Une lecture du général français Pierre Schill à la lumière du paradigme kongo
PAR JOSE M. BAKIMA DMV, MSc, PhD
« Les empires occupent l’espace, les civilisations occupent le temps »
Les empires reviennent-ils ?
La question, que pose aujourd’hui le général d’armée Pierre Schill à travers sa réflexion sur le retour des logiques impériales, mérite d’être prise au sérieux. À première vue, tout semble lui donner raison.
La guerre est revenue sur le continent européen. Les grandes puissances réarment. Les rivalités stratégiques s’intensifient. Les sanctions économiques sont devenues des armes. Les routes commerciales, les minerais critiques, les technologies numériques et les systèmes monétaires sont désormais des terrains de confrontation. Le monde semble effectivement sortir de la parenthèse ouverte après la fin de la guerre froide.
Pour beaucoup d’observateurs, l’histoire ferait ainsi son retour sous la forme familière des empires.
Mais est-ce véritablement ce que nous observons ?
Je crois que la question mérite d’être déplacée.
Car derrière le retour apparent des empires se cache peut-être un phénomène plus profond : le retour des civilisations.
Pendant près de deux siècles, l’histoire mondiale a été interprétée à travers les catégories de l’État, du marché et du progrès. Les nations étaient censées converger progressivement vers un même modèle politique, économique et culturel. La mondialisation devait homogénéiser les comportements, les institutions et les aspirations.
Or ce scénario ne s’est pas réalisé.
La Chine ne souhaite pas devenir une copie de l’Occident. L’Inde redécouvre ses fondements civilisationnels. Le monde islamique poursuit sa propre quête de cohérence historique. L’Afrique interroge de nouveau ses héritages culturels et spirituels. Même au sein de l’Occident, les débats sur l’identité, la mémoire, la souveraineté et l’enracinement témoignent d’une recherche de continuité historique.
Ce que nous voyons émerger n’est pas seulement une compétition entre États. C’est la réapparition de grandes mémoires civilisationnelles.
Dans cette perspective, les empires ne constituent peut-être pas l’avenir. Ils pourraient être les manifestations visibles d’une transformation plus profonde.
Le paradigme kongo offre ici un éclairage particulier.
Au cœur de la pensée du Dikenga se trouve l’idée que toute réalité est cyclique. Les sociétés, comme les êtres vivants, connaissent des phases de naissance, d’expansion, de maturité et de transformation. Aucune puissance n’échappe durablement à cette loi du vivant.
Cette vision conduit à une lecture différente de notre époque.
La question n’est pas seulement de savoir quelles puissances montent ou déclinent. La véritable question est de comprendre dans quelle phase du cycle historique nous nous trouvons.
Les signes sont nombreux : crise écologique, fragmentation sociale, perte de confiance dans les institutions, explosion des dettes, tensions identitaires, remise en cause des récits fondateurs. Ces phénomènes suggèrent moins une renaissance impériale qu’une fin de cycle.
Les empires reviennent souvent lorsque les certitudes anciennes se fissurent.
Ils promettent l’ordre lorsque les sociétés perçoivent le désordre.
Ils promettent la protection lorsque les individus se sentent vulnérables.
Ils promettent la grandeur lorsque les communautés doutent d’elles-mêmes.
Mais l’histoire montre également que la puissance seule ne suffit jamais à assurer la durée.
Rome fut puissante.
L’Empire britannique fut puissant.
L’Union soviétique fut puissante.
Pourtant, tous ont fini par rencontrer les limites que toute organisation humaine rencontre un jour.
Le véritable enseignement de l’histoire n’est pas que les empires sont éternels.
Il est qu’aucun empire ne l’est.
C’est ici que la sagesse du Dikenga apporte une leçon essentielle à notre temps.
Le problème fondamental n’est pas la puissance.
Le problème est l’absence de limites à la puissance.
Lorsqu’une société cesse de reconnaître les limites morales, écologiques, spirituelles ou culturelles qui encadrent son action, elle entre progressivement dans une logique de prédation. La technique devient domination. L’économie devient accumulation. La politique devient expansion. La puissance devient une fin en soi.
Or toute civilisation durable repose sur un équilibre entre la force et la sagesse.
Cette question est aujourd’hui universelle.
Elle concerne les États-Unis comme la Chine.
L’Europe comme la Russie.
L’Afrique comme l’Asie.
Le véritable défi du XXIᵉ siècle n’est peut-être donc pas de savoir quel empire dominera le monde. Il est de savoir quelle civilisation sera capable de réconcilier la puissance avec la limite, l’innovation avec la mémoire, le progrès avec la continuité du vivant.
Dans cette perspective, l’avenir appartient moins aux empires qu’aux civilisations capables de transmettre un sens.
Car les empires occupent l’espace.
Les civilisations occupent le temps.
Et l’histoire nous enseigne que le temps finit toujours par l’emporter sur l’espace.
Le retour des logiques impériales est peut-être réel.
Mais l’événement majeur de notre époque est ailleurs.
Il réside dans le retour des civilisations et dans la recherche d’un nouvel équilibre entre l’homme, la communauté, la nature et le sacré.
C’est à cette échelle que se joue désormais l’avenir du monde.

