La vérité est têtue. Le Gouvernement, réuni le 16 février en Comité de Conjoncture économique sous la direction de la Première ministre Judith Suminwa, a voulu minimiser la situation de la paie des agents et fonctionnaires de l’Etat. A l’issue de cette réunion, du reste extraordinaire, les éléments de langage distillés par le ministre des Finances Doudou Fwamba étaient : « Il ressort des échanges que nous avons eus à la Primature, que la situation est sous contrôle et que le Gouvernement dispose des moyens nécessaires pour faire face à ses obligations. »
Restants droits dans ses bottes pour tenter de calmer les critiques dans l’opinion nationale, l’argentier national a même pris à témoins les agents et fonctionnaires de l’Etat soutenant qu’ils savent que la paie au début de chaque année a toujours était perturbée par les mises à jours du système. « Tous les fonctionnaires de l’État savent qu’au premier trimestre de l’année, il existe un glissement dans les opérations de paie. En effet, au mois de janvier, de nouvelles mécanisations et des mises à jour doivent être opérées. Ces ajustements, couplés aux contraintes d’ordre sécuritaire, ont imposé à l’État d’adopter une stratégie de paiement progressif des salaires », a-t-il soutenu.

Pour le Comité de conjoncture économique qui s’est ainsi frotté les mains, ces justifications suffisaient à boucler ce dossier surtout qu’ils ont annoncé que le processus de paie va se clôturer avant le 20 février 2026.
Cependant, il a suffi de quatre jours seulement après pour que le président de la République Félix Tshisekedi reprenne lui-même le dossier en main et démonte cette stratégie de défense, tenant compte de la gravité de la situation. En effet, dans sa communication, lors du Conseil des ministres du 20 février, le chef de l’Etat s’est préoccupé de « l’accroissement de la masse salariale consécutive entre-autres à l’engagement des nouvelles unités sans maitrise suffisante des effectifs ni des mécanismes de vérification ».
30 jours pour auditer le fichier de paie
« Dans l’objectif de garantir la soutenabilité de nos finances publiques et d’assurer la continuité des opérations financières de l’Etat, à travers le financement des priorités du Gouvernement et des responsabilités de celui-ci dont notamment le paiement régulier, dans le délai, des salaires des agents et fonctionnaires de l’Etat, le Président de la République a indiqué qu’il est indispensable de contenir les pressions croissantes exercées sur la trésorerie de l’Etat par l’accroissement de la masse salariale consécutive entre-autres à l’engagement des nouvelles unités sans maitrise suffisante des effectifs ni des mécanismes de vérification », rapporte le compte rendu du Conseil des ministres fait par le porte-parole Patrick Muyaya.
Pour Félix Tshisekedi, ces déséquilibres fragilisent la trésorerie publique et exposent le système de paie à « des tensions préjudiciables à la stabilité sociale ». « C’est dans ce contexte qu’il s’avère nécessaire de procéder à l’audit de l’état liquidatif de la paie », a conclu le président de la République, justifiant la démarche par la nécessité de « l’assainissement et de la discipline budgétaire ».
L’audit de l’état liquidatif poursuit un double objectif : garantir que chaque rémunération versée corresponde à un droit légitime et à un service effectivement rendu, et sécuriser durablement le paiement régulier et ponctuel des salaires.
Rappelons que cette question d’assainissement des finances publiques et de la discipline budgétaire a été évoquée plus d’une fois en Conseil des ministres, dans le contexte de la pression des charges sécuritaires dues à la guerre.
Lors de la 42ème réunion du Conseil des Ministres du 02 mai 2025, la président de la République avait déjà insisté sur la nécessité de mesures urgentes d’assainissement, dans un contexte marqué par l’augmentation des dépenses sécuritaires et par les engagements souscrits auprès des institutions de Bretton Woods, notamment le Fonds Monétaire International, dans le cadre de la Facilité Elargie de Crédit et de la Facilité pour la Résilience et la Durabilité. Cette exigence a été réaffirmée lors de la 58ème réunion du Conseil des Ministres du 12 septembre 2025, en soulignant que la rigueur, la transparence et la responsabilité dans la gestion des deniers publics constituent un devoir républicain incontournable.
« Le salaire des fonctionnaires n’est pas une simple variable budgétaire : il est un droit social fondamental, garant de la dignité des agents publics et de la stabilité des ménages. Assainir la paie ne vise donc nullement à fragiliser les agents régulièrement engagés, mais à les protéger contre les dysfonctionnements et les charges indues qui menacent la soutenabilité du système et provoquent des retards socialement inacceptables », a renchéri Félix Tshisekedi avant d’instruire la Première ministre d’assurer « la coordination stratégique » du processus de cet audit de l’état liquidatif de la paie qui va impliquer aussi bien l’Inspection générale des Finances (IGF) et d’autres services de contrôle que des ministères concernés notamment ceux des Finances, du Budget et de la Fonction publique.
Aux yeux du président de la République, cette démarche vise à préserver la justice salariale, la stabilité sociale et « garantit un cadre macroéconomique viable, dans un esprit d’équilibre entre rigueur budgétaire et responsabilité sociale ».
Le FMI pointe un risque budgétaire majeur
Tout aussi, le FMI a-t-il alerté récemment sur cet accroissement non maitrisé de la masse salariale, évoquant même un risque budgétaire majeur. Dans sa deuxième revue du programme au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC), le Fonds monétaire international identifie la dynamique de la masse salariale publique comme un facteur de risque budgétaire majeur en République démocratique du Congo, selon actualite.cd qui a relayé cette information. La hausse rapide des rémunérations, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de la justice, pèse sur l’exécution budgétaire et réduit l’espace fiscal disponible dans un contexte déjà contraint par les dépenses de sécurité.
Ce rapport du FMI souligne que la masse salariale a connu une augmentation significative ces dernières années. Cette dynamique résulte principalement : d’ajustements salariaux dans les secteurs de l’éducation et de la santé, de recrutements et de régularisations administratives, et de la poursuite d’engagements pris antérieurement par les autorités.
Le FMI note que cette progression de la masse salariale a contribué aux pressions sur les dépenses courantes en 2024–2025 et a dépassé les niveaux initialement programmés.
Selon le même document, la masse salariale absorbe une part croissante des ressources budgétaires, limitant la capacité de l’État à financer d’autres priorités, notamment l’investissement public et les dépenses sociales protégées par le programme.
En somme, dans son communiqué, le FMI appelle directement les autorités à contenir la dynamique de la masse salariale. Pour cette institution financière internationale, le Gouvernement devra élaborer et mettre en œuvre une politique salariale cohérente, renforcer la maîtrise des effectifs de la fonction publique, et inscrire ces mesures dans une réforme plus large de la gestion des finances publiques.
Amédée Mwarabu

