Une guerre d’identité n’est généralement pas créée de toutes pièces par des étrangers. Elle s’enracine dans des frustrations, des peurs, des rivalités ou des fractures déjà présentes dans la société. Des acteurs étrangers peuvent ensuite les attiser, les financer, les instrumentaliser ou les militariser lorsqu’ils y trouvent un intérêt. La question devient donc moins de savoir qui a « créé » l’identité conflictuelle que de comprendre pourquoi un malaise interne a pu devenir une ressource politique exploitable par d’autres.
« Doit-on effacer la notion d’étranger et de nationalité pour construire la citoyenneté sur le simple fait d’être sur le sol d’un pays ou de se déclarer comme appartenant à ce pays ? » Le jus soli n’efface nullement la notion d’étranger. Il définit simplement l’un des modes possibles d’acquisition de la nationalité. Il existera toujours des étrangers, tout comme il existe d’autres voies d’accès à la nationalité, notamment par les procédures d’immigration, de naturalisation ou de filiation.
Pour répondre aux jets d’eau et ramener le débat à son principe essentiel, une question suffit.
Aujourd’hui, lorsque des actes xénophobes sont commis en Afrique du Sud, devons-nous tenir chaque Sud-Africain moralement et juridiquement comptable de ces violences simplement parce qu’il est Sud-Africain ? Devons-nous punir une nation entière pour les crimes de certains de ses membres ? Ou devons-nous identifier les auteurs, établir les faits et sanctionner individuellement ceux qui ont effectivement commis, organisé ou encouragé ces actes ?
Si nous refusons la culpabilité collective en Afrique du Sud, au nom de quel principe deviendrait-elle soudainement légitime en RDC ?
Prenons même le cas de Jean-Pierre Bemba à La Haye. Lorsque la Cour pénale internationale l’a poursuivi, la justice internationale n’a pas dit : « les Congolais sont coupables », ni « les Ngbandi sont coupables », ni « tous les membres ou sympathisants du MLC sont coupables ». Elle a recherché une responsabilité pénale individuelle, précisément déterminée par des actes, une fonction, des faits et des éléments de preuve. Et lorsque cette responsabilité n’a plus été jugée suffisamment établie selon les critères retenus en appel, Bemba a été acquitté.
C’est cela, l’État de droit. La justice ne demande pas d’abord : « De quel peuple, de quelle langue ou de quelle origine êtes-vous ? » Elle demande : « Qu’avez-vous fait, quelle était votre responsabilité, et que peut-on prouver ? »
Si l’on acceptait le principe de la culpabilité par appartenance, alors les crimes reprochés à Bemba auraient pu servir à accuser tout un peuple, toute une province, tout un mouvement politique ou même tous les Congolais. Nous savons instinctivement que ce serait absurde et injuste.
On peut poursuivre un criminel de guerre sans criminaliser son ethnie. On peut combattre une rébellion sans transformer tous ceux qui partagent une langue ou une origine avec certains rebelles en suspects. On peut condamner une agression étrangère sans déclarer coupables, par association, tous ceux dont l’identité rappelle celle de l’agresseur.
Une nationalité, une langue, une ethnie, une origine ou une mémoire historique peuvent expliquer un contexte. Elles ne peuvent pas remplacer la preuve d’un acte, d’une intention et d’une responsabilité.
Autrement, nous ne combattons plus la violence identitaire par la justice. Nous adoptons sa logique en transformant l’identité elle-même en acte d’accusation.
Et il y a enfin une économie politique de cette dérive. Une société qui distribue la confiance, l’accès aux emplois, aux marchés, au crédit, à l’administration, à la propriété ou à la sécurité selon l’appartenance réelle ou supposée plutôt que selon les actes et les compétences finit par gaspiller son propre capital humain. La culpabilité collective n’engendre donc pas seulement l’injustice. Elle augmente le coût de la confiance, décourage l’investissement, pousse les talents à partir, fragmente les marchés et transforme l’appartenance identitaire en instrument d’accès aux ressources. À ce stade, le tribalisme et la xénophobie cessent même d’être de simples pathologies sociales. Ils deviennent une véritable technologie de sous-développement.
Jo M. Sekimonyo

