Luc AloumaLuc Alouma

Par Loucas Alouma

Je pourrais faire du mal à une mouche ou à un moustique sans même y penser, mais l’idée de nuire volontairement à un être humain m’est profondément étrangère.

Pourtant, notre époque semble avoir banalisé cette possibilité.

Des hommes font souffrir d’autres hommes pour des opinions divergentes, des intérêts politiques, des rivalités identitaires, des stratégies de domination ou simplement par haine. La violence est devenue un instrument ordinaire là où elle devrait demeurer une exception tragique.

Cette réalité m’amène à réfléchir sur une loi qui traverse l’histoire humaine : il existe des actes dont les conséquences finissent toujours par revenir vers leurs auteurs.

La nature possède ses propres mécanismes d’équilibre. Elle n’est ni animée par la vengeance ni guidée par l’émotion. Elle agit selon des principes de régulation. Toute perturbation excessive finit par produire une réaction. Toute rupture d’équilibre appelle une forme de rééquilibrage.

Cette logique est visible dans l’environnement, dans les sociétés humaines et parfois dans le destin même des nations.

Les peuples qui détruisent leurs ressources finissent souvent par subir les conséquences de leur propre destruction. Les sociétés qui institutionnalisent l’injustice voient progressivement cette injustice contaminer l’ensemble de leur fonctionnement. Les communautés qui banalisent la violence découvrent un jour que cette violence finit par se retourner contre elles.

L’histoire africaine offre matière à méditation.

L’esclavage transatlantique fut certes organisé par des puissances extérieures, mais il fut aussi rendu possible par des complicités locales, des rivalités internes, des guerres entre royaumes et des systèmes de pouvoir qui acceptèrent de transformer des êtres humains en marchandises.

Cette vérité historique est douloureuse.

Elle ne diminue en rien la responsabilité des négriers et des empires esclavagistes. Mais elle rappelle que toute tragédie collective trouve souvent ses racines dans des faiblesses internes que des forces extérieures exploitent ensuite.

Il est possible d’y voir une leçon universelle : lorsqu’une société cesse de protéger les siens, elle ouvre elle-même la porte à sa propre vulnérabilité.

La colonisation peut également être interprétée comme le prolongement de cette fragilité historique. Non pas comme une fatalité surnaturelle, mais comme la conséquence d’un affaiblissement politique, militaire, économique et moral qui rendit possible la domination extérieure pour avoir ouvert grandement la porte à l’exclavagisme. La colonisation serait donc la malédiction de l’esclavagisme occasionné par l’Afrique elle même.

Le plus inquiétant est peut-être que les indépendances n’ont pas toujours permis une véritable rupture avec certaines pratiques héritées du passé.
Les violences politiques se sont poursuivies.
Les assassinats de figures nationales.
Les répressions.
Les guerres.
Les massacres.
Les disparitions.
Les humiliations collectives.
Les injustices institutionnalisées.

Des générations entières ont porté les conséquences de ces drames. Et lorsque les sociétés refusent d’affronter honnêtement leur propre histoire, les blessures demeurent ouvertes.

Un peuple ne se reconstruit pas uniquement par des programmes économiques ou des réformes administratives. Il doit également accomplir un travail moral sur lui-même.
Il doit reconnaître ses fautes.
Honorer ses victimes.
Réhabiliter la vérité.
Restaurer la confiance.
Réconcilier la mémoire avec l’avenir.

C’est pourquoi certaines nations organisent des commissions vérité, des processus de réconciliation ou des mécanismes de réparation symbolique. Elles comprennent qu’un développement durable ne peut reposer sur un déni collectif.

Car les morts injustes continuent