Félix Tshisekedi et Donald Trump à la Maison Blanche, le 4 décembre 2025Félix Tshisekedi et Donald Trump à la Maison Blanche, le 4 décembre 2025

Les Congolais ont largement retenu de l’échange entre Donald Trump et la journaliste angolaise Hariana Verás la partie concernant le Rwanda.

La journaliste disait revenir de RDC, affirmait avoir été témoin de nouvelles violences et demandait au président américain ce qu’il comptait faire face au non-respect présumé de l’accord. Trump répondit que les États-Unis connaissaient le problème, surveillaient la situation et interviendraient en cas de violation. Trump lâcha la question qui aurait dû arrêter la pièce. « How is Ebola going? »

La facilité serait d’y voir une digression de plus. Elle devient beaucoup moins innocente lorsqu’on regarde ce que faisait au même moment l’administration américaine.

Trump savait déjà comment allait Ebola

Il serait intellectuellement malhonnête d’opposer les deux dossiers. Une mauvaise gestion d’Ebola n’efface ni les responsabilités rwandaises, ni celles de l’AFC/M23, ni les obligations découlant des accords conclus. Washington peut parfaitement exiger de Kigali le respect de ses engagements tout en portant un jugement sévère sur les faiblesses de la réponse congolaise à l’épidémie. Les responsabilités ne se compensent pas, elles peuvent simplement coexister dans le même regard américain.

La scène révèle pourtant une asymétrie que le débat congolais a largement négligée. Hariana Verás demandait ce que les États-Unis allaient faire face au comportement du Rwanda. Trump répond, puis ramène presque immédiatement l’échange vers une crise pour laquelle les États-Unis faisaient déjà énormément.

Le CDC, l’agence fédérale américaine de santé publique, signale des déficits importants dans la surveillance, le suivi des contacts, l’isolement, les capacités de laboratoire et la prise en charge. Africa CDC observe parallèlement qu’environ 30 000 contacts potentiels seulement ont été retracés alors que le nombre attendu d’expositions dépasse 400 000, tandis que plus de 80 % des nouveaux malades apparaissent hors des listes de contacts déjà connues.

Le problème de la réponse prononcée dans le Bureau ovale tient aussi au fait qu’elle est donnée devant le président d’un pays dont la propre agence fédérale de santé publique dispose déjà d’une lecture plus inquiétante de la situation, au point d’avoir renforcé ses dispositifs de surveillance et imposé des restrictions de voyage liées à l’épidémie. Washington ne dépendait donc d’aucun récit extérieur pour apprécier la gravité du moment puisque son appareil fédéral disposait déjà de ses propres données, de ses spécialistes, de ses équipes déployées et d’une chaîne d’évaluation indépendante. L’échange acquiert dès lors une autre profondeur.

Washington ne regarde pas la RDC avec des yeux congolais

Cinq jours avant l’échange, Washington avait annoncé 267 millions de dollars supplémentaires contre Ebola en Afrique centrale, principalement en RDC, portant l’engagement total américain à 886 millions de dollars. À cette échelle, l’aide devient aussi une dépense publique américaine exposée au succès ou à l’échec de la riposte. Les Américains n’abordent pas l’épidémie comme des observateurs extérieurs. Ils la suivent avec les réflexes d’un État chargé de protéger son territoire, de réduire le risque d’importation du virus et d’éviter qu’une crise sanitaire étrangère n’exige des moyens américains toujours plus importants.

La perspective américaine dépasse d’ailleurs la seule comptabilité des vies humaines, sans jamais la nier. Les Américains gardent en mémoire qu’une grande épidémie frappe aussi l’économie bien au-delà de son foyer initial. Leur propre bilan de l’épidémie ouest-africaine de 2014 à 2016 estime que celle-ci a coûté plus de 2 milliards de dollars aux États-Unis et plus de 10 000 emplois américains liés aux exportations. Une crise sanitaire mal contenue ne produit pas seulement des malades et des morts. Elle ralentit les échanges, perturbe les déplacements, fragilise les chaînes d’approvisionnement et transforme une urgence locale en coût économique international.

La RDC n’est pas une économie périphérique quelconque dans les chaînes mondiales de matières premières. Elle alimente des secteurs dépendants du cuivre, du cobalt et d’autres minerais dont Washington considère désormais l’accès sécurisé comme une question de sécurité économique et nationale. L’administration américaine affirme elle-même qu’une dépendance excessive envers des sources étrangères de minerais critiques expose les États-Unis aux ruptures d’approvisionnement, à l’instabilité économique et à l’affaiblissement industriel. Une grande épidémie dans un pays qui fournit une partie des matières premières indispensables aux industries mondiales devient alors simultanément une catastrophe sanitaire et un risque de continuité économique.

