Le VPM en charge du Budget Adolphe MuzitoLe VPM en charge du Budget Adolphe Muzito

Les 24,8 milliards USD annoncés pour le budget 2027 arrivent déjà enveloppés dans le langage de la réussite. Le récit officiel les présente comme le signe d’une économie en mouvement et d’un État qui gagne en puissance. Le chiffre paraît massif, propre à séduire une classe politique habituée aux petites enveloppes et aux grandes proclamations. Cette lecture demande pourtant à être démontée avant de devenir une vérité officielle.

La question utile porte moins sur la sonorité du montant que sur ce qu’il révèle réellement de l’économie, de la capacité fiscale, du contrat social et de la direction de l’État. Un budget peut grossir sans élargir les possibilités de ceux qui le financent. Le chiffre impressionne déjà les économistes politiques illettrés. Voyons maintenant ce qu’il vaut réellement.

Le grand budget qui rapetisse dès qu’on le divise

Les 24,8 milliards USD paraissent impressionnants tant qu’on les regarde seuls. Avec environ 120 millions d’habitants à administrer en 2027, ils représentent à peine 207 dollars par Congolais et par an, soit environ 17 dollars par mois de capacité budgétaire par habitant. Le chiffre que Kinshasa présente comme un nouveau sommet perd déjà beaucoup de sa hauteur dès qu’on le divise par le nombre de vies qu’il est censé organiser.

Le Kenya suffit à ramener l’exploit sur terre. Son budget 2026/2027 avoisine 4,8 billions de shillings kényans, soit environ 37 milliards USD, pour une population d’environ 54,2 millions d’habitants. Cela représente près de 690 dollars par personne. Avec moins de la moitié de la population congolaise, Nairobi administre donc un budget total supérieur et dispose d’une capacité budgétaire par habitant plus de trois fois supérieure. Ce n’est pas la Suisse. Ce ne sont pas les États-Unis. C’est le Kenya. Le grand chiffre congolais commence sérieusement à ressembler à un petit score.

La France permet de comprendre à quel point l’échelle change dès que l’État acquiert une capacité fiscale autrement plus large. En 2025, l’ensemble des administrations publiques françaises a dépensé 1 714,1 milliards d’euros, soit près de 2 000 milliards USD aux taux de change récents, pour environ 69 millions d’habitants. Nous passons ainsi d’environ 207 dollars par Congolais à près de 29 000 dollars de dépense publique par habitant en France. Les périmètres institutionnels ne sont pas parfaitement identiques et les niveaux de développement encore moins. C’est précisément pour cela que la comparaison est révélatrice. Elle ne dit pas que la RDC devrait dépenser comme la France demain matin. Elle montre la distance qui sépare un État à faible capacité budgétaire d’un État capable de mobiliser une part considérable de la richesse nationale pour organiser la société.

Le gouvernement devrait donc regarder les 24,8 milliards USD avec beaucoup moins d’autosatisfaction. Un budget de cette taille pour un pays de 120 millions d’habitants n’est pas un trophée. C’est un diagnostic. Il devrait ouvrir une discussion nationale sur la production, les revenus, l’industrialisation, la formalisation, la productivité et l’expansion de la capacité fiscale. À Kinshasa, on préfère encore transformer un mauvais tableau de score en médaille et compter sur une classe politique suffisamment impressionnée par les zéros pour ne jamais penser à diviser.

L’art de transformer une addition en miracle économique

Patrick Muyaya présente déjà la progression du budget comme la preuve d’une « véritable dynamique économique » et du succès des réformes. Le raccourci est pratique. Une loi de finances plus volumineuse ne démontre pourtant ni une économie plus productive, ni des entreprises plus compétitives, ni des ménages plus prospères. Elle indique d’abord que l’État prévoit de faire transiter davantage de ressources par ses caisses. Transformer cette addition en certificat de réussite économique relève davantage de la communication que de l’analyse.

