Par Luc Alouma
En créant le monde, Dieu façonna la matière, les eaux, la terre, les végétaux et les êtres vivants. Mais toute matière, aussi parfaite soit-elle, demeure inerte sans énergie pour l’animer. Selon le récit biblique, c’est par le souffle qu’apparut la vie. Cette image spirituelle traduit une vérité universelle : sans énergie, il n’existe ni mouvement, ni transformation, ni progrès.
L’histoire de l’humanité est d’ailleurs l’histoire de la maîtrise de l’énergie. Le feu fut la première révolution. Ensuite vinrent la vapeur, l’électricité, le pétrole, le gaz, les moteurs thermiques, l’énergie nucléaire, puis les technologies numériques et les ondes électromagnétiques. À chaque étape, les civilisations qui ont dominé le monde furent celles qui maîtrisaient le mieux les sources d’énergie et leur transformation en puissance productive.
Le développement économique et social n’est donc rien d’autre que le résultat de l’optimisation des énergies humaines et des énergies naturelles. L’intelligence humaine s’associe aux ressources de la nature pour produire des infrastructures, des industries, des technologies, des transports, des services et du bien-être collectif.
Ainsi, l’énergie crée la dynamique de la vie moderne.
Le premier indicateur réel de développement d’un pays demeure sa capacité de production et de consommation énergétique. Plus une nation maîtrise l’énergie, plus elle produit, transforme, innove et améliore les conditions de vie de sa population. Les grandes puissances mondiales ne dominent pas seulement par leurs armées ou leurs monnaies, mais avant tout par leur capacité à contrôler, produire et utiliser massivement les différentes formes d’énergie.
La RDC, paradoxalement, est l’un des pays les plus riches en potentiel énergétique au monde, mais aussi l’un des plus pauvres dans son usage réel de l’énergie. Voilà toute la contradiction congolaise.
Nous disposons d’immenses ressources hydrauliques, minières, forestières et humaines. Le potentiel du fleuve Congo pourrait alimenter une grande partie de l’Afrique. Le soleil couvre notre territoire toute l’année. Nos ressources minières participent à la transition énergétique mondiale. Pourtant, la majorité de notre population vit dans l’obscurité énergétique : faible accès à l’électricité, pénurie de carburants, infrastructures vétustes, faible industrialisation, absence de transformation locale.
Le pays ressemble à une immense centrale de potentiel débranchée de sa propre population.
Plus grave encore, la crise énergétique congolaise ne se limite pas à l’électricité ou aux hydrocarbures. Elle touche aussi l’énergie humaine elle-même.
La RDC possède une jeunesse abondante, dynamique et pleine de vitalité. Des millions de jeunes disposent d’une force physique, intellectuelle et créative considérable. Mais cette énergie humaine est massivement gaspillée faute d’organisation économique cohérente. Le chômage, la sous-activité, l’oisiveté forcée et l’absence de perspectives transforment progressivement cette énergie vitale en désordre social.
Or toute énergie inutilisée finit toujours par se décharger ailleurs.
Quand une société n’absorbe pas positivement les forces de sa jeunesse, celles-ci dérivent vers d’autres formes d’expression : banditisme, alcoolisme, délinquance, violences urbaines, manipulation politique, escroquerie, migrations forcées ou fuite des cerveaux. Les plus chanceux sont récupérés par l’étranger pour servir le développement d’autres nations pendant que leur propre pays demeure stagnant.
Au delà donc d’une crise énergétique, le cas congolais devient une crise d’utilisation de la force humaine nationale.
Dernièrement, certaines autorités ont tenté de présenter l’augmentation de la consommation des carburants comme un signe automatique de croissance économique. Une telle lecture reste cependant incomplète dans le contexte congolais. Dans une économie désorganisée, la hausse de consommation énergétique peut également traduire des dysfonctionnements structurels : embouteillages permanents, mauvaise urbanisation, vétusté des véhicules, dépendance excessive aux importations, inefficacité logistique ou absence de transports publics modernes.
Consommer plus d’énergie dans ce contexte ne signifie pas nécessairement produire davantage de richesse réelle.
Dans les économies avancées, l’énergie est utilisée pour accroître la productivité, automatiser les processus, réduire les coûts de production et améliorer la qualité de vie. En RDC, une grande partie de l’énergie consommée sert malheureusement à compenser les inefficacités du système lui-même.
Le véritable développement suppose donc une gouvernance rationnelle des énergies disponibles :
– énergie humaine ;
– énergie électrique ;
– énergie industrielle ;
– énergie technologique ;
– énergie agricole ;
– énergie intellectuelle ;
– énergie entrepreneuriale.
Le drame congolais est que presque toutes ces énergies existent, mais elles sont dispersées, désorganisées ou captées au profit d’intérêts limités.
Une nation progresse lorsqu’elle transforme ses ressources en puissance productive. Elle régresse lorsqu’elle laisse ses ressources dormir ou être exploitées au bénéfice des autres.
La RDC n’a pas seulement besoin de produire davantage d’électricité. Elle doit surtout construire une civilisation de l’énergie : une société capable de canaliser les forces humaines et naturelles vers la production, l’innovation et la prospérité collective.
Car l’énergie n’est pas uniquement une question technique. Elle est la condition même de la vie économique, de la souveraineté et du progrès des nations.
loucasalouma@yahoo.fr
