La RDC n’a jamais manqué d’initiatives. Depuis l’indépendance, les gouvernements se sont succédé avec leurs plans de développement, leurs réformes institutionnelles, et leurs stratégies économiques. Il ne se passe pratiquement pas une journée sans qu’un forum sur les réformes soit organisé, qu’un atelier réunisse experts et décideurs, qu’une conférence économique ouvre ses travaux ou qu’une nouvelle initiative soit lancée avec la promesse d’engager le pays sur une nouvelle trajectoire de développement. À chaque alternance politique renaît l’espoir que la prochaine réforme produira enfin les résultats longtemps attendus.
Cette effervescence traduit une volonté constante d’agir. Les priorités évoluent au rythme des circonstances et des gouvernements. Tantôt l’accent est mis sur les infrastructures, tantôt sur la stabilité macroéconomique, la gouvernance, l’industrialisation, les investissements étrangers, la diversification de l’économie ou encore la mobilisation des recettes publiques. Chacune de ces orientations répond à une préoccupation légitime. Ensemble, elles témoignent d’un État qui n’a jamais cessé de rechercher les leviers de son développement.
Soixante-six ans après l’indépendance, le constat demeure pourtant troublant. Malgré l’accumulation des politiques publiques, les difficultés fondamentales persistent. La pauvreté demeure largement répandue, l’emploi formel reste insuffisant et une grande partie de la population continue de vivre dans une précarité économique qui limite sa capacité à satisfaire durablement ses besoins et ses aspirations. À mesure que les initiatives se succèdent, une même interrogation revient avec insistance. Pourquoi les résultats demeurent-ils si éloignés des ambitions affichées ? La réponse réside peut-être moins dans les politiques elles-mêmes que dans une question plus fondamentale, longtemps restée en arrière-plan du débat économique congolais.
Une économie pensée à travers les finances de l’État
Au fil des décennies, le débat économique congolais s’est progressivement construit autour de l’État. Les discussions publiques portent sur le niveau du budget national, la mobilisation des recettes, les dépenses publiques, les négociations avec les institutions financières internationales, les emprunts, les équilibres macroéconomiques ou encore les rémunérations des responsables politiques. Ces questions sont légitimes. Elles demeurent néanmoins celles de l’État avant d’être celles de l’économie vécue par les citoyens.
À l’inverse, les indicateurs qui décrivent directement les conditions de vie de la population occupent une place beaucoup plus discrète. Le salaire minimum permet-il réellement de vivre dignement ? Combien de Congolais accèdent à un emploi stable et productif ? Quelle proportion des jeunes trouve un travail correspondant à ses qualifications ? Combien de travailleurs peuvent envisager une retraite sans basculer dans la précarité ? Quel est le pouvoir d’achat réel des ménages ? Ces questions apparaissent rarement comme les principaux critères à partir desquels les politiques économiques sont évaluées.
Cette manière d’appréhender l’économie entretient une confusion de perspective. Les finances publiques constituent un instrument indispensable au fonctionnement de l’État, mais elles ne sauraient constituer la finalité de l’action économique. Un budget en équilibre, une progression des recettes fiscales ou une amélioration des agrégats macroéconomiques ne signifient pas, à eux seuls, que la population vit mieux. L’économie ne trouve sa véritable mesure ni dans les comptes de l’État ni dans les performances de son administration. Elle se mesure d’abord à la capacité des citoyens de travailler, d’entreprendre, d’épargner, d’investir et de satisfaire, par leur propre activité, leurs besoins et leurs aspirations.
Le véritable point de départ et le point de convergence est le citoyen
Toute économie, quelle que soit son organisation politique ou son niveau de développement, poursuit en définitive une même finalité. Elle vise à permettre aux femmes et aux hommes de satisfaire leurs besoins, de réaliser leurs aspirations et d’améliorer progressivement leurs conditions d’existence par leur propre participation à la vie économique. La prospérité ne réside pas dans la seule accumulation des richesses nationales. Elle se manifeste lorsque les citoyens disposent réellement des moyens de produire, de travailler, d’entreprendre, d’innover, d’épargner et de construire leur avenir sans dépendre en permanence de l’assistance publique.
Cette distinction est fondamentale. Placer le citoyen au point de départ de la politique économique ne revient pas à promouvoir une logique de redistribution permanente ni à faire de l’État le pourvoyeur universel des besoins individuels. Il s’agit au contraire de bâtir des institutions capables d’élargir les capacités économiques de chacun. L’objet premier de l’action publique devient alors moins la distribution de richesses que la création des conditions permettant aux citoyens de les produire eux-mêmes.
