Nous traversons une période qui déborde les cadres habituels de l’analyse économique. Les équilibres qui structuraient les échanges, les prix et les approvisionnements se fragilisent, tandis que les tensions sur l’énergie et les matières premières reconfigurent les conditions de fonctionnement des économies. Ce moment dépasse une simple perturbation conjoncturelle et traduit une transformation profonde des rapports entre production, circulation et souveraineté économique.
La RDC concentre pourtant la forme les plus aiguës de pauvreté extrême au monde. Dans un tel environnement, la persistance de ce cadre d’analyse s’apparente à une défaillance de l’intelligentsia économique, qui continue de privilégier la stabilité monétaire et la maîtrise de l’inflation, parfois prolongées par justifications et d’arguments en faveur de l’accumulation de réserves en or, présentée comme une solution supposée au renforcement de la monnaie nationale. Ces priorités concernent une fraction limitée de l’économie et restent sans effet réel sur les conditions de vie de près de 85 % de la population, qui vit avec moins de trois dollars par jour, largement en dehors des circuits formels. Dans une économie largement dollarisée, pour une grande majorité de ménages et d’individus, la question quotidienne ne porte pas sur la stabilité du taux de change, mais sur l’accès immédiat à un revenu, à des biens essentiels et à des opportunités économiques.
Cette persistance révèle l’emprise d’un cadre intellectuel qui érige la contrainte financière en principe organisateur. Je m’inscris dans une autre lecture, celle d’un réformateur monétaire, ou plus simplement d’un modern monetary theorist. Elle reformule la question centrale autour de la capacité de mobilisation des ressources réelles, c’est-à-dire la convergence du capital humain, financier, entrepreneurial et intellectuel, y compris technologique, au service du plein emploi. Elle entre ainsi en tension avec un néolibéralisme solidement ancré dans les milieux académiques et dans la manière dont l’économie est pensée en RDC.
Deux visions irréconciliables de l’économie
Le néolibéralisme repose sur une lecture de l’économie fondée sur la contrainte. Il pose comme point de départ la rareté financière et organise l’action publique autour de limites supposées en matière de dépense, de déficit et de création monétaire. Dans cette logique, la question centrale devient celle de la soutenabilité financière, souvent détachée des capacités productives réelles. L’État est appelé à se restreindre, à arbitrer dans un univers de pénurie monétaire, et à déléguer l’allocation des ressources aux mécanismes de marché, considérés comme intrinsèquement efficients.
À l’inverse, la théorie monétaire moderne opère un renversement analytique. Elle ne part pas de la contrainte financière, mais des ressources disponibles et des besoins à satisfaire. La question n’est plus de savoir ce que l’on peut se permettre, mais ce que l’on est en mesure de produire et d’organiser. Dans cette perspective, la monnaie devient un instrument au service de la mobilisation économique, et la véritable limite se situe dans les capacités productives et les risques inflationnistes liés à leur saturation. L’État retrouve alors une fonction centrale, non pas comme simple régulateur, mais comme acteur de coordination et de mise en mouvement des ressources.
Néolibéralisme et MMT (théorie monétaire moderne) s’opposent sur une question fondamentale : faut-il accepter les contraintes ou mobiliser les ressources ? Cette divergence idéologique montre que ces deux approches ne diffèrent pas seulement dans leurs outils, mais reposent sur des conceptions opposées de ce qui est possible dans une économie.
Changer de question
Le point de rupture se situe dans la formulation même du problème économique. Là où l’approche dominante demande ce que l’État peut se permettre de financer, la perspective que j’adopte déplace la question vers ce que l’économie est réellement capable de produire, d’organiser et de mobiliser. Ce déplacement n’est pas sémantique. Il redéfinit le champ des possibles en cessant de faire de la contrainte financière un point de départ, pour la replacer dans un cadre plus large où priment les capacités matérielles, humaines et institutionnelles.
La théorie monétaire moderne donne une cohérence opérationnelle à ce renversement. Elle considère que la monnaie, loin d’être une ressource rare, constitue un instrument de coordination au service de l’activité économique. La contrainte décisive devient alors la disponibilité des ressources réelles et le risque inflationniste lié à leur saturation. Dans cette logique, l’action publique ne vise plus à se contenir, mais à organiser la mobilisation des capacités productives afin de répondre aux besoins, en utilisant la fiscalité, la régulation et l’investissement comme leviers d’ajustement.
La question n’est pas de savoir si les moyens financiers existent, mais si les ressources réelles peuvent être mises en mouvement.
Du financement à la mobilisation : le renversement opéré par la MMT
Le point de rupture se situe dans la formulation même du problème économique. Là où l’approche dominante demande ce que l’État peut se permettre de financer, la perspective que j’adopte reformule la question en termes de capacité productive. Il ne s’agit plus de raisonner à partir d’une contrainte monétaire supposée, mais d’examiner ce que l’économie peut effectivement produire, organiser et activer à partir de ses ressources matérielles, humaines et institutionnelles.
La théorie monétaire moderne donne une cohérence opérationnelle à cette relecture. Elle considère que la monnaie constitue un instrument de coordination au service de l’activité économique. La contrainte décisive devient alors la disponibilité des ressources réelles et le risque inflationniste lié à leur saturation. Dans cette logique, l’action publique vise à organiser la mobilisation des capacités productives afin de répondre aux besoins, en mobilisant la fiscalité, la régulation et l’investissement comme leviers d’ajustement.
La compréhension de l’inflation découle directement de ces deux cadres. Dans une logique néolibérale, l’inflation est attribuée à un excès de monnaie ou de dépense. Par exemple, une hausse des prix peut être interprétée comme la conséquence d’un déficit public jugé trop élevé, ce qui conduit à réduire les dépenses ou à augmenter les taux d’intérêt, même si cette hausse des prix provient en réalité d’un choc externe, comme une augmentation du coût des importations de carburant. Dans une lecture inspirée de la MMT, l’inflation apparaît lorsque la demande excède les capacités productives réelles. Un exemple concret serait une injection de revenus dans une économie où la production agricole est insuffisante. Si l’offre locale ne peut pas suivre, les prix alimentaires augmentent. La réponse ne consiste alors pas seulement à freiner la demande, mais à investir pour augmenter la production, améliorer les chaînes d’approvisionnement et lever les contraintes qui limitent l’offre.
Des trajectoires divergentes face à l’urgence de la crise
Les cadres néolibéral et inspiré de la MMT produisent des trajectoires économiques distinctes. Le premier tend à fonctionner en deçà de ses capacités, en maintenant des contraintes sur la dépense publique et en acceptant une sous-utilisation durable des ressources, notamment du travail. Par exemple, face à un chômage élevé, une politique de restriction budgétaire peut conduire à réduire les investissements publics dans les infrastructures ou les services, laissant une main-d’œuvre disponible inactive et des besoins non satisfaits. Le second vise au contraire à mobiliser pleinement les capacités productives disponibles, en alignant l’action publique sur les besoins réels de l’économie. À titre d’illustration, dans un contexte similaire, une approche inspirée de la MMT consisterait à financer des programmes d’emploi ou des projets d’infrastructure locale afin d’activer cette main-d’œuvre disponible et de renforcer la capacité productive, tout en répondant directement aux besoins économiques et sociaux.
Cette divergence prend une dimension particulière dans un contexte de crise. Lorsque les chaînes d’approvisionnement sont perturbées, que les prix de l’énergie augmentent et que les vulnérabilités sociales s’accentuent, une approche fondée sur la restriction de l’action publique tend à amplifier les déséquilibres existants. Par exemple, une hausse des prix du carburant peut conduire à des politiques de contraction budgétaire pour contenir l’inflation, ce qui réduit encore la capacité des ménages et des entreprises à absorber le choc. À l’inverse, une approche orientée vers la mobilisation des ressources permet d’organiser une réponse plus directe, en soutenant la production locale, en stabilisant les revenus et en limitant les effets de propagation de la crise. Dans ce cas, l’État peut intervenir pour soutenir les secteurs stratégiques, améliorer les circuits d’approvisionnement ou compenser temporairement les hausses de coûts afin de préserver l’activité.
Ce n’est plus une question de doctrine, mais de capacité à agir.
Illustration : le cas de la République Démocratique du Congo
L’économie congolaise se caractérise par une forte informalité, une dollarisation persistante et une base productive limitée. Une large majorité de la population évolue en dehors des circuits formels, avec des revenus instables et une faible protection économique. Les contraintes dominantes sont d’abord structurelles. Elles tiennent à la faiblesse des réseaux de transport, aux capacités énergétiques insuffisantes, à la fragmentation des chaînes logistiques, ainsi qu’à une capacité administrative limitée à coordonner et exécuter des politiques à grande échelle. À cela s’ajoute une dépendance marquée aux importations de carburant, de matériaux de construction et de produits manufacturés, qui expose l’économie à des chocs externes récurrents et freine le développement des capacités productives internes.