Un budget peut grossir parce que la pression fiscale augmente, que l’assiette s’élargit, que les recettes minières progressent, que l’État emprunte davantage, que les financements extérieurs montent, que l’inflation gonfle les valeurs nominales ou que le taux de change retenu embellit la conversion. Aucune de ces opérations ne prouve à elle seule que l’économie congolaise produit davantage de valeur. Muyaya transforme donc une augmentation de la capacité budgétaire affichée en démonstration de performance économique, comme si faire entrer plus d’argent dans les comptes publics suffisait à rendre le pays plus riche.

La preuve sérieuse se trouverait ailleurs. Elle apparaîtrait dans une économie capable de multiplier les entreprises productives, d’élever les revenus, d’élargir durablement la base fiscale, de réduire la dépendance aux matières premières, d’augmenter la productivité et de transformer la dépense publique en nouvelles capacités économiques. Un budget plus gros peut être la conséquence d’une économie plus forte. Il ne constitue jamais, à lui seul, la preuve qu’elle l’est devenue.

L’État veut prélever davantage, pour construire quoi ?

Une hausse de la pression fiscale devrait annoncer une destination. Une infrastructure productive, une capacité nouvelle, quelque chose que le citoyen puisse reconnaître dans sa vie. En RDC, le mouvement semble commencer dans l’autre sens. L’État précise de mieux en mieux ce qu’il veut retirer de l’économie avant de montrer avec la même précision ce qu’il compte construire avec cette ponction.

Muzito avait présenté devant le Parlement une pression fiscale de 13 % du PIB en 2027. Le Projet annuel de performance 2026 de son propre ministère retient 14,7 %. L’écart de 1,7 point de PIB n’est pas une distraction technique. Il représente des milliards supplémentaires appelés à quitter les poches, les entreprises et les transactions pour rejoindre les caisses publiques. Sur ce point, la direction est nette. L’État veut une part plus grande de la richesse nationale.

La destination, elle, reste beaucoup moins lisible. Quelle capacité productive nouvelle doit apparaître en face de cet effort fiscal ? Quelle infrastructure économique capable d’élargir demain la base fiscale au lieu de simplement la presser aujourd’hui ? Quelle transformation mesurable justifie que l’État réclame une part croissante de la richesse nationale ? Une politique fiscale sérieuse ne devrait pas seulement fixer combien l’État veut prendre. Elle devrait montrer ce que chaque point supplémentaire doit construire.

Kinshasa sait déjà combien elle veut prélever. Elle ne montre toujours pas avec la même clarté ce qu’elle veut bâtir. C’est précisément ici que la question fiscale devient une question de contrat social.

Le budget face au contrat social

Si l’État veut prélever davantage, il faut regarder de quel côté il dépense. Le Ratio du contrat social, SCR, mesure précisément cette orientation. SCR = dépenses de développement humain ÷ dépenses institutionnelles. La santé, l’éducation, le logement, les équipements collectifs et la protection sociale se retrouvent au numérateur. L’administration générale, la défense, l’ordre public, les affaires économiques et les autres fonctions institutionnelles composent le dénominateur. Un SCR inférieur à 1 signifie que l’État consacre davantage à son architecture institutionnelle qu’au développement humain. Sous 0,80, la structure devient clairement orientée vers l’institutionnel.

La RDC ne part pas de très haut. Sur la période 2019–2021, son SCR médian n’était que de 0,513, dans la catégorie des États à contrat social rampant. Cela signifie qu’un peu plus de cinquante centimes seulement étaient orientés vers les fonctions de développement humain pour chaque unité consacrée aux fonctions institutionnelles. La France affichait 2,497, l’Allemagne 2,360, l’Afrique du Sud 1,093. Le problème congolais ne tient donc pas seulement à la petitesse du budget. Il tient aussi à la manière dont cette faible capacité budgétaire est distribuée.

