André Wameso, Gouverneur de la BCCAndré Wameso, Gouverneur de la BCC

Lorsque André Wameso évoque les « mabonza » comme une forme locale de financement participatif et propose de réorienter une partie des dîmes vers le financement des PME, la réaction immédiate oscille entre surprise et fascination. L’idée, à première vue, semble audacieuse, presque ingénieuse dans un contexte où les mécanismes classiques peinent à produire des résultats. Pourtant, la prendre au premier degré conduit à une erreur d’analyse. Ce qui se donne à voir ici n’est pas une innovation. C’est un aveu.

Lorsqu’une banque centrale en vient à mobiliser les quêtes dominicales pour penser le financement de l’économie, ce n’est pas la créativité qui s’exprime, mais l’épuisement des instruments traditionnels. Derrière la référence aux églises et à leur capacité de mobilisation financière apparaît une réalité plus profonde. Les circuits formels de financement ne remplissent plus leur fonction. Le crédit ne circule pas là où il devrait. La monnaie cesse d’être organisée comme un levier de transformation économique et se présente davantage comme une contrainte subie.

Le débat ne peut donc pas être posé en termes moraux, opposant religion et économie, foi et rationalité. Il doit être replacé dans une lecture structurelle. Pourquoi une autorité monétaire se retrouve-t-elle à suggérer des solutions en dehors de son propre champ d’action ? Que révèle cette proposition de l’état du système financier congolais, de son incapacité à organiser le financement productif, et plus largement de la désarticulation du cadre monétaire ?

Ce que révèle cette énième sortie ne relève pas d’une simple maladresse. Elle signale un déplacement plus profond. À mesure que l’État perd sa capacité à structurer l’économie, il en vient à solliciter des acteurs qui ne relèvent ni de son autorité directe ni de ses obligations de reddition de comptes. Ce glissement marque le passage d’un État organisateur à un État en quête de relais. Dans cette quête, même les quêtes deviennent des instruments de politique économique.

Trois niveaux de lecture d’une dérive

La première lecture renvoie à une confusion des sphères qui excède largement le registre de la simple maladresse. En invitant les églises à orienter une part des dîmes vers le financement des PME, André Wameso franchit une frontière implicite qui, dans toute architecture institutionnelle cohérente, organise la séparation des fonctions. Une banque centrale n’est pas un acteur de mobilisation sociale, encore moins un prescripteur moral de l’allocation des ressources. Sa fonction est d’une autre nature. Elle consiste à structurer la monnaie, à stabiliser les équilibres financiers et à organiser les conditions d’émergence du crédit. Introduire dans ce champ des considérations spirituelles ou communautaires revient à brouiller les registres et à diluer la responsabilité publique.

Ce déplacement n’est pas accidentel. Il signale une mutation plus profonde du rôle de l’État. Là où celui-ci devait agir à partir de ses propres instruments, il se tourne désormais vers des relais extérieurs, situés en dehors de son périmètre d’autorité. La politique économique cesse ainsi d’être une construction structurée pour devenir une juxtaposition d’incitations diffuses. L’État ne prescrit plus. Il suggère.

La seconde lecture est d’ordre financier et impose un déplacement du regard. La question n’est pas de savoir si les églises disposent de ressources mobilisables, mais de comprendre pourquoi le système formel demeure incapable de financer l’économie productive. Pourquoi les PME congolaises restent-elles structurellement exclues du crédit bancaire ? Pourquoi les politiques publiques échouent-elles à organiser un accès stable, prévisible et orienté au financement ? Cette interrogation prend une portée particulière dans un pays classé parmi les économies à très faible revenu et qui concentre, selon les estimations de la Banque mondiale, la plus importante population vivant en situation d’extrême pauvreté au monde. L’enjeu ne tient donc pas à une rareté de liquidités, mais à la configuration même du système monétaire et financier. La dollarisation érode la souveraineté monétaire et restreint les marges d’action de la banque centrale. Le système bancaire, peu profond, privilégie des activités à faible exposition et demeure largement découplé des besoins de l’économie réelle.

