PAR JOSE M. BAKIMA
Théoricien et concepteur du paradigme Kongo
- Partir d’un lieu pour atteindre une question universelle
Le Paradigme Kongo part d’un principe méthodologique : une civilisation peut être un lieu de production philosophique et pas seulement un objet d’étude.
Il ne prétend pas restituer un système philosophique Kongo ancien, écrit et achevé sous la forme contemporaine du « Paradigme Kongo » ou du « Continuisme ». Il procède autrement : à partir de catégories linguistiques, historiques, culturelles et intellectuelles attestées dans les traditions Kongo et étudiées à travers différentes sources, il propose une construction philosophique contemporaine.
Il faut donc distinguer constamment trois niveaux : ce que les sources attestent ; ce que l’interprétation en dégage ; ce que la formalisation philosophique contemporaine construit.
Le Kongo constitue ainsi un ancrage, et non une prison.
Le but n’est pas de dire que « les Kongo avaient déjà tout pensé », mais de montrer qu’un héritage Kongo peut participer aujourd’hui à la production de concepts et entrer en dialogue critique avec Homère, Dante, Milton, Averroès et d’autres traditions philosophiques.
- Le principe fondamental : le réel est un tissu de relations
La proposition centrale est :
Le réel est un tissu de relations.
Cela ne signifie pas que les êtres individuels disparaissent dans une totalité indistincte. Cela signifie que les êtres ne peuvent être pleinement compris indépendamment des relations qui les constituent, les transforment et assurent leur continuité.
Une deuxième proposition en découle :
Le Vivant est la dynamique par laquelle les relations se maintiennent, se transforment et se transmettent.
Le paradigme repose ainsi sur une triade fondamentale :
RELATION — CONTINUITÉ — VIVANT.
La continuité ne signifie pas répétition du même.
La continuité est la transformation qui conserve le lien.
Une personne change tout en demeurant liée à son histoire. Une communauté se transforme tout en transmettant. Une civilisation évolue sans nécessairement rompre avec toute son histoire.
- Une architecture en six triptyques
Le Paradigme Kongo ne se réduit cependant pas à l’affirmation générale de la relation.
Il construit une architecture conceptuelle organisée autour de six triptyques, dont les cinq premiers permettent de penser les dimensions cosmologiques, anthropologiques, épistémologiques et éthiques du Vivant, tandis que le sixième conduit à leur incarnation institutionnelle.
- Dikenga — Nkodia — Mbongi
Ce premier ensemble concerne l’architecture cosmologique et philosophique.
Dikenga permet de penser la structure et le mouvement du monde.
Nkodia renvoie à l’organisation des forces et des rapports qui traversent cette architecture.
Mbongi constitue le lieu de relation, de délibération, de rencontre et, finalement, d’organisation collective.
Le Mbongi est particulièrement important parce qu’il permet de passer progressivement de l’architecture du monde à celle de la cité.
- Muela — Moyo — Nitu
Ce triptyque concerne le vivant dans son rapport à l’existence incarnée.
Il permet de penser ensemble le principe vital, la vie et l’incarnation.
L’être vivant n’est donc pas une chose isolée : il est une réalité relationnelle, inscrite dans un milieu et dans une continuité.
III. Mahamba — Zinga — Muntu
Ce triptyque introduit la dimension historique et temporelle.
L’être humain n’existe pas hors du temps. Il reçoit un héritage, s’inscrit dans une continuité, transforme ce qu’il reçoit et transmet à son tour.
Zinga devient ici une catégorie essentielle pour penser la continuité comme processus plutôt que comme immobilité.
- Ngangu — Ngolo — Zola
Ce triptyque met en relation :
l’intelligence, la puissance et la relation.
L’intelligence donne la capacité de comprendre et d’agir.
La puissance donne la capacité de transformer.
Mais ni l’intelligence ni la puissance ne suffisent à elles seules à produire une société juste.
Zola introduit la dimension relationnelle qui empêche la puissance de devenir pure domination.
- Kindoki — Ndoki — Kimfunia
Ce triptyque porte sur le savoir et son usage.
