Moi, contribuable, je ne paie pas un gouverneur de banque centrale pour célébrer le lancement d’un site internet, organiser une campagne afin que les Congolais élisent le plus beau billet du pays, multiplier les consultations publiques ou transformer chaque geste administratif en événement de communication. Une banque centrale n’est pas une agence de prestige institutionnel. Elle existe pour penser la monnaie, organiser la confiance, discipliner le système financier et anticiper les transformations capables d’influer sur le coût du crédit, la circulation de la valeur et la structure productive de l’économie.
J’ai déjà pris la peine de proposer au gouvernement une véritable architecture bancaire productive, capable d’orienter le capital vers les secteurs que le système bancaire classique dessert mal. J’ai même exposé publiquement le concept d’un nouveau modèle de politique économique, le Capitalisme Congolisé : libre marché avec une main visible. Lorsque, de son côté, le gouvernement sollicite Wameso, sa réponse semble consister à créer une banque pour chaque pathologie économique. Une banque pour l’agriculture, une pour l’industrie, une pour les PME, une pour les jeunes, une pour les femmes, et bientôt, à ce rythme, une banque pour chaque maladie de notre économie. La spécialisation n’est pas en cause. Ce qui inquiète, c’est la substitution d’une accumulation d’étiquettes institutionnelles à une architecture cohérente du crédit, du risque et de l’investissement.
Et nous voilà désormais projetés jusqu’à Istanbul, encore en quête de solutions, de modèles, de technologies et de nouvelles feuilles de route. Voyager, observer et apprendre font partie de toute fonction sérieuse. Lorsqu’une institution centrale semble toutefois devoir aller chercher à l’étranger des solutions que certains de ses propres compatriotes ont déjà formulées, hiérarchisées et rendues intelligibles, le problème n’est plus l’absence d’idées. Il devient celui de la capacité institutionnelle à reconnaître les bonnes, à les articuler et surtout à les transformer en politique publique, avec en arrière-plan une question plus dérangeante encore : pourquoi faut-il si souvent qu’une idée congolaise revienne estampillée d’un forum étranger, d’un cabinet international ou d’une conférence prestigieuse avant de devenir soudainement audible ?
Il faut parfois pousser l’humour noir jusqu’à sa conclusion logique. Pourquoi faudrait-il perdre son temps sur TikTok à insulter le président, fabriquer les conspirations les plus grotesques sur son épouse et transformer l’invective en profession pour obtenir enfin l’attention de la République, jusqu’à mériter, suprême consécration nationale, un jet privé pour rentrer au pays ? À croire qu’en RDC, produire une idée sérieuse oblige encore à frapper à la porte, tandis que produire suffisamment de vacarme finit par ouvrir le tarmac.
La charrue devant le bœuf
En avril, la Banque Centrale du Congo avait déjà fixé le cap. Réduire l’usage des devises étrangères en espèces, pousser les transactions vers les circuits scripturaux et numériques, formaliser davantage les échanges, réordonner progressivement la circulation monétaire. L’intention pouvait se défendre, malgré une base juridique contestable dès lors qu’une telle transformation excède ce qu’une banque centrale peut imposer seule par décision administrative. Les notes prises à Istanbul, en écolier appliqué, par Wameso lui-même rendent aujourd’hui la séquence autrement plus embarrassante. La BCC avait prescrit à l’économie le comportement qu’elle devait adopter avant même d’avoir établi que l’environnement nécessaire pour le rendre viable existait réellement.
Une réforme de cette ampleur exige une infrastructure de paiement robuste, une interopérabilité réelle entre banques, télécoms et fintechs, une tarification supportable, des règles de règlement claires, des solutions hors connexion, une protection crédible du consommateur, des mécanismes de liquidité et un dispositif concurrentiel suffisamment solide pour empêcher la captation du système par quelques acteurs. Avant de modifier les usages par contrainte, le régulateur doit savoir ce que coûtera l’alternative, qui pourra l’utiliser, comment elle fonctionnera dans l’économie informelle et ce qui se produira lorsque le réseau, l’électricité ou la confiance feront défaut. Imposer le passage avant d’avoir sécurisé le pont relève moins de la réforme que de l’improvisation institutionnelle.
- La chronologie raconte alors quelque chose de plus sérieux qu’un simple retard technique. Elle suggère que l’obligation a précédé la compréhension complète de ce qu’elle supposait.
