Par Luc Alouma
Les récentes déclarations de certaines personnalités politiques belges invitent à une réflexion de fond sur la nature des relations qu’entretient la Belgique avec la République démocratique du Congo depuis plus d’un siècle.
J’avais suivi l’intervention de Jean-Michel, ancien responsable politique belge, qui rappelait son implication dans les événements ayant conduit à la désignation de Joseph Kabila à la tête de l’État après l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila. À l’époque, il avait lui-même expliqué que ce choix répondait, selon lui, à des impératifs de stabilité politique. Beaucoup y avaient vu la conviction qu’un jeune dirigeant serait plus facilement influençable dans un contexte régional et international particulièrement complexe.
Durant les dix-huit années du pouvoir de Joseph Kabila, la Belgique est demeurée l’un des principaux partenaires du régime de Kinshasa. Malgré des périodes de tensions diplomatiques, elle n’a jamais véritablement rompu avec les autorités congolaises et a souvent privilégié la stabilité institutionnelle plutôt qu’un soutien affirmé aux forces d’opposition ou aux populations congolaises.
L’alternance politique de 2019 n’a pas fondamentalement modifié cette approche. Bruxelles a salué ce qu’elle a présenté comme un « compromis à l’africaine », considérant que cette transition ouvrait une nouvelle étape pour la RDC.
Pourtant, depuis lors, de nombreuses voix, y compris dans certains cercles occidentaux, ont dénoncé les limites des politiques publiques congolaises, notamment en matière de protection sociale, de gouvernance, d’éducation et de développement humain. Dans ce concert de critiques, la Belgique apparaît souvent plus mesurée, insistant davantage sur les avancées réalisées que sur les profondes insuffisances qui persistent.
Les récentes déclarations d’André Flahaut illustrent cette perception. En mettant principalement en avant le peu d’infrastructures réalisées, la gratuité de l’enseignement primaire et les tentatives de stabilité mécanique de la monnaie, il donne le sentiment d’évaluer la situation congolaise sous un angle essentiellement institutionnel, alors qu’une grande partie de la population continue de vivre une réalité marquée par la pauvreté, la précarité des services publics et la faiblesse du pouvoir d’achat.
La question n’est pas de nier l’existence de quelques réalisations. La véritable interrogation est de savoir si celles-ci suffisent à caractériser une dynamique réelle de développement lorsque les indicateurs sociaux demeurent parmi les plus faibles du continent.
À cet égard, comparer les infrastructures actuelles aux besoins immenses du pays ou à la configuration de l’héritage colonial conduit difficilement à parler d’un véritable décollage économique. Quant à la gratuité de l’enseignement, elle constitue sans doute une ambition socialement louable, mais son financement, la qualité des apprentissages, les conditions de travail des enseignants et l’état général des établissements scolaires montrent que cette réforme reste confrontée à d’importants défis structurels. Quant à la prétendue stabilité monétaire, elle affecte doublement, les ménages aux prises avec l’effritement du pouvoir d’achat, et l’Etat lui-même aux prises avec un amenuisement des valeurs fiscales indexées en dollar américain.
Au-delà de ces débats conjoncturels, une constante semble traverser l’histoire des relations belgo-congolaises.
Depuis l’État indépendant du Congo, le Congo belge, l’indépendance, le Zaïre jusqu’à la République démocratique du Congo actuelle, la Belgique a très souvent privilégié le dialogue avec les pouvoirs établis plutôt qu’un engagement aux côtés des forces contestant ces pouvoirs ou du moins les effets néfastes de ces pouvoirs. Cette observation n’implique pas que toutes les décisions belges aient poursuivi les mêmes objectifs, mais elle révèle une préférence récurrente pour la continuité institutionnelle et leur stabilité. C’est sans doute puisqu’elle en ferait partie prenante depuis l’époque de ses conquêtes coloniales et dont l’histoire révèle encore aujourd’hui la constance.
L’histoire rappelle également que la Belgique demeure associée à plusieurs épisodes majeurs de la crise congolaise, notamment autour de l’assassinat de Patrice Emery Lumumba, épisode dont les responsabilités belges ont fait l’objet d’une reconnaissance politique partielle à la suite des travaux d’une commission parlementaire. Par la suite, les relations avec le régime du président Mobutu ont connu de longues périodes de coopération malgré des désaccords ponctuels.
Cette histoire explique que chaque prise de position officielle belge est nourrie par une constance qui ne peut plus surprendre les Congolais.
En raison de son passé colonial, la parole de Bruxelles ne peut être perçue comme celle d’un acteur extérieur ordinaire. Elle possède une portée symbolique et politique qui influence encore les perceptions internationales sur la RDC.
Dès lors, lorsqu’une personnalité politique belge affirme que le Congo est engagé sur la bonne voie sans exprimer avec la même vigueur les difficultés profondes que vivent quotidiennement les populations, beaucoup de Congolais y voient une validation implicite d’un système politique dont ils contestent précisément les résultats.
La question qui mérite aujourd’hui d’être posée dépasse les personnes. Elle concerne la nature même du partenariat entre la Belgique et la RDC.
La Belgique souhaite-t-elle accompagner les institutions congolaises quelles qu’elles soient au nom de la stabilité, ou entend-elle soutenir prioritairement les aspirations du peuple congolais à une gouvernance plus performante, plus transparente et davantage orientée vers le développement humain ?
Plus de soixante-cinq ans après l’indépendance, nombreux sont ceux qui aspirent à une relation renouvelée entre les deux États : une relation fondée sur le respect mutuel, la non-ingérence, la vérité historique et le droit des Congolais à définir eux-mêmes leur destin.
Au fond, une interrogation demeure : le moment n’est-il pas venu de laisser la République démocratique du Congo construire son avenir selon ses propres choix souverains, sans que son évolution politique soit constamment interprétée ou orientée à travers le prisme d’intérêts extérieurs ?