Kindoki est ici abordé comme catégorie du savoir et de la connaissance.
Ndoki désigne celui qui porte ou exerce cette puissance de connaissance.
Kimfunia, dans la formalisation proposée, désigne le versant destructeur du savoir lorsqu’il est séparé de la responsabilité et de la relation.
La question devient alors :
Que devient le savoir lorsqu’il augmente la puissance de celui qui le possède sans augmenter sa responsabilité ?
Cette interrogation conduit à la notion de Lendo : une puissance qui accepte la limite, la responsabilité et la légitimité.
- VI. Kimbangi — Kimfumu — Kinyadi : l’architecture institutionnelle
C’est ici que le système atteint son aboutissement.
Les cinq premiers triptyques permettent de penser le monde, le Vivant, l’être humain, la connaissance, la puissance et la relation.
Mais une question demeure :
Comment cette architecture de valeurs et de relations s’incarne-t-elle dans la cité ?
La réponse est le sixième triptyque :
KIMBANGI — KIMFUMU — KINYADI
Il constitue l’architecture institutionnelle au sein du Mbongi.
Il ne s’agit donc pas d’un sixième triptyque simplement ajouté aux cinq précédents. Il en est le complément et l’aboutissement institutionnel.
Kimfumu représente la souveraineté spirituelle, la dignité intrinsèque et la sagesse gardienne des valeurs. Il rappelle qu’une société ne peut réduire son gouvernement à la seule administration matérielle. Toute organisation politique repose nécessairement sur une conception de la dignité humaine, du juste, du vrai et des valeurs que la collectivité entend préserver. Kimfumu constitue ainsi la dimension normative et axiologique de la souveraineté.
Kimbangi est le témoignage. Il est aussi la prophétie, au sens de la capacité à discerner et à annoncer ce qui doit être dit, ainsi que l’énonciation de la vérité historique et factuelle. Kimbangi introduit donc dans l’institution la fonction de témoigner, vérifier, rappeler, alerter et dire le vrai. Sans cette fonction, le pouvoir risque de fabriquer sa propre vérité. Kimbangi constitue ainsi une fonction de mémoire, de vérité et de vigilance.
Kinyadi représente l’administration politique, la gestion technique et l’exécutif matériel de la cité. Il est le domaine de l’organisation concrète : administrer, gérer, planifier, exécuter, maintenir les services et transformer les décisions en actes. Kinyadi est donc la fonction opérationnelle de la cité.
- Le sens du sixième triptyque
Le génie de cette construction apparaît lorsque les trois fonctions sont mises en relation.
Une cité ne peut être durablement gouvernée par la seule administration.
Elle a besoin :
- de valeurs — Kimfumu ;
- de vérité et de témoignage — Kimbangi ;
- d’administration et d’exécution — Kinyadi.
Le pouvoir cesse alors d’être conçu comme une concentration unique.
Il devient une architecture fonctionnelle et relationnelle.
On pourrait la condenser ainsi :
- Kimfumu donne le sens.
- Kimbangi veille au vrai.
- Kinyadi met en œuvre.
Et les trois doivent demeurer dans le Mbongi, c’est-à-dire dans l’espace institutionnel de relation, de délibération et de responsabilité.
Ainsi, le sixième triptyque réalise le passage :
- du principe à l’institution ;
- de la valeur à la règle ;
- de la connaissance à la vigilance ;
- de la décision à l’administration.
- Le pouvoir comme responsabilité relationnelle
Cette architecture permet de préciser la conception du pouvoir dans le Paradigme Kongo.
Le pouvoir n’est pas légitime parce qu’il est simplement capable de contraindre.
Il devient légitime lorsqu’il est :
- orienté par des valeurs ;
- soumis à la vérité ;
- organisé institutionnellement ;
- responsable de ses effets ;
- inscrit dans la continuité du Vivant.
C’est ici que Lendo trouve sa pleine signification. La puissance n’est pas supprimée. Elle est instituée, orientée et limitée. Le passage de Ngolo à Lendo devient alors essentiel : la puissance brute doit devenir puissance légitime.
