Le cas de la République démocratique du Congo et la crise des institutions de la modernité

 PAR JOSE M. BAKIMA  DMV, MSc, PhD

Chaque crise politique en République démocratique du Congo ravive les mêmes débats. Faut-il réviser la Constitution ? Modifier le mode de scrutin ? Renforcer les contre-pouvoirs ? Changer les dirigeants ? Réformer l’administration ? Les réponses divergent, mais les questions reviennent avec une régularité qui devrait nous interroger.

Et si le problème se situait ailleurs ?

Et si la crise congolaise n’était pas seulement une crise des institutions, mais une crise de leur fonction profonde ?

Car une institution ne se réduit ni à un bâtiment, ni à une administration, ni même à un texte juridique. Une véritable institution est une organisation durable qui relie le passé, le présent et l’avenir. Elle reçoit un héritage, l’administre avec responsabilité et le transmet enrichi aux générations suivantes.

Lorsque cette capacité de transmission s’affaiblit, les institutions continuent parfois à fonctionner en apparence. Les élections ont lieu. Les lois sont votées. Les gouvernements se succèdent. Les tribunaux rendent leurs décisions. Pourtant, quelque chose de plus essentiel disparaît progressivement : la continuité.

La République démocratique du Congo offre une illustration particulièrement révélatrice de cette situation. Depuis l’indépendance, plusieurs constitutions se sont succédé, de nombreuses réformes administratives ont été engagées et les alternances politiques ont profondément transformé le paysage institutionnel. Malgré ces changements, un sentiment persistant demeure : celui d’un pays qui recommence sans cesse son histoire.

Cette impression ne provient pas uniquement des crises politiques. Elle traduit une difficulté plus profonde : les institutions peinent à accumuler durablement l’expérience collective. Chaque alternance risque de devenir une rupture plutôt qu’une transition. Chaque nouvelle équipe tend à reconstruire ce qui existait déjà au lieu d’approfondir ce qui avait été commencé.

Le débat public se concentre alors sur les personnes, alors que la véritable question concerne les mécanismes de transmission.

Une démocratie ne produit pas automatiquement de la continuité.

Les élections constituent un mécanisme essentiel de légitimation du pouvoir. Elles permettent la compétition pacifique et l’alternance. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à fabriquer une communauté politique durable.

Une démocratie ne devient stable que lorsqu’elle produit également de la confiance.

Confiance dans les règles.

Confiance dans les institutions.

Confiance dans la capacité de l’État à protéger ce qui appartient à tous.

Lorsque cette confiance s’affaiblit, les élections demeurent possibles, mais elles cessent progressivement d’unifier la communauté nationale. Elles deviennent un moment de compétition sans toujours devenir un moment de consolidation.

La même réflexion peut être menée à propos de la séparation des pouvoirs.

Cette grande invention de la pensée politique moderne a permis de limiter les abus et de prévenir la concentration excessive de l’autorité. Elle demeure un acquis précieux.

Mais elle répond principalement à une question :

Comment empêcher qu’un pouvoir ne domine tous les autres ?

Elle répond moins clairement à une autre interrogation devenue centrale au XXIᵉ siècle :

Qui protège les continuités qui doivent survivre aux alternances politiques ?

Qui veille durablement sur les ressources stratégiques ?

Qui garantit la mémoire nationale ?

Qui défend les intérêts des générations futures ?

Qui protège les grands équilibres écologiques dont dépend l’avenir du pays ?

Ces responsabilités dépassent naturellement le mandat d’un gouvernement, la durée d’une législature ou même celle d’un président.

Le véritable défi institutionnel de notre époque consiste peut-être à compléter les institutions de la liberté par des institutions de la continuité.

Pour la République démocratique du Congo, cette réflexion possède une portée particulière.

Le pays dispose d’un patrimoine naturel exceptionnel, de ressources minérales stratégiques, d’un immense bassin forestier, d’une biodiversité unique et d’un potentiel agricole considérable. Ces richesses ne constituent pas seulement des actifs économiques. Elles représentent un héritage reçu des générations précédentes et une responsabilité envers celles qui viendront.

Une institution qui ne protège que les intérêts du présent trahit déjà une partie de sa mission.

Une institution véritable doit protéger le temps long.

C’est ici qu’une nouvelle philosophie politique peut ouvrir une perspective différente.

Plutôt que d’opposer sans cesse changement et stabilité, elle invite à distinguer deux réalités.

Le changement est inévitable.

La continuité est un choix.

Les gouvernements changent.

Les majorités changent.

Les politiques publiques évoluent.

Mais certaines continuités doivent demeurer au-dessus des rivalités du moment : l’intégrité du territoire, la qualité des sols et des eaux, la mémoire nationale, les grands équilibres écologiques, les capacités scientifiques, l’éducation des générations futures et les infrastructures essentielles.

Ces continuités constituent le véritable patrimoine politique d’une nation.

Peut-être est-ce là le grand chantier institutionnel qui attend la République démocratique du Congo.

Non pas multiplier les institutions.

Mais créer, renforcer et protéger celles dont la mission première est d’assurer la transmission de ce qui ne doit jamais devenir l’objet des affrontements partisans.

La question n’est donc plus seulement :

« Comment gouverner aujourd’hui ? »

Elle devient :

« Comment organiser la République pour qu’elle demeure capable de transmettre demain ? »

Car une nation ne commence pas à disparaître lorsqu’elle perd ses richesses.

Elle commence à disparaître lorsque ses institutions cessent de transmettre les conditions qui rendaient ces richesses fécondes.

L’avenir de la République démocratique du Congo dépendra sans doute moins de la prochaine alternance politique que de sa capacité à construire des institutions qui protègent le temps long autant qu’elles organisent le temps présent.

C’est peut-être là que réside la véritable souveraineté d’une nation : dans son aptitude à demeurer fidèle à ce qui la fait durer, tout en restant capable d’inventer son avenir.

 

By amedee

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