Inspiré du cas sénégalais Diomaye et Sonko
Par Luc Alouma
Je reviens sur les tensions politiques observées au Sénégal autour du tandem formé par le Président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko afin d’éclairer une réalité politique beaucoup plus profonde qui dépasse largement le cadre sénégalais. Ce qui se déroule aujourd’hui au Sénégal reflète en réalité une problématique structurelle qui traverse une grande partie de l’Afrique contemporaine : la confusion entre la légitimité du parti politique et la souveraineté populaire incarnée par le Chef de l’État.
Une question fondamentale mérite alors d’être posée :
un Président de la République élu au suffrage universel reste-t-il soumis au chef du mouvement politique qui l’a porté au pouvoir ?
Autrement dit :
est-ce le parti politique qui gouverne, ou est-ce le peuple qui élit et délègue sa souveraineté à un homme investi d’une fonction nationale ?
Un parti politique peut proposer un candidat, l’encadrer, le soutenir et mobiliser ses militants autour de lui. Mais au moment où le peuple vote et confère la légitimité suprême, le candidat cesse d’être exclusivement le représentant d’un camp partisan pour devenir le dépositaire du destin collectif de toute la nation. La fonction présidentielle dépasse alors les frontières idéologiques, tribales, régionales ou partisanes.
C’est précisément là que surgit la contradiction observée dans plusieurs démocraties africaines.
D’un côté se trouve la logique partisane :
le chef du mouvement politique considère que la victoire électorale appartient d’abord au parti, voire à sa propre personne. Peu importe finalement le candidat présenté ; ce serait le mouvement qui aurait “gagné”. Le Président élu demeure alors perçu comme un simple militant chargé d’exécuter la ligne du parti et la volonté de son leader.
De l’autre côté se trouve la logique institutionnelle :
une fois investi, le Président de la République entre dans une autre dimension. Il découvre les complexités de l’État, les équilibres nationaux, les réalités diplomatiques, militaires, économiques et sécuritaires souvent invisibles depuis l’opposition. Il devient responsable non d’un camp, mais d’un pays entier. Sa fonction exige alors hauteur, arbitrage, prudence et vision plurielle.
Ces deux logiques finissent souvent par entrer en collision.
Le problème n’est donc pas uniquement sénégalais ; il est profondément africain. Nous retrouvons cette même réalité dans plusieurs pays où les partis politiques se transforment progressivement en propriétés privées de leurs fondateurs. Le chef du parti concentre autour de lui toutes les décisions, toutes les stratégies, tous les avantages et toutes les promotions politiques. Le mérite s’efface devant la loyauté personnelle. Le népotisme, le clientélisme et parfois même le tribalisme deviennent les véritables critères de promotion interne.
Dans ce type d’organisation, le parti ne prépare plus des institutions démocratiques ; il reproduit plutôt une logique monarchique moderne. Le président du parti devient une figure quasi sacrée que personne n’ose contredire. Même lorsqu’il quitte une fonction, tout le système se désorganise ou le suit aveuglément.
Paradoxalement, la démocratie qui devrait commencer à l’intérieur des partis politiques est souvent absente de ceux-ci. On exige ensuite des institutions nationales qu’elles soient démocratiques, transparentes et rigoureuses, alors même que les structures qui produisent les dirigeants fonctionnent elles-mêmes sur des bases féodales ou autoritaires.
C’est là une contradiction majeure de nombreuses démocraties africaines.
Le cas sénégalais révèle également une autre question sensible : celle du rapport entre jeunesse et gouvernance. Pendant longtemps, l’Afrique a considéré sa jeunesse comme l’alternative naturelle aux anciennes générations politiques accusées d’avoir conduit le continent à l’échec. Mais l’expérience montre aujourd’hui que la jeunesse, à elle seule, ne garantit ni la maturité politique ni la profondeur institutionnelle.
Dans plusieurs secteurs — technologie, sciences, ingénierie, entrepreneuriat — la jeunesse mondiale démontre une capacité remarquable d’innovation et de transformation. Mais la gouvernance d’un État exige autre chose que l’énergie ou le courage : elle exige une compréhension profonde des mécanismes institutionnels, des équilibres humains, de la psychologie des peuples et des responsabilités liées au pouvoir.
Or beaucoup de jeunes leaders africains, malgré leurs qualités réelles, évoluent dans des environnements éducatifs et politiques fragilisés. Certains acquièrent une excellente formation à l’étranger, mais cette formation reste parfois déconnectée des réalités historiques, sociales et institutionnelles de leurs propres pays. Ils reviennent avec des outils intellectuels puissants mais difficilement adaptables à des systèmes profondément différents.
Le problème n’est donc pas l’intelligence, mais l’assimilation politique et institutionnelle.
Dans le cas de Ousmane Sonko, beaucoup reconnaissent son courage, sa capacité de mobilisation et son engagement patriotique. Mais vouloir exercer une influence dépassant ou concurrençant celle du Président investi peut créer une ambiguïté dangereuse dans la hiérarchie institutionnelle. Car dans une République, il ne peut exister deux centres de légitimité exécutive.
Un véritable leadership ne consiste pas nécessairement à occuper la fonction suprême. Il peut aussi résider dans la capacité d’influencer positivement les institutions, d’orienter les idées, de structurer une vision ou d’accompagner une gouvernance sans chercher à absorber toute la centralité du pouvoir.
Les grands penseurs, les scientifiques, les réformateurs spirituels ou les stratèges historiques ont souvent exercé une influence immense sans nécessairement occuper le sommet institutionnel.
En Afrique malheureusement, la logique du pouvoir demeure encore fortement personnalisée. Le pouvoir est souvent perçu non comme une responsabilité institutionnelle mais comme une propriété politique ou affective. Cela explique pourquoi les luttes de positionnement deviennent permanentes, pourquoi les partis se fragmentent facilement et pourquoi les institutions peinent à acquérir leur autonomie.
Au Congo également, cette réalité saute aux yeux. Beaucoup de partis politiques ressemblent davantage à des patrimoines familiaux ou à des instruments personnels qu’à de véritables écoles démocratiques. Les postes sont distribués selon la proximité avec le chef plutôt qu’en fonction des compétences. La loyauté y prend parfois la forme d’un culte de personnalité où contredire le leader devient presque une trahison morale.
Ainsi, la démocratie censée structurer la vie des partis se retrouve déplacée dans les institutions publiques elles-mêmes, où l’on devrait pourtant privilégier la discipline républicaine, la compétence et la rigueur administrative.
Tant que l’Afrique ne résoudra pas cette contradiction entre logique partisane et logique institutionnelle, ses démocraties resteront fragiles. Les États continueront à être tiraillés entre fidélités personnelles et exigences nationales, entre ambitions individuelles et intérêt collectif.
Le véritable défi africain n’est donc pas seulement de changer les hommes, mais de transformer la culture politique elle-même.
loucasalouma@yahoo.fr