Le SCR ajusté, SCRa, pousse le diagnostic plus loin. SCRa = dépenses de développement humain ÷ dépenses institutionnelles hors service de la dette. Il permet de distinguer un État réellement comprimé par ses obligations financières d’un État qui, même après retrait de la dette, continue de privilégier son propre appareil. Un SCR faible accompagné d’un SCRa lui aussi faible retire une excuse commode. Le problème ne vient plus seulement de l’espace budgétaire. Il vient de l’orientation même de l’État.

La réciprocité fiscale donne au ratio sa traduction politique. Plus Kinshasa prélève, plus le citoyen est en droit de demander ce qui lui revient en capacités, services et garanties. Un budget peut grossir sans que le contrat social ne grandisse avec lui. Dans ce cas, l’État devient plus puissant pour prélever sans devenir plus capable de protéger.

Un budget qui taxe la vie sans rendre la vieillesse digne

La faiblesse du contrat social congolais devient encore plus visible au moment où le citoyen cesse d’être économiquement utile à l’État. Pendant sa vie active, il paie des taxes directes et indirectes, finance l’État à travers sa consommation, ses déplacements, ses communications, ses formalités et son activité économique. Arrivé à la vieillesse, la logique s’inverse brutalement. La protection publique s’efface, la famille reprend le relais, l’épargne personnelle devient assurance sociale et les enfants deviennent caisse de retraite. La RDC veut un contribuable moderne et lui réserve une vieillesse pré-moderne.

Le contraste avec les économies développées aide à mesurer l’anomalie. Dans l’OCDE, la dépense sociale publique représente autour de 20 à 23 % du PIB, avec les retraites et la santé parmi les postes les plus lourds. Ces États ont progressivement décidé que la maladie, l’invalidité, le chômage, la dépendance et la vieillesse ne pouvaient pas rester entièrement des catastrophes privées. En RDC, les dernières données comparables plaçaient l’ensemble éducation, santé et protection sociale autour de 4,6 % du PIB, tandis que la protection sociale proprement dite restait sous 0,5 % du PIB. Le fossé ne concerne donc pas seulement la richesse. Il concerne ce que l’État accepte de prendre collectivement en charge.

Cette différence raconte aussi quelque chose sur la dette des pays développés. Une partie importante de leurs dépenses et de leurs déficits finance précisément des engagements sociaux lourds, retraites, systèmes de santé, prestations familiales, protection contre le chômage et soutien aux personnes vulnérables. Leur dette publique ne raconte pas uniquement une histoire de mauvaise gestion. Elle porte aussi le coût historique d’États qui ont accepté de transformer une partie des risques individuels en responsabilités collectives. La RDC cherche désormais à élargir sa capacité fiscale sans avoir encore construit une architecture sociale comparable.

Le débat sur le budget 2027 devrait donc dépasser la taille des recettes. Que garantit réellement l’État congolais après trente ou quarante années de contribution ? Si la réponse reste la solidarité familiale, la débrouille et la chance, la modernisation fiscale aura précédé de très loin la modernisation sociale. Taxer toute une vie pour rendre la vieillesse à la famille ne constitue pas encore un contrat social. C’est une longue facture sans garantie.

La souveraineté monétaire sans architecture d’État

La faiblesse du budget congolais ne vient pas seulement de la faiblesse des recettes. Elle révèle aussi un État qui pense encore comme s’il devait attendre l’argent avant de penser le pays. La RDC possède une monnaie nationale, une banque centrale, un système bancaire, une fiscalité, une capacité d’endettement et le pouvoir d’orienter le crédit. Les instruments existent. L’architecture qui doit les faire travailler ensemble reste largement absente.

