesse d’être innocente.

La science sociale commence précisément là où le sermon devient insuffisant. Elle demande pourquoi certains comportements apparaissent sous certaines institutions, pourquoi la corruption prospère dans certains systèmes d’incitations, pourquoi des élites capturent l’État, pourquoi certaines règles sélectionnent les prédateurs plutôt que les bâtisseurs, pourquoi des populations comparables produisent des résultats radicalement différents lorsqu’elles évoluent sous d’autres architectures politiques et économiques. Elle oblige surtout à distinguer les causes des symptômes. Le Congolais qui négocie sa survie dans une administration dysfonctionnelle, paie pour accéder à un service public, cherche un protecteur politique ou contourne une règle absurde n’apporte pas automatiquement la preuve d’une déficience morale congolaise. Il révèle, beaucoup plus banalement, ce que des institutions mal conçues récompensent, tolèrent ou rendent nécessaire.

Le Cardinal peut parfaitement appeler à la paix, au pardon, à la communion ou à la vertu. Là réside son magistère. Dès qu’il prétend expliquer pourquoi la République est pauvre, pourquoi son État échoue et pourquoi son économie politique reproduit les mêmes désordres, une autre exigence commence. La RDC n’a pas besoin que l’on transforme ses symptômes en fautes morales et ses victimes en suspects. Elle a besoin que l’on cesse de confondre homélie et diagnostic, vertu et causalité, consensus religieux et connaissance. Avant de prêcher le remède, encore faut-il avoir compris la maladie. Sur ce terrain, le cœur humain constitue un excellent sujet de sermon. Il reste un bien mauvais modèle économétrique.

Mais bon, nous sommes aussi dans un pays où l’éducation a longtemps été largement confiée à l’Église catholique, et où des générations d’enfants continuent d’apprendre que l’embouchure du fleuve Congo a été « découverte » par Diogo Cão, y compris les descendants de ceux qui y vivaient déjà et l’y avaient conduit.2+2=4Rire et pleure !

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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