Et donc, en avril, la BCC avait choisi la destination, l’avait annoncée à grand renfort de tambours et de trompettes, puis seulement commencé à chercher la route. Istanbul nous apprend aujourd’hui qu’elle cherche encore la carte, alors que certains d’entre nous la lui avaient déjà remise.
Nzimbu : si je peux le concevoir, que manque-t-il réellement à une Banque centrale ?
Nzimbu n’a jamais été pensé comme un simple portefeuille numérique. Son ambition est autrement plus vaste. Construire une architecture congolaise capable de faire circuler la valeur entre les économies africaines avec moins de friction, moins d’intermédiaires et moins de coûts, jusqu’à disposer, à terme, d’une profondeur suffisante pour devenir un véritable instrument monétaire et de paiement continental.
La CADECO ne constituerait ni une finalité ni un raccourci administratif. Elle pourrait servir de passerelle entre innovation et légitimité financière. Le code, à lui seul, ne suffit pas. Les dépôts des clients doivent reposer dans une institution sûre, identifiable et responsable, capable de satisfaire les exigences prudentielles et d’inscrire l’innovation dans un cadre reconnu. Une CADECO convenablement restructurée, ou un autre véhicule public adapté, pourrait précisément remplir cette fonction. Le principal verrou n’est donc plus la capacité à concevoir l’outil.
Ce qui freine Nzimbu illustre un problème plus large. L’innovation avance plus vite que les règles censées l’encadrer et lui permettre de changer d’échelle. Le véritable décalage se situe désormais entre ce que les technologies contemporaines rendent possible et la capacité de ceux qui détiennent le pouvoir réglementaire à en saisir suffisamment tôt la portée. À ce stade, le retard n’est plus seulement juridique. Il devient intellectuel.
Nzimbu n’attend pas que la technologie arrive. Il attend que la politique publique la rattrape et que ceux qui tiennent le volant institutionnel soient suffisamment modernes pour comprendre la sophistication de sa vision et l’ampleur de sa mission.
La technologie n’est plus la ressource rare. L’intelligence institutionnelle l’est.
Le coût marginal du code s’est effondré. L’intelligence artificielle assiste désormais le développement, les API accélèrent l’intégration, le cloud réduit les besoins d’infrastructure propriétaire, les bases distribuées fluidifient la tenue des registres, les paiements par QR simplifient l’acceptation, la synchronisation hors connexion réduit la dépendance au réseau, tandis que la tokenisation et le règlement programmable repoussent encore les frontières de ce qu’un système de paiement peut accomplir. Ce qui exigeait autrefois des équipes considérables, des délais longs et des investissements lourds peut aujourd’hui être prototypé, testé et amélioré à une vitesse autrefois inimaginable.
Le véritable défi commence précisément là où le code s’arrête. Qui peut émettre ? Qui règle ? Qui porte le risque de liquidité ? Qui possède les données ? Comment imposer l’interopérabilité entre banques, télécoms et fintechs ? Comment discipliner les frais ? Comment préserver la continuité des paiements lorsque la connectivité disparaît ? Comment intégrer l’économie informelle sans l’étouffer sous des exigences d’identification disproportionnées ? Comment éviter enfin que la numérisation ne remplace une oligarchie financière par une autre, simplement plus moderne dans sa présentation ?
Une banque centrale sérieuse ne se réveille pas un matin pour bouleverser ainsi les usages monétaires d’une économie entière. Une décision de cette nature devrait être l’aboutissement d’un véritable exercice intellectuel et académique, nourri par des confrontations d’écoles de pensée, des désaccords idéologiques, des arbitrages de politique économique, des simulations de risques et une interrogation rigoureuse sur les gagnants, les perdants et les effets distributifs de la réforme. Lorsque la décision touche à ce point aux libertés contractuelles, aux moyens de paiement et à l’organisation même des échanges, le recours au législateur cesse également d’être accessoire. La politique monétaire ne dispense pas de politique, et l’indépendance d’une banque centrale ne lui confère pas le pouvoir de se substituer à la délibération démocratique.
C’est là que se situe la véritable frontière entre technologie et économie politique. Le logiciel sait déplacer une transaction. L’institution doit organiser les incitations, distribuer les risques, protéger la concurrence, discipliner les rentes et rendre compatibles innovation, inclusion et souveraineté monétaire. La technologie peut réduire les frictions. Elle ne décide ni qui bénéficiera de cette baisse des coûts, ni qui capturera la valeur créée, ni quelles règles empêcheront les acteurs dominants d’écrire le système à leur avantage.
