Cas du professeur Etienne Klein à qui un diplôme à été retiré
Par Lucas Alouma
Avec le temps, il n’est pas exclu que l’humanité découvre que la consécration de la connaissance par un simple document appelé diplôme relève davantage d’une civilisation du prestige que d’une véritable reconnaissance du savoir. Cette observation mérite d’être examinée avec sérénité, car elle touche à l’un des fondements de nos systèmes éducatifs modernes.
Peu de personnes s’interrogent sur l’origine historique du diplôme comme instrument de certification des connaissances et des compétences. Pourtant, cette question est loin d’être anodine. Interrogé à ce sujet, le Prof BUKASSA m’a livré sa contribution en révélant la racine de ce phénomène qui remonte du Droit Canon de l’église catholique.
En effet, pour capter l’esprit de païens, le catholicisme a dû créer un symbolisme visuel et verbal : une hiérarchie dans l’habillement et dans les nominations.
– Sa Sainteté avec le tissus blanc en chanvre !
– Son éminence avec le tissus en pourpre !
– Son excellence avec un tissus en mauve !
– Le révérend avec le tissus en laine et blanc !
– Le respectueux avec un tissus blanc et en soie !
A chaque strate correspondait un niveau de connaissance matérialisé par un papier appelé diplôme.
Napoléon Bonaparte en se mettant lui-même la couronne sur sa tête a balayé ce cérémonial.
Dans le reste du monde où le pouvoir n’est pas venu de l’église catholique, le diplôme n’est pas le sésame.
Aujourd’hui les entreprises privées recrutent suivant leurs propres critères, même en Afrique ou au Congo.
C’est à partir de 1980 que le Congo a introduit dans l’administration cette affaire de diplôme.
Pour entrer à l’université. Il y avait deux concours : un pour l’entrée en PREU et l’autre à la sortie de la PREU.
Les Professeurs n’étaient pas embauchés sur base de diplôme, mais sur base de la décision du jury de 3 professeurs ordinaires devant lesquels le candidat défendait sa thèse et répondait aux questions qui lui étaient posées par le jury.
C’est le changement qu’il faut réintroduire dans le pays.
Malheureusement le diplôme est devenu au fil du temps un document de valeur sociale comparable, sous certains aspects, à la monnaie. Comme la monnaie, il tire sa force de la confiance institutionnelle voire collective. Cependant, alors que la monnaie repose essentiellement sur la confiance accordée à une institution émettrice, le diplôme devrait normalement reposer sur la démonstration permanente et tangible des compétences de son détenteur.
Or, dans la pratique, le diplôme sanctionne souvent une performance réalisée à un moment précis de la vie académique. Il constitue la validation d’une évaluation située dans le temps plutôt qu’une preuve définitive de compétence. Pourtant, la compétence réelle est dynamique : elle s’acquiert, se développe, s’enrichit, mais peut aussi se perdre ou devenir obsolète.
Étant moi-même engagé dans les activités éducatives sans être titulaire d’un doctorat en sciences de l’éducation, ceci ne me retire pas la légitimité de participer à ce débat. Mon plaidoyer n’est pas dirigé contre les diplômes ni contre l’université. Il consiste plutôt à rappeler que le respect doit être accordé à la compétence démontrée et à l’expertise effective davantage qu’au seul titre qui les représente.
L’histoire récente fournit des exemples révélateurs. Le cas du physicien et philosophe des sciences Étienne Klein illustre à sa manière la distinction fondamentale entre le diplôme et la compétence. Même lorsqu’une institution universitaire remet en question un titre académique ou certaines conditions de son obtention, elle ne peut effacer les connaissances acquises, les contributions apportées à la science ni l’expertise développée au cours d’une carrière entière.
Cette réalité rejoint un ancien adage de la tradition Ngombe : « Te bapee mobuli na bole bonde », que l’on pourrait interpréter comme l’impossibilité de capturer à la fois un esclave et ses fétiches qui l’accompagnent. Dans notre réflexion, ces « fétiches » symbolisent les compétences, l’expérience, le savoir-faire et l’intelligence pratique. Un diplôme peut être retiré ; une compétence authentique, elle, demeure.
