José BakimaJosé Bakima

TRIBUNE

PAR JOSE M. BAKIMA, DMV, MSc, PhD

L’Afrique intellectuelle souffre d’une étrange et tenace maladie : elle danse devant ses propres outils de libération au lieu de s’en servir pour rebâtir sa maison. Alors que notre continent fait face aux assauts d’une mondialisation déterritorialisée et que notre pays, la République Démocratique du Congo, cherche désespérément la formule de sa refondation et de sa souveraineté réelle, nos universités et nos centres de recherche demeurent, pour la plupart, les comptoirs d’importation d’une pensée occidentale pourtant en crise systémique. Nous continuons d’appliquer les grilles de lecture de Foucault, de Bourdieu ou de la Banque Mondiale sur nos réalités, tout en reléguant le génie de nos ancêtres au rayon des curiosités culturelles.

Il est temps de briser ce miroir aux alouettes. Il est temps de lancer un appel solennel aux universités, aux instituts de recherche et aux esprits libres de ce continent pour opérer une rupture épistémologique radicale : nous devons sortir les cosmologies, les arts et les proverbes africains de l’enclos folklorique dans lequel l’entreprise coloniale, puis la dérive du mobutisme, les ont méthodiquement incarcérés.

Le double verrou : Le réductionnisme colonial et le piège de « l’Authenticité » spectacle

Pour asseoir sa domination, le pouvoir colonial n’a pas seulement occupé le sol ; il a colonisé le ciel de notre imaginaire. Par un réductionnisme méthodique, il a rétrogradé les sciences holistiques africaines au rang d’« animisme », de « magie » ou de « coutume ». La géométrie sacrée du Dikenga, qui est une modélisation systémique des cycles de la vie et des institutions, a été réduite à un motif décoratif. Les proverbes, qui constituent la jurisprudence et les équations logiques de nos structures sociales, ont été classés comme une sagesse naïve pour veillées au coin du feu. L’université coloniale a ainsi créé des objets d’étude ethnographiques là où existaient de véritables architectures conceptuelles.

Le drame historique réside dans le fait que la décolonisation politique n’a pas ouvert les portes de la prison intellectuelle ; elle en a simplement changé le gardien. Sous la IIe République, le régime mobutiste, à travers son idéologie de l’Authenticité, a opéré un second verrouillage, plus pervers encore. Sous prétexte de retour aux sources, il a vidé le patrimoine endogène de sa substance critique, de sa rigueur scientifique et de son exigence éthique pour le transformer en un instrument de propagande, de divertissement et de culte de la personnalité. On a exalté le rythme pour faire oublier la pensée. On a transformé le vêtement et la danse en rituels d’allégeance, figeant le génie Kongo et africain dans le folklore et le spectacle de cour. Le mobutisme a achevé le travail du colonisateur : il a rendu nos savoirs inoffensifs pour le pouvoir et inutiles pour le développement.

De la célébration à la formalisation : Nos savoirs sont des outils de pointe

Sortir du folklore, ce n’est pas renier notre héritage ; c’est enfin le traiter avec le respect scientifique qu’il mérite. Un proverbe africain n’est pas une sentence morale passive ; dans une civilisation de tradition mémorielle, il est le condensé d’une loi physique ou d’une jurisprudence. Il est une formule synthétique — au même titre qu’une équation mathématique — qui règle un rapport de forces ou définit une causalité. Les facultés de Droit et de Sciences Politiques doivent s’en emparer pour codifier une philosophie juridique endogène, capable de restaurer la discipline institutionnelle là où le mimétisme des codes occidentaux a produit l’anomie.

De même, le cosmogramme du Dikenga ou la cinétique de la spirale du Nkodia ne sont pas des mythes pour anthropologues nostalgiques. Ce sont des matrices de pensée de la reliance et de la totalité. À l’heure où la science de pointe — de la physique quantique à la théorie des systèmes complexes — réalise que le réel est indivisible et que le réductionnisme matérialiste mène à l’effondrement écologique, l’ontologie Kongo offre une structure d’accueil conceptuelle unique. Elle postule l’interconnexion absolue entre le vivant, la terre et le domaine des causes. C’est une haute technologie conceptuelle qui doit être enseignée en économie, en gestion de l’environnement et en gouvernance publique pour fonder notre « Code Agricole » et la revitalisation de notre arrière-pays.

L’Agenda des Universités face aux défis du siècle

L’Université africaine du XXIe siècle ne peut plus être le lieu de la récitation passive. Elle doit devenir le laboratoire de l’Enracinement Réel. Pour ce faire, trois chantiers urgents s’imposent :

Le décloisonnement épistémologique : Il faut arracher la pensée africaine au seul monopole des facultés de Lettres ou d’Anthropologie. Les concepts de Mbongi (espace délibératif et de co-responsabilité) ou de Ngolo (énergie vitale interconnectée) doivent devenir des hypothèses de travail légitimes en sciences économiques, en médecine et en ingénierie sociale.

L’effort de codification et de textualisation : Notre rôle, en tant que chercheurs, est de traduire ces structures dynamiques en traités théoriques, en manuels et en outils opérationnels. Nous devons fournir aux futures générations de bâtisseurs de l’État une doctrine rigoureuse, formalisée et applicable.

L’éthique du chercheur-initié : Le savant africain doit cesser de chercher la validation de ses pairs occidentaux en se contentant d’être le traducteur local de théories nées ailleurs. Il doit descendre dans la matrice de sa propre culture, non pour y chercher un supplément d’âme esthétique, mais pour y puiser les armes de notre souveraineté vitale.

Conclusion

Le monde moderne est fatigué, désenchanté, et s’asphyxie dans ses propres ruptures. L’Afrique n’a pas à se précipiter dans cette impasse en empruntant des chemins de pensée qui ont programmé la destruction du lien social et de la biosphère. Nous possédons, dans nos tiroirs mémoriels, dans nos structures Kongo, dans nos arts codés, la boîte à outils éthique et systémique qui a manqué à l’Occident.

Cessons de danser. Cessons d’exhiber nos symboles comme des trophées de folklore pour amuser le monde ou pour masquer nos renoncements. Travaillons, formalisons, conceptualisons. Faisons de notre héritage une science de gouvernement et une ingénierie de la refondation. C’est à ce prix, et à ce prix seul, que l’université africaine se décolonisera et que nos nations cesseront d’être les spectatrices de l’Histoire pour en redevenir les moteurs.

 

By amedee

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