L’aide protège des vies, naturellement, tout en protégeant aussi des frontières, des chaînes commerciales, des capacités industrielles et des intérêts américains. Cette seconde lecture donne à la question de Trump une profondeur que la seule compassion humanitaire ne suffit pas à expliquer. Elle oblige également à se défaire d’une présomption très congolaise selon laquelle l’engagement américain procéderait d’abord d’une empathie désintéressée envers les souffrances du pays. Les Américains appréhendent la tragédie congolaise à travers leurs propres intérêts, leurs propres vulnérabilités et leurs propres calculs stratégiques. Ebola entre ainsi dans le même univers de sécurité nationale que les minerais, les corridors, les alliances et tout risque susceptible, tôt ou tard, d’atteindre les intérêts américains.

Le vrai piège se trouvait dans la réponse « sous contrôle »

La scène aurait été moins remarquable si les données américaines confirmaient parfaitement la réponse donnée au président. Elles ne la confirmaient pas. Une proportion très importante des nouveaux cas apparaissait encore hors des chaînes de contacts identifiées, l’un des signes les plus préoccupants dans une épidémie comme Ebola. L’appareil sanitaire américain pouvait ainsi entendre « sous contrôle » tout en observant, dans ses propres données, les limites très concrètes de ce contrôle.

Le problème dépasse la sémantique. Un État qui dépend fortement d’une assistance extérieure doit toujours supposer que le bailleur sait davantage que ce qu’il demande publiquement. Les grandes puissances ne découvrent plus les pays partenaires à travers les seuls discours de leurs ministres, de leurs ambassadeurs ou de leurs visiteurs. Elles disposent de leurs experts, de leurs institutions, de leurs partenaires locaux, de leurs systèmes de surveillance et de leurs propres canaux d’information.

La vieille diplomatie consistait largement à présenter son pays à l’étranger. La nouvelle oblige à comprendre que l’étranger possède déjà son propre dossier sur votre pays, souvent construit avec des données auxquelles il a lui-même contribué à donner naissance.

Trump n’avait pas changé de sujet

En apparence, Trump passe du Rwanda à Ebola. On pourrait croire qu’il quitte la RDC pour une autre question. En réalité, il reste sur la RDC, seulement sous un angle que les Congolais commentent beaucoup moins volontiers.

Le premier RDC est celui qui demande à Washington de regarder ce que fait Kigali. Le second est celui que Washington regarde déjà directement à travers son CDC, ses financements et ses propres impératifs de sécurité sanitaire. L’un réclame davantage d’intervention américaine. L’autre vit déjà sous une intervention américaine considérable.

Les Congolais ont interprété la question sur Ebola comme une sortie de sujet alors qu’elle pouvait, sous un autre angle, constituer la continuation du sujet. Hariana Verás parlait de la RDC par le Rwanda. Trump parlait de la RDC par Ebola.

Chercher absolument un message caché dans la tête de Trump appauvrirait l’analyse. La séquence devient plus forte lorsque l’on renonce précisément à cette facilité. On ignore si Trump voulait rappeler Kinshasa à ses responsabilités, reprendre le contrôle de l’échange, manifester une préoccupation sanitaire ou simplement demander des nouvelles d’un dossier qu’il savait important.

Les faits suffisent largement. L’intention peut rester inconnue. Le contexte, lui, ne l’est pas.

Les Congolais ont applaudi la réponse et raté la question

La réponse de Trump concernant le Rwanda était celle que beaucoup de Congolais voulaient entendre. Washington surveille et Washington pourrait agir. La question sur Ebola était beaucoup moins confortable parce qu’elle plaçait soudainement les États-Unis dans une autre position. Ils n’étaient plus seulement la puissance à laquelle on demandait d’agir. Ils étaient aussi la puissance qui agissait déjà, dépensait déjà, surveillait déjà et pouvait naturellement se demander ce que produisait cet engagement.

La nuance est considérable. Sur le Rwanda, Kinshasa voulait que Trump regarde davantage. Sur Ebola, le CDC regarde déjà énormément. La scène du Bureau ovale ne prouve donc pas que Donald Trump adressait secrètement une leçon au gouvernement congolais. Elle révèle quelque chose de plus intéressant. Washington peut exiger du Rwanda le respect de ses engagements tout en observant froidement ce que la RDC fait des centaines de millions de dollars engagés pour elle. Il n’existe aucune contradiction entre les deux.

Les Congolais ont surtout entendu ce que Trump disait sur Kigali. Ils auraient gagné à écouter davantage ce qu’il demandait sur la RDC. Lorsqu’un président dont le gouvernement vient d’engager 886 millions de dollars vous demande comment va l’épidémie qu’il finance déjà massivement, le plus important n’est probablement pas de savoir pourquoi il pose la question. Il faut commencer par se demander pourquoi il possède déjà autant d’éléments pour connaître la réponse.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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