Des vendeuses au marché de Pompage (Ngaliema).Des vendeuses au marché de Pompage (Ngaliema). Photo d'illustration

QUAND UN PEUPLE NE SE SENT PLUS CONCERNÉ PAR LE DESTIN DE SON PAYS

PAR JOSE M. BAKIMA

Il est des questions qu’une nation ne peut indéfiniment éviter.

Pourquoi des millions de citoyens, confrontés depuis des décennies à des difficultés qui engagent leur existence et leur avenir, donnent-ils parfois le sentiment de ne plus se sentir concernés par le destin collectif de leur pays ?

La question est douloureuse. Elle l’est particulièrement en République démocratique du Congo, où les guerres, les déplacements de populations, les défaillances des services publics, la précarité économique et les crises institutionnelles se prolongent d’une génération à l’autre.

Mais avant de parler d’indifférence, encore faut-il comprendre ce que nous observons.

Un peuple qui ne réagit plus comme on l’attend n’est pas nécessairement un peuple qui ne ressent plus rien.

Il peut être un peuple qui a cessé de croire que sa réaction changerait quelque chose.

  1. La survie peut absorber l’horizon collectif

Lorsqu’une famille doit quotidiennement chercher de quoi se nourrir, payer les soins d’un malade, financer la scolarité des enfants ou trouver les moyens de se déplacer, le temps disponible pour les affaires publiques se réduit.

L’urgence immédiate finit par occuper tout l’espace de l’existence.

Ce phénomène ne traduit pas nécessairement un défaut de conscience nationale. Il peut résulter d’une accumulation de contraintes qui rendent l’engagement collectif difficile.

La population continue pourtant d’agir.

Elle organise des solidarités familiales, entretient des réseaux d’entraide, crée des activités économiques, mobilise des associations, des communautés religieuses et des initiatives locales.

Mais une interrogation surgit : pourquoi cette énergie sociale ne se transforme-t-elle pas toujours en capacité collective d’agir sur les problèmes nationaux ?

La société peut rester vivante alors même que la relation entre les citoyens et les institutions publiques s’affaiblit.

  1. Quand la répétition des crises affaiblit la confiance

Une crise peut provoquer une mobilisation.

Mais que se passe-t-il lorsque les crises se répètent pendant des décennies, que les promesses se succèdent et que les résultats demeurent incertains ?

Il peut s’installer une forme de résignation.

Non pas parce que les citoyens acceptent les difficultés, mais parce qu’ils doutent de l’efficacité de leur intervention.

La confiance politique repose en partie sur une expérience simple : constater qu’une parole peut être entendue, qu’une décision peut être contestée, qu’un problème signalé peut être résolu et qu’une responsabilité peut être effectivement engagée.

Lorsque ces expériences deviennent rares, la participation risque de perdre son sens pratique.

On peut continuer à discuter de politique, à suivre les événements, à critiquer les dirigeants et à espérer des changements sans croire véritablement à sa propre capacité d’influer sur les décisions.

La crise de la participation peut ainsi être moins une crise d’intérêt qu’une crise de confiance dans l’efficacité de l’action collective.

III. Aimer son pays ne signifie pas nécessairement croire en son État

Il existe une distinction essentielle entre la nation, l’État et ceux qui gouvernent.

La nation renvoie à une communauté historique et politique.

L’État désigne les institutions chargées d’organiser la vie collective.

Les gouvernants exercent temporairement des responsabilités au sein de ces institutions.

Ces trois réalités ne se confondent pas.

Un Congolais peut être profondément attaché à son pays tout en éprouvant une grande défiance envers les institutions ou les dirigeants.

Il peut aimer sa terre, sa culture et ses compatriotes, mais ne pas reconnaître dans l’action publique la traduction de ses aspirations.

Cette situation pose une question fondamentale : comment entretenir un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’expérience quotidienne de l’État est souvent associée à des obligations, des difficultés ou des attentes insatisfaites ?

Le patriotisme ne peut durablement reposer sur les seuls discours.

Il doit pouvoir rencontrer des réalités concrètes.

  1. La guerre révèle les fractures de l’appartenance

La guerre constitue une épreuve particulière pour toute communauté politique.

Elle pose brutalement la question de ce qui unit les citoyens au-delà de leurs différences et de leurs intérêts immédiats.