- De la connaissance à l’institution
L’ensemble des six triptyques dessine ainsi une progression.
Dikenga — Nkodia — Mbongi
pensent l’architecture du monde et le lieu de relation.
Muela — Moyo — Nitu
pensent le Vivant incarné.
Mahamba — Zinga — Muntu
pensent l’être humain dans la continuité historique.
Ngangu — Ngolo — Zola
pensent intelligence, puissance et relation.
Kindoki — Ndoki — Kimfunia
pensent connaissance, porteur du savoir et risque de son usage destructeur.
Puis :
Kimbangi — Kimfumu — Kinyadi
pensent l’incarnation institutionnelle de ces principes dans la cité.
Le mouvement général peut donc être résumé ainsi :
COSMOS → VIVANT → HUMAIN → SAVOIR → PUISSANCE → INSTITUTION.
Et l’institution revient au Mbongi, qui devient le lieu où les différentes fonctions doivent demeurer en relation.
- De l’ancrage à l’universel relationnel
Cette architecture n’a pas vocation à devenir un nouvel universalisme culturel.
Le Paradigme Kongo ne dit pas : « Voici la vérité Kongo que le monde doit adopter. »
Il propose plutôt une méthode de généralisation :
ancrage → documentation → interprétation → formalisation → comparaison → traduction → critique → généralisation → retour → transformation.
Une proposition située ne devient universalisable qu’en acceptant l’épreuve de la confrontation.
C’est pourquoi :
La correspondance rapproche ; elle ne confond pas.
Et :
L’universel n’est pas la propriété d’une civilisation ; il est une construction toujours ouverte à la relation.
L’« universel relationnel » désigne ainsi un horizon dans lequel aucune tradition ne se proclame propriétaire de l’universel, mais où chacune peut contribuer à sa construction et accepter d’être transformée par les autres.
- De l’épistémologie à l’ontologie, puis à la politique
Le parcours conduit finalement d’une théorie de la connaissance à une hypothèse ontologique, puis à une conception éthique et politique.
Épistémologie :
connaître, c’est entrer dans un tissu de relations.
Ontologie :
le réel est un tissu de relations ; le Vivant est la dynamique qui les maintient, les transforme et les transmet.
Éthique :
agir, c’est transformer sans détruire les conditions de la continuité.
Politique :
gouverner, c’est répondre des effets du pouvoir sur ce tissu.
Institution :
organiser le pouvoir, c’est distribuer clairement les fonctions qui donnent sens, disent le vrai et mettent en œuvre.
C’est là que le sixième triptyque devient décisif.
- La proposition finale
Le Paradigme Kongo peut finalement être condensé dans une seule chaîne :
Le réel est un tissu de relations.
Le Vivant est la dynamique de leur continuité.
Le savoir est une manière d’entrer dans ce tissu.
La puissance doit être orientée par la responsabilité.
Le pouvoir légitime doit s’incarner dans des institutions.
Et les institutions doivent maintenir en relation la valeur, la vérité et l’action.
D’où :
Kimfumu donne le sens.
Kimbangi garde la vérité.
Kinyadi organise l’action.
Le Mbongi est le lieu institutionnel de leur relation.
Le Paradigme Kongo apparaît ainsi non comme une doctrine ancienne reconstituée artificiellement, mais comme une proposition philosophique contemporaine à ancrage Kongo, capable de passer du cosmologique à l’anthropologique, de l’épistémologique à l’éthique, puis de l’éthique à l’institutionnel.
Son mouvement fondamental est :
Partir du monde.
Comprendre le Vivant.
Comprendre l’humain.
Comprendre le savoir et la puissance.
Organiser le pouvoir.
Instituer la relation.
Puis revenir à l’universel.
Ainsi, l’ancrage Kongo n’est ni une fermeture ni un privilège.
Il devient une contribution située à une philosophie du monde comme tissu de relations.
Et la formule ultime demeure :
Habiter le monde, c’est entrer dans le tissu.
Transformer le monde, c’est apprendre à transformer le tissu sans le déchirer.
