Par Luc Alouma
Une grande distraction semble s’emparer de notre Assemblée Nationale lorsque celle-ci consacre son énergie à légiférer sur des matières qui relèvent davantage des mécanismes du marché que de la régulation des comportements sociaux ou de l’organisation de la vie collective.
En effet, les comportements des consommateurs et des opérateurs économiques sont déjà encadrés par les lois du marché, lesquelles sont reconnues par la Constitution de la République qui consacre l’économie de marché comme fondement du système économique national.
Dès lors, on peut légitimement s’interroger sur la pertinence pour le législateur de consacrer autant d’efforts à des questions telles que l’obligation de fixer ou de payer les loyers en francs congolais plutôt qu’en dollars américains.
L’Assemblée Nationale est une institution stratégique dont la mission devrait être de réfléchir aux grandes réformes susceptibles de transformer durablement la société congolaise. La voir mobilisée sur des questions aussi périphériques donne malheureusement l’impression d’un pays qui peine à hiérarchiser ses priorités.
Cette situation révèle un problème plus profond : une confusion généralisée des rôles et des responsabilités. Chacun semble vouloir intervenir dans le domaine de l’autre, tandis que les véritables défis restent sans réponse. C’est l’une des caractéristiques des États en difficulté : les institutions s’occupent de ce qui est visible plutôt que de ce qui est essentiel.
Dans tous les secteurs où l’État souhaite véritablement influencer les prix, il intervient généralement comme acteur majeur ou régulateur direct. C’est le cas de l’eau, de l’électricité, des carburants, des transports publics ou encore de certains services stratégiques. Dans ces domaines, l’État dispose de leviers lui permettant d’agir à la fois par l’exemple, par l’investissement public et par les mécanismes de régulation.
Mais dans le secteur du logement, peut-on honnêtement affirmer que l’État joue encore son rôle ?
La question mérite d’être posée. À bien des égards, on a parfois le sentiment que la politique nationale de l’habitat a disparu avec la Deuxième République. Depuis plusieurs décennies, aucune stratégie ambitieuse de construction de logements sociaux, d’aménagement urbain ou d’urbanisation moderne n’a véritablement été mise en œuvre à l’échelle du pays.
Pendant ce temps, la pression démographique s’est intensifiée, les charges fiscales se sont accrues et le coût des matériaux de construction a explosé. Conséquence : les loyers ont connu une hausse vertigineuse alors même que la qualité du parc immobilier demeure globalement médiocre.
Le véritable scandale n’est donc pas le niveau des loyers en soi, mais la faiblesse qualitative de l’offre de logement.
Une grande partie de la population vit dans des constructions précaires, souvent réalisées sans planification urbaine cohérente, sans respect des normes de construction et parfois sans véritable encadrement technique. Les quartiers se développent dans l’anarchie, les infrastructures publiques peinent à suivre, et la promiscuité devient une réalité quotidienne pour des millions de Congolais.
Dans ces conditions, vouloir réglementer la monnaie de paiement du loyer revient à traiter les symptômes sans s’attaquer à la maladie.
Le problème fondamental n’est pas de savoir si le loyer est payé en dollars ou en francs congolais. Le problème est de savoir pourquoi les Congolais disposent d’aussi peu de logements décents, accessibles et adaptés à leurs revenus.
Les rares logements répondant à des standards modernes sont souvent occupés par des expatriés, des organisations internationales ou une minorité de ménages à hauts revenus. Pour le Congolais moyen, accéder à un logement de qualité relève souvent de l’exception plutôt que de la règle.
Dès lors, une question simple s’impose :
Qu’est-ce qui changera concrètement dans la vie des locataires et des propriétaires si les loyers sont désormais payés en francs congolais plutôt qu’en dollars américains ?
Le logement sera-t-il plus abondant ?
Sera-t-il plus accessible ?
Sa qualité s’améliorera-t-elle ?
Les quartiers seront-ils mieux urbanisés ?
Les infrastructures seront-elles renforcées ?
La réponse est manifestement non.
Avec l’identification des assujettis, la seule conséquence tangible pourrait être une meilleure traçabilité des revenus locatifs et, par conséquent, une capacité accrue de l’administration fiscale à percevoir l’impôt sur les revenus fonciers. Cet objectif peut être légitime dans une logique de mobilisation des recettes publiques. Mais dans ce cas, il conviendrait de l’assumer clairement.
Il serait plus honnête de présenter cette mesure comme un outil de formalisation fiscale et de traçabilité des transactions locatives plutôt que comme une solution destinée à renforcer le franc congolais.
Car une monnaie nationale ne se renforce pas par des obligations administratives imposées aux citoyens. Elle se renforce par la confiance qu’elle inspire, par la stabilité de son pouvoir d’achat, par la qualité de la gouvernance économique et par la solidité de l’économie qu’elle représente.
Le jour où le franc congolais deviendra naturellement une réserve de valeur crédible et un instrument fiable d’échange, les acteurs économiques l’adopteront spontanément, sans qu’il soit nécessaire de leur imposer son usage par voie législative.
Le véritable défi n’est donc pas de déterminer dans quelle monnaie les Congolais doivent payer leurs loyers. Le véritable défi est de construire un pays où chaque citoyen peut accéder à un logement digne, sécurisé et financièrement abordable.
Tant que cette question fondamentale restera sans réponse, les débats sur la monnaie de paiement des loyers risquent d’apparaître comme une diversion face à l’ampleur des problèmes réels.
loucasalouma@yahoo.fr