À partir de ce principe, l’ensemble des politiques publiques acquiert une cohérence nouvelle. L’éducation n’a plus pour seule vocation de délivrer des diplômes, mais de développer les compétences recherchées par l’économie. Les infrastructures ne constituent plus une fin en soi, mais un moyen de réduire les coûts de production et de faciliter les échanges. La politique monétaire, la fiscalité, le système financier ou la politique industrielle cessent d’être des domaines autonomes. Ils deviennent les instruments d’une même ambition, renforcer durablement la capacité productive des citoyens. Le point de départ devient également le point de convergence.
La trajectoire de la Chine illustre cette logique. À partir de la fin des années 1970, les réformes économiques n’ont pas principalement consisté à redistribuer les richesses existantes. Elles ont cherché à intégrer progressivement des centaines de millions de citoyens dans un processus continu de production, d’investissement, d’apprentissage et de création de valeur. La croissance économique n’était pas une fin en elle-même. Elle constituait l’expression de capacités productives nouvelles mises à la disposition de la population.
La Corée du Sud offre un enseignement similaire. Au début des années 1960, son niveau de développement n’était guère supérieur à celui de plusieurs pays africains, dont la République démocratique du Congo. Son décollage économique ne procède pas d’une abondance initiale de ressources naturelles, mais d’un choix institutionnel. Les politiques publiques ont été progressivement organisées autour d’un objectif unique, accroître la capacité des citoyens à produire davantage, à acquérir des compétences, à créer des entreprises et à conquérir les marchés internationaux. En quelques décennies, cette logique a accompagné la transformation d’un pays à faible revenu en une économie à revenu élevé.
Ces expériences ne constituent pas des modèles à reproduire mécaniquement. Elles rappellent une vérité plus universelle. Les nations qui transforment durablement leur économie sont celles qui finissent par répondre à une question simple. Toute politique publique commence par le citoyen et trouve sa véritable justification dans l’amélioration de sa capacité à satisfaire, par sa propre activité, ses besoins et ses aspirations. Le citoyen n’est pas seulement le bénéficiaire du développement. Il en est simultanément le point de départ et le point de convergence.
Le cœur des politiques publiques modernes
La République démocratique du Congo n’a pas, avant tout, besoin d’une nouvelle stratégie de développement. Elle doit d’abord répondre à une question qui précède toutes les stratégies. Quel doit être le véritable point de départ des politiques publiques et vers quel objectif commun doivent-elles converger ? Une fois cette question résolue, les politiques sectorielles cessent d’apparaître comme une succession d’initiatives indépendantes. Elles s’inscrivent dans une même architecture, orientée vers une finalité commune.
Le citoyen doit constituer simultanément le point de départ et le point de convergence de cette architecture. À partir de ce principe, chaque politique publique trouve naturellement sa place. La politique budgétaire ne se limite plus à préserver les équilibres financiers de l’État. Elle élargit les opportunités économiques offertes aux ménages. La politique industrielle accompagne la transformation du tissu productif et l’émergence d’emplois de qualité. L’éducation anticipe les compétences dont les générations futures auront besoin dans une économie marquée par l’intelligence artificielle, les technologies numériques, la robotique, les industries vertes et les innovations à venir. Les infrastructures rapprochent les territoires, réduisent les coûts de production et facilitent la circulation des biens, des services et des idées. La fiscalité, le système financier et la politique monétaire cessent d’être des finalités administratives pour devenir les leviers d’une même ambition, accroître durablement la capacité des citoyens à produire, entreprendre, innover et créer de la valeur.
Une telle approche transforme également le débat économique. Les indicateurs qui rendent compte de la vie des citoyens retrouvent une place centrale. Le taux d’emploi, la qualité des emplois créés, le salaire minimum effectivement appliqué, la progression des revenus des ménages, la couverture des retraites, la productivité ou encore le pouvoir d’achat deviennent les principaux critères d’évaluation de l’action publique. Les finances publiques demeurent essentielles, mais elles retrouvent leur véritable statut, celui d’un instrument au service du développement humain et de la prospérité collective.
Le développement ne se mesure ni à la taille d’un budget, ni au volume des dépenses publiques, ni au nombre de réformes engagées. Il se mesure à la capacité des citoyens de satisfaire durablement leurs besoins et leurs aspirations par leur propre participation à la vie économique. Une politique publique qui place le citoyen au cœur de son action trouve naturellement sa cohérence. C’est là que commence le développement. C’est également là qu’il trouve sa destination. Après 66 ans de tâtonnement, il est temps de faire des Congolais le point de départ et le point de convergence de toute politique publique.
Amédée Mwarabu