Au-delà des cas individuels, l’évolution même de la science démontre les limites d’une certification figée. De nombreuses thèses qui ont valu à leurs auteurs renommée et reconnaissance sont aujourd’hui dépassées ou partiellement invalidées par les progrès de la recherche. Cela ne signifie pas que leurs auteurs étaient incompétents ; cela montre simplement que la connaissance est vivante et que toute vérité scientifique demeure provisoire.
J’ai également interrogé le Prof Jo Sekimonyo à ce sujet et m’a spontanément édifié sur la problématique de diplôme dans le modèle américain. Ici, un professeur titulaire d’un doctorat obtenu il y a quarante ans ne bénéficie pas automatiquement d’une autorité intellectuelle éternelle. Ce sont ses publications, ses découvertes, sa capacité à former de nouvelles générations et sa contribution continue au progrès des connaissances qui entretiennent sa réputation. Aux États-Unis, on ne dort pas sur ses lauriers. Les chercheurs continuent à participer aux conférences, à présenter leurs travaux, à diffuser leurs working papers et à rechercher de nouvelles percées intellectuelles. Même des lauréats du prix Nobel comme Daron Acemoglu ne se contentent pas de vivre sur leur renommée passée. Ils continuent à publier, à débattre et à tenter de produire ce qui sera peut-être leur prochain grand apport scientifique.
En ce sens, la reconnaissance par le mérite ne consiste pas à nier l’utilité des diplômes. Elle rappelle simplement qu’un doctorat, une chaire universitaire ou même un prix Nobel représentent un point de départ et non une rente intellectuelle à vie. Dans la tradition académique américaine, la reconnaissance se nourrit d’une quête permanente de pertinence. Le mérite ne se mesure donc pas seulement à ce que l’on a accompli hier, mais également à sa capacité à continuer à contribuer aujourd’hui. La véritable compétition est celle de la pertinence.
La reconnaissance par le mérite constitue l’une des caractéristiques les plus marquantes du modèle américain. Plus qu’une société fondée sur les titres ou les positions acquises, les États-Unis fonctionnent largement comme une compétition permanente de pertinence. Un diplôme, une réputation ou même un prix prestigieux peuvent ouvrir des portes, mais ils ne garantissent ni le succès ni la reconnaissance pour le reste de la vie. Dans le monde universitaire, dans les affaires ou dans les technologies, individus et institutions sont continuellement évalués à l’aune de leurs contributions présentes et de leur capacité à demeurer utiles. La valeur d’une personne ou d’une organisation dépend moins de ce qu’elle a accompli hier que de sa capacité à continuer à produire, à innover et à apporter des contributions pertinentes.
L’histoire économique américaine offre de nombreux exemples de cette compétition permanente de pertinence. Steve Jobs ne possédait pas de diplôme universitaire complet, mais cela ne l’a pas empêché de bâtir Apple. Bill Gates a quitté Harvard sans terminer ses études, sans que cela remette en cause son génie entrepreneurial. Toutefois, le succès lui-même ne constitue jamais une garantie permanente. Bien qu’Apple soit aujourd’hui l’une des entreprises les plus puissantes au monde, elle continue d’investir des dizaines de milliards de dollars chaque année dans la recherche et le développement afin de préserver sa position. Son leadership actuel ne lui assure nullement sa domination future.
À l’inverse, l’histoire économique américaine regorge d’anciens géants qui semblaient intouchables avant d’être dépassés par des concurrents plus innovants. Kodak, Xerox ou Nokia ont toutes bénéficié d’une réputation exceptionnelle et occupé des positions dominantes sur leurs marchés respectifs. Pourtant, leur prestige et leurs succès passés n’ont pas suffi à les protéger contre le déclin. Dans une économie fondée sur l’innovation, aucune entreprise ne peut vivre indéfiniment sur ses acquis. Le prestige acquis à un moment donné n’a jamais constitué une garantie permanente de pertinence. Les entreprises qui cessent d’innover finissent tôt ou tard par perdre leur influence ou par être remplacées.
En comparaison avec ce qui se passe en RDC, je peux affirmer que cette dernière est enfermée dans un modèle atypique qui n’est ni anglophone ni authentiquement francophone. Le cas de la République démocratique du Congo illustre avec une particulière acuité les dérives auxquelles peut conduire la confusion entre le titre académique et la compétence effective. Dans plusieurs secteurs de l’enseignement supérieur, le constat est préoccupant : de nombreux enseignants universitaires vivent davantage sur le capital symbolique de leurs titres que sur une production scientifique continue susceptible d’en justifier la valeur.
L’université est pourtant censée être un lieu de création permanente du savoir. Or, il n’est pas rare de rencontrer des enseignants dont les publications scientifiques sont inexistantes ou très limitées, qui continuent à dispenser pendant des années les mêmes contenus sans les actualiser au rythme de l’évolution des connaissances. D’autres encore s’abstiennent de participer aux grands débats nationaux relevant pourtant de leurs domaines d’expertise, préférant préserver le confort de leur statut académique plutôt que de soumettre leurs analyses à l’épreuve de la confrontation intellectuelle.
Cette situation traduit une conception erronée du titre universitaire. Le doctorat, le professorat ou toute autre distinction académique ne devraient pas être considérés comme des trophées éternels garantissant une reconnaissance définitive. Ils constituent plutôt la reconnaissance d’une capacité à produire et à transmettre des connaissances, responsabilité qui exige un effort intellectuel continu. Le prestige du titre ne saurait se substituer à l’obligation permanente de démontrer sa pertinence scientifique.
À cette faiblesse structurelle s’ajoute une autre réalité plus préoccupante encore : l’imbrication entre les échecs de la gouvernance publique et la dégradation progressive de l’institution universitaire. Plusieurs acteurs ayant exercé des responsabilités politiques sans parvenir à transformer durablement les conditions de vie de la population réintègrent ensuite les universités, parfois munis de nouveaux titres académiques, pour y occuper des positions d’influence. Ce phénomène contribue à brouiller davantage la frontière entre la légitimité scientifique fondée sur la production du savoir et la recherche du prestige social attaché aux grades universitaires.
Lorsque les institutions chargées de former les élites cessent d’exiger l’excellence intellectuelle et la production scientifique rigoureuse, elles finissent par reproduire leurs propres insuffisances. Les enseignants insuffisamment engagés dans la recherche forment à leur tour des diplômés peu préparés à l’innovation, à l’esprit critique et à la résolution des problèmes complexes. Le risque est alors de voir s’installer un cercle vicieux où la médiocrité institutionnelle engendre la médiocrité professionnelle, laquelle nourrit à son tour la faiblesse des institutions.
La crise du développement que traverse la RDC ne peut être dissociée de cette crise de production et de valorisation du savoir. Une nation progresse lorsque ses universités demeurent des centres vivants de recherche, de critique et d’innovation. À l’inverse, lorsque le titre prend le dessus sur la compétence et que le prestige l’emporte sur la performance intellectuelle, l’université cesse progressivement d’être un moteur du développement pour devenir un simple conservatoire de privilèges.
Cette situation invite à une réflexion plus profonde sur les mécanismes universitaires de validation du savoir. Une thèse soutenue à un moment donné suffit-elle réellement à consacrer une sommité scientifique pour toute une vie ? Ne faudrait-il pas plutôt évaluer les chercheurs à l’aune de l’ensemble de leur parcours intellectuel, de leurs contributions effectives, de leur capacité à produire de nouvelles connaissances et à résoudre des problèmes concrets ?
Le véritable défi de notre époque n’est peut-être plus de certifier le savoir, mais d’apprendre à reconnaître la compétence réelle là où elle se manifeste. Dans une société fondée sur l’innovation, la créativité et l’apprentissage continu, le diplôme devrait être considéré comme un point de départ et non comme l’ultime preuve de la valeur intellectuelle d’une personne.
L’université du futur devra probablement évoluer d’une logique de certification ponctuelle vers une logique de validation permanente des compétences. Ce jour-là, le prestige du diplôme cédera progressivement la place à la reconnaissance du mérite scientifique, de l’expérience démontrée et de l’utilité sociale du savoir produit. Car, en définitive, ce n’est pas le titre qui crée la compétence ; c’est la compétence qui donne sa véritable valeur au titre.
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