La compétence rare dont la BCC a besoin n’est donc pas une armée supplémentaire de programmeurs, de consultants ou de visiteurs de conférences. Elle réside dans la capacité à concevoir des règles du jeu suffisamment modernes, intellectuellement éprouvées et démocratiquement légitimes pour que technologie, concurrence et souveraineté monétaire se renforcent. Lorsqu’une banque centrale manque d’intelligence institutionnelle, son retard ne se mesure plus à son incapacité technique, mais à la pauvreté de son imagination économique, à la faiblesse de ses arbitrages et à son incapacité à gouverner la monnaie comme un instrument de transformation productive, de discipline des rentes et d’élargissement des possibilités collectives.
Les preuves que Wameso ne pense pas jusqu’au bout ne font que s’entasser
Le communiqué d’avril n’apparaît plus comme une simple maladresse de communication. Il révèle une méthode. On annonce d’abord, on célèbre ensuite, on mobilise les caméras, puis seulement on commence à mesurer les implications concrètes de ce qui vient d’être décidé. Le geste politique précède l’architecture, la communication précède l’ingénierie institutionnelle et la visibilité publique tient lieu de profondeur. À force, ce qui ressemblait à un incident finit par dessiner une manière de gouverner.
Le problème dépasse probablement Wameso lui-même. Le régime semble avoir installé une culture dans laquelle le bruit produit par l’action compte parfois davantage que son degré d’achèvement. Lancement de sites, ateliers, commissions, appels à contributions, cérémonies, consultations, annonces et feuilles de route deviennent autant de preuves visibles d’activité. L’acteur public apprend alors très vite ce que le système récompense. Non pas nécessairement la politique la mieux conçue, la réforme la mieux séquencée ou l’institution la plus robuste, plutôt ce qui peut être montré immédiatement, photographié, communiqué et présenté comme une avancée.
L’économie politique de ce comportement est assez simple. Lorsque la récompense politique de l’annonce est immédiate tandis que le coût économique d’une mauvaise conception n’apparaît que plusieurs mois plus tard, le système incite naturellement à surproduire des annonces et à sous-investir dans la réflexion préalable. Le citoyen reçoit le spectacle aujourd’hui. L’économie hérite demain du risque d’exécution, des incohérences réglementaires, des coûts de transition et parfois du prix de l’improvisation. On finit ainsi avec des politiques dont la communication est déjà achevée alors que leur architecture institutionnelle n’a pas encore véritablement commencé.
Wameso pourra revenir d’Istanbul avec une nouvelle feuille de route. La question est de savoir si la BCC a réellement besoin d’une carte supplémentaire, ou enfin d’une intelligence institutionnelle capable de comprendre que la route devait être pensée avant que la destination ne soit imposée à toute une économie.
Le complexe qui nous coûte plus cher que nous ne l’admettons
Plus profondément encore, il faudra bien qu’un jour les Congolais se débarrassent de ce complexe qui les pousse à croire que la sophistication vient nécessairement d’ailleurs. Nous sommes parfaitement capables de produire des idées, des technologies, des institutions et des architectures économiques de premier ordre, par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Beaucoup d’entre nous élaborent déjà des solutions et des pensées qui sont débattues, reprises et adoptées dans des économies avancées. Beaucoup d’autres contribuent directement à leur compétitivité, forment leurs talents, participent à leurs industries les plus qualifiées, produisent de la recherche, de la technologie, de la finance, de la médecine ou de l’ingénierie de haut niveau.
Encore faut-il cesser de dilapider notre énergie à déterminer sans fin qui serait « vraiment » Congolais, qui le serait davantage qu’un autre, surtout lorsque cette querelle est attisée par ceux-là mêmes qui n’apportent presque aucune valeur productive à la nation.
Le véritable saut de modernité commencera peut-être le jour où les Congolais croiront enfin que notre intelligence peut servir à construire autre chose que nos propres querelles. Et surtout le jour où je n’aurai plus besoin d’ajouter artificiellement 3 + 3 = 6 dans une tribune pour convaincre un gouverneur de banque centrale, pourtant diplômé d’université, qu’un raisonnement économique ne cesse pas d’être économique au seul motif qu’il ne se présente pas sous la forme d’une équation, d’un tableau ou d’une feuille de calcul.
Rire et pleure !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