Un État souverain ne commence pas par demander combien il possède avant de décider ce qu’il peut devenir. Il définit les capacités qu’il veut créer, énergie, transport, industrie, agriculture, logement, santé, compétences, puis organise fiscalité, crédit, investissement public et monnaie autour de cette destination. La contrainte réelle ne se résume jamais à la quantité de francs disponibles. Elle se trouve aussi dans les travailleurs, les machines, les compétences, les infrastructures, les matières premières et la capacité productive que l’État parvient à mobiliser.

La souveraineté monétaire ne donne aucun droit à l’imprudence monétaire. Elle donne la capacité d’organiser. Une création monétaire sans expansion productive nourrit les prix, les importations et la demande de devises. Une capacité monétaire articulée à l’électricité, au transport, à la production et à la transformation industrielle peut élargir l’offre réelle. L’Architecture monétaire commence précisément là, dans la conversion de la capacité monétaire en capacité économique.

Le scandale n’est donc pas seulement que la RDC dispose d’un budget trop petit. Il est qu’elle traite encore cette petitesse comme une fatalité comptable au lieu d’en faire le point de départ d’une stratégie d’expansion productive. Un État souverain ne se contente pas de compter ce qu’il possède aujourd’hui. Il organise les capacités qui lui permettront de disposer de beaucoup plus demain. Tant que cette intelligence institutionnelle restera absente, Kinshasa continuera de célébrer des milliards modestes au lieu de construire l’économie capable de les rendre ordinaires.

Un budget sans direction trouve toujours ses bénéficiaires

Un budget sans direction publique ne reste jamais longtemps sans direction privée. Dès qu’une enveloppe grossit, les marchés se dessinent, les avenants apparaissent, les paiements s’accélèrent, les commissions trouvent leur chemin. Le Congolais cherche encore ce que cette dépense changera dans son revenu, sa santé, sa retraite ou sa sécurité économique. D’autres comprennent beaucoup plus vite ce que représente une masse financière supplémentaire à proximité de l’État.

Les loups de la « République de la Gombe » n’ont aucun problème de planification. Ils savent lire une ligne budgétaire, suivre un décaissement, sentir un marché avant publication, transformer une urgence en procédure spéciale et une faiblesse institutionnelle en rente. Chaque milliard supplémentaire peut financer une centrale, une route, une université, une pension, un réseau de transport ou une industrie. Il peut aussi se dissoudre dans la surfacturation, les contrats mal calibrés, les paiements opaques, les missions, les fournitures et les dépenses de prestige. L’argent public ne reste jamais sans destination. Si l’État ne lui en assigne pas une, ceux qui vivent autour de lui s’en chargent.

Le problème devient presque obscène dans un pays où le citoyen ne sait toujours pas ce que le budget lui garantit. Il finance l’État par son travail, sa consommation et ses taxes. Il le finance aussi indirectement par les rentes tirées du patrimoine commun, minerais, terres, forêts, eau et autres ressources dont l’État n’est pas le propriétaire absolu, seulement le dépositaire au nom de la collectivité nationale. Une vieille mentalité coloniale continue pourtant de traiter cette richesse comme si elle appartenait d’abord au pouvoir qui l’administre, alors qu’elle appartient aux Congolais avant même d’entrer dans les comptes du Trésor. Le citoyen contribue donc deux fois, par ce qu’il produit et par ce que son pays possède, auxquels s’ajoutent les prélèvements qui accompagnent quotidiennement sa consommation et ses transactions.

Le paradoxe devient plus grave encore lorsque le Parlement, censé représenter les propriétaires de ce patrimoine et contrôler son utilisation, se comporte trop souvent comme une chambre d’enregistrement. L’institution chargée de demander des comptes au nom du peuple accompagne alors largement les choix de l’exécutif au lieu de les soumettre à une véritable épreuve politique. La dépense publique devient ainsi un terrain de chasse pour ceux qui maîtrisent les circuits de la commande publique. Le Congolais attend encore de savoir ce que le budget construira pour lui. Les loups de la Gombe, eux, ont déjà commencé leurs calculs.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

Membre du Think Tan AkiliMali-Institute

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *