José BakimaJosé Bakima

Par Prof. José M. Bakima

Introduction

La crise que traverse aujourd’hui la République Démocratique du Congo est généralement analysée sous des angles politiques, économiques ou sécuritaires. Pourtant, ces approches, bien qu’utiles, restent souvent superficielles.

Et si cette crise était plus profonde ?
Et si elle relevait d’un déséquilibre fondamental dans notre manière d’être au monde ?

À travers le prisme du Dikenga, le cosmogramme Kongo, il est possible de proposer une lecture différente : une lecture ontologique, c’est-à-dire une réflexion sur la nature même de l’homme et de la société.

  1. Le Dikenga : une vision cyclique du monde

Le  représente le cycle de la vie en quatre étapes fondamentales :

Musoni : conception (l’idée, le potentiel)

Kala : naissance (l’émergence)

Tukula : maturation (l’accomplissement)

Luvemba : transformation ou mort (le passage nécessaire vers un nouveau cycle)

Contrairement à la vision linéaire dominante dans la pensée occidentale, cette conception considère que tout système doit accepter sa transformation pour se renouveler.

Or, l’un des problèmes majeurs de la RDC réside dans le refus de cette étape cruciale : le Luvemba. Le système politique et social tente de se maintenir indéfiniment, refusant le déclin nécessaire à toute renaissance. Ce refus crée un déséquilibre profond.

2. La rupture du Mbongi : la disparition du centre

Dans la tradition Kongo, le  est l’espace communautaire où se construit : le dialogue, la justice, la vérité.

C’est un lieu où la parole n’est pas seulement expression, mais guérison sociale.

Aujourd’hui, ce centre a été remplacé par :

– la recherche du profit,

– la domination par la force ;

– la fragmentation sociale.

Lorsque le Mbongi disparaît, la société perd sa capacité à se réguler. Elle bascule dans ce que l’on pourrait appeler un état de désorientation collective.

3. La crise de l’homme : Muela, Moyo, Nitu

La pensée Kongo propose une compréhension tripartite de l’être humain :

Muela : l’esprit, la conscience, le discernement,

Moyo : la force vitale, le désir, l’énergie ;

Nitu : le corps, la matérialité.

Dans une société équilibrée, ces trois dimensions sont en harmonie.

Aujourd’hui, en RDC, on observe un déséquilibre profond :

– le Nitu (matériel, argent, apparence) domine,

– le Moyo (désir, pulsion) est incontrôlé ;

– le Muela (éthique, conscience) est affaibli.

Dans ces conditions, la politique devient une simple gestion de la matière, sans orientation morale.

4. La jeunesse comme symptôme du déséquilibre

La jeunesse reflète l’état du système. Privée d’une éducation structurante et d’un cadre éthique solide, elle se retrouve dans une logique de survie :

– recherche de gains immédiats,

– absence de projection dans le temps ;

– perte du sens du collectif.

Le passage de Musoni (idée) à Tukula (maturité) devient impossible, car le “terreau” — c’est-à-dire l’éducation et les valeurs — est dégradé.

On assiste alors à une stagnation : une génération bloquée dans un cycle incomplet.

5. Le Nkodia : une spirale bloquée

Le Nkodia, symbole de la spirale de l’existence, représente normalement une progression vers l’élévation.

Mais dans le contexte actuel, cette spirale semble se refermer sur elle-même :

– répétition des mêmes erreurs,

– absence d’évolution ;

– enfermement dans des logiques de court terme.

Le risque ultime est celui d’une déshumanisation progressive : un individu actif physiquement (Nitu), animé par le désir (Moyo), mais dépourvu de conscience (Muela).

6. Vers une nécessaire transformation (Luvemba)

Face à ce constat, une simple réforme ne suffit pas.

Le  Dikenga enseigne que toute renaissance passe par une transformation profonde.

Le Luvemba n’est pas une fin, mais un passage :

– remise en question des structures existantes,

– reconstruction du Mbongi (dialogue et justice) ;

– rééquilibrage de l’être humain (Muela–Moyo–Nitu).

Il ne s’agit pas de détruire pour détruire, mais de transformer pour renaître.

Conclusion

La crise de la RDC ne peut être comprise uniquement comme une crise politique ou économique.

Elle est avant tout une crise ontologique : une crise du rapport entre l’homme, la société et les principes qui les structurent.

Le Dikenga nous enseigne que tout cycle comporte une phase de transformation.

La question n’est donc pas de savoir si cette transformation aura lieu, mais : comment elle sera vécue — comme une chute ou comme une renaissance.

 

By amedee

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