Plus fondamentalement encore, l’absence d’une stratégie de création monétaire orientée prive le pays d’un instrument essentiel de transformation. Dans ce contexte, l’appel aux églises change de nature. Il ne traduit pas une innovation, mais un déplacement du problème. Si les mabonza émergent comme horizon de solution, c’est que les mécanismes institutionnels ne remplissent plus leur fonction. Elles apparaissent ainsi comme le substitut d’une politique de crédit jamais véritablement constituée, dans un environnement où l’urgence commanderait au contraire une reconstruction rigoureuse, cohérente et souveraine des instruments de financement.

La troisième lecture, enfin, est institutionnelle et politique. Elle met au jour un risque de désarticulation plus avancé. En envisageant les églises comme des canaux de financement économique, la proposition ouvre la voie à une extension des circuits informels, au détriment de toute logique de régulation. La question de la gouvernance devient alors centrale. Qui définit les règles d’allocation ? Qui contrôle les flux ? Selon quels principes s’opère la sélection des bénéficiaires ? En l’absence de cadre normatif clair, de transparence et de mécanismes de reddition de comptes, ces dispositifs échappent à toute responsabilité publique structurée. Ce déplacement du financement vers des structures non élues et non régulées modifie en profondeur l’équilibre institutionnel. Il fragilise la capacité de l’État à organiser, orienter et arbitrer les dynamiques économiques. Ce qui se présente comme une solution pragmatique s’inscrit en réalité dans une trajectoire de délitement. Il ne s’agit pas d’une innovation. Il s’agit d’une privatisation informelle de la politique économique, opérée par défaut plus que par choix.

Le vrai débat hors de portée de Wameso

En définitive, l’intervention de André Wameso ne révèle pas une pénurie de ressources, mais une crise de structuration. La République démocratique du Congo ne manque pas d’argent au sens où les flux seraient inexistants. Elle se heurte à une incapacité persistante à organiser ces flux, à les orienter vers des usages productifs et à les inscrire dans une trajectoire cohérente de transformation économique. Ce qui fait défaut, ce n’est pas la matière financière, mais l’architecture qui lui donne sens et direction.

Derrière l’appel aux églises se dessine ainsi une manière d’éviter le cœur du problème. La question centrale demeure entière. Pourquoi le système monétaire ne parvient-il pas à irriguer l’économie réelle ? Pourquoi le crédit reste-t-il concentré, rare ou inadapté aux besoins des PME ? Pourquoi la banque centrale, censée être un acteur structurant, semble-t-elle réduite à observer les blocages plutôt qu’à les transformer ? En l’absence de réponses à ces interrogations, les propositions alternatives ne peuvent produire qu’un effet de surface. Elles déplacent le regard sans modifier les mécanismes.

Cette séquence met en lumière une tension plus profonde entre gestion et transformation. Là où une stratégie monétaire devrait organiser le crédit, orienter l’investissement et soutenir une dynamique productive interne, se substitue une logique d’ajustement, faite d’appels à des ressources diffuses et d’initiatives décentralisées. L’économie se fragmente en circuits parallèles, sans cohérence d’ensemble, sans articulation avec une vision de long terme. Ce glissement traduit moins une adaptation qu’un renoncement progressif à penser la monnaie comme un instrument de souveraineté et de développement.

La véritable ligne de fracture se situe ici. Il ne s’agit pas de savoir si les dîmes peuvent, ponctuellement, financer des activités économiques. Il s’agit de déterminer si un pays entend construire un système monétaire capable de soutenir son propre développement, ou s’il accepte de déléguer cette fonction à des mécanismes informels, dispersés et dépourvus de responsabilité publique. Sans clarification sur ce point, les solutions proposées restent en périphérie du problème et prolongent l’impasse.

À force de chercher des solutions dans les quêtes dominicales, on finit par oublier que le rôle d’une banque centrale n’est pas de collecter la foi, mais d’organiser la monnaie.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe.

By amedee

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