Dans une lecture néolibérale, la réponse consiste généralement à préserver la stabilité monétaire et à contenir les dépenses publiques, même lorsque les besoins sociaux et productifs restent largement insatisfaits. À l’inverse, une approche inspirée de la MMT chercherait à mobiliser ces capacités concrètes afin de renforcer la base productive interne. Cela se traduirait par une mobilisation plus ambitieuse de la dépense publique pour soutenir l’emploi, améliorer les réseaux de transport, renforcer l’accès à l’énergie et structurer les chaînes logistiques, en activant des capacités aujourd’hui sous-utilisées. Des démarches comparables ont été observées dans certaines économies avancées en période de crise, où l’objectif a été de maintenir l’activité et l’emploi en mobilisant les capacités existantes plutôt que de contracter l’économie. La différence tient moins aux instruments qu’à leur intensité et à leur ciblage.
Le véritable enjeu n’est pas la rareté de la monnaie, mais la capacité à mobiliser, organiser et coordonner des éléments concrets tels que la main-d’œuvre disponible, les réseaux de transport, les capacités énergétiques, les unités de production, les chaînes logistiques et les capacités administratives.
Conclusion : un choix de société
Les oppositions idéologiques entre capitalisme et socialisme masquent souvent une réalité plus opérationnelle. Dans les faits, la plupart des économies dites capitalistes mobilisent déjà des instruments qui relèvent d’une logique proche de la MMT. Les États-Unis ont engagé des dépenses publiques massives pour soutenir l’économie lors de la crise financière de 2008 et pendant la pandémie, tout en maintenant l’activité et l’emploi. Le Japon, depuis plusieurs décennies, soutient son économie par des déficits publics élevés sans effondrement monétaire. La Chine offre un autre exemple structurant. L’État y a orienté le crédit, mobilisé l’investissement public et coordonné le développement des infrastructures et de l’industrie afin d’activer les capacités productives à grande échelle. La situation européenne en offre également une illustration. Des pays comme la France, confrontés à des contraintes budgétaires croissantes, s’appuient sur la Banque centrale européenne pour préserver leur capacité de financement. À travers le rachat de dettes publiques et le maintien de taux d’intérêt bas, la BCE permet aux États de soutenir la dépense et d’éviter des ajustements brutaux. Ces expériences montrent que, même sans l’assumer théoriquement, les grandes économies recourent de manière récurrente à des formes de mobilisation monétaire et budgétaire, c’est-à-dire à une création monétaire aujourd’hui principalement électronique.
À l’inverse, dans de nombreux pays du Sud, et notamment en RDC, le cadre néolibéral demeure fortement ancré. Il se traduit par une priorité accordée à la stabilité monétaire, à la discipline budgétaire et à la limitation de l’intervention publique, souvent au détriment de la transformation structurelle de l’économie et du plein emploi, entendu comme la capacité à offrir des opportunités économiques effectives à l’ensemble de la population active. Cette persistance ne relève pas uniquement de contraintes externes. Elle tient aussi à des choix internes, à la reproduction de cadres académiques et à une adhésion à des principes qui restreignent la capacité d’action. Le résultat est une économie qui peine à mobiliser ses propres ressources, malgré leur disponibilité.
Cette situation appelle une forme d’ingéniosité économique endogène. Ni le rejet systématique de modèles extérieurs, ni l’enfermement dans une lecture figée des réalités locales ne constituent des voies viables. L’enjeu consiste plutôt à concevoir des trajectoires capables de moderniser les sources de revenus, d’élargir les modes de participation économique et de structurer une classe moyenne en mesure de soutenir et de porter la croissance.
Le choix qui se présente n’oppose donc pas capitalisme et socialisme, mais deux manières d’organiser l’économie. D’un côté, une économie qui accepte ses limites comme données. De l’autre, une économie qui organise ses capacités. La question devient alors celle-ci : continuer à raisonner en termes de rareté financière, ou structurer une mobilisation effective des ressources réelles au service du développement.
Ce choix relève moins d’une doctrine que d’une responsabilité.
Dans cette perspective, je défends l’idée d’un nouveau modèle de politique économique, un capitalisme « congolaisé », articulé autour d’un libre marché encadré par une main visible, capable d’orienter, de coordonner et de mobiliser les ressources au service du développement. J’en préciserai les mécanismes dans la prochaine tribune, car j’ai choisi de ne pas les exposer ici, afin d’épargner au lecteur une indigestion intellectuelle prématurée.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