Mais il serait injuste de mesurer l’attachement national à l’intensité des manifestations publiques ou à la seule disposition de prendre les armes.

Les populations directement exposées à la violence vivent la guerre autrement que celles qui en sont éloignées. Les familles déplacées, les communautés privées de leurs moyens d’existence et les citoyens qui accueillent les victimes peuvent exprimer leur solidarité par des actes qui ne prennent pas la forme d’une mobilisation politique visible.

Il faut donc se garder de transformer les différences de réaction en procès de patriotisme.

La question est plutôt de comprendre comment une épreuve subie par une partie du territoire devient une responsabilité effectivement partagée par l’ensemble de la communauté nationale.

Cela suppose des institutions capables de relier les territoires, de rendre les réalités connues, de reconnaître les souffrances et d’organiser des réponses crédibles.

  1. Une nation ne se construit pas seulement par la mémoire de ses épreuves

L’histoire commune, les sacrifices, les figures fondatrices et les luttes pour l’indépendance constituent des éléments importants de l’identité nationale.

Mais la mémoire ne suffit pas.

Une communauté politique ne vit pas uniquement de ce qu’elle a traversé. Elle vit aussi de ce qu’elle entreprend ensemble et de ce qu’elle espère transmettre.

Lorsque l’avenir collectif devient difficile à imaginer, les horizons individuels, familiaux ou communautaires peuvent prendre le dessus.

La question n’est donc pas seulement : d’où venons-nous ?

Elle est également : que pouvons-nous encore construire ensemble ?

Et surtout : quelles raisons concrètes avons-nous de croire que notre contribution à cette construction produira des résultats ?

  1. Reconstruire l’appartenance par l’expérience de l’action commune

On ne décrète pas la confiance.

On ne fabrique pas le patriotisme par injonction.

On ne rétablit pas la responsabilité collective en reprochant à la population de ne pas se mobiliser suffisamment.

L’appartenance nationale se renforce lorsque les citoyens peuvent reconnaître dans les institutions une capacité à résoudre des problèmes communs.

Une école qui fonctionne, un centre de santé accessible, une route entretenue, un service public responsable, une décision expliquée, une injustice corrigée : ces réalités peuvent sembler modestes au regard des grands discours nationaux.

Elles constituent pourtant des expériences par lesquelles une population découvre que l’action collective possède une efficacité.

La participation devient alors autre chose qu’un devoir abstrait.

Elle devient une possibilité réelle d’améliorer la vie commune.

Cela exige aussi que les citoyens disposent d’espaces où leurs initiatives, leurs critiques et leurs propositions peuvent être prises en considération sans être automatiquement assimilées à des rivalités partisanes.

Une République ne peut demander durablement à ses citoyens de se sentir responsables de son avenir sans leur reconnaître les moyens d’y contribuer.

VII. Le véritable enjeu : retrouver le pouvoir d’agir ensemble

La République démocratique du Congo ne manque ni d’histoires partagées, ni de solidarités, ni d’initiatives individuelles et communautaires.

Mais il reste à comprendre pourquoi ces ressources ne se traduisent pas toujours en une capacité collective proportionnée aux difficultés rencontrées.

Cette interrogation concerne les citoyens, mais aussi les institutions, les organisations sociales, les acteurs économiques, les responsables publics et les générations successives.

Il ne s’agit pas de rechercher un coupable collectif.

Il s’agit de reconstruire les conditions de la confiance et de la responsabilité réciproque.

Car un peuple ne devient pas acteur de son histoire simplement parce qu’on lui rappelle qu’il appartient à une nation.

Il le devient lorsqu’il peut participer à la définition des problèmes communs, à la recherche des solutions, à leur mise en œuvre et à l’évaluation des résultats.

La question décisive n’est donc peut-être pas de savoir pourquoi les Congolais ne se préoccupent pas davantage de leur pays.

Elle est de savoir ce qui doit changer pour que chaque Congolais puisse de nouveau reconnaître, dans le destin de la République, une part de son propre avenir et une possibilité réelle d’agir sur lui.

C’est à cette condition que l’appartenance cesse d’être seulement une mémoire, un sentiment ou un discours.

Elle devient une responsabilité partagée et une œuvre commune.

 

By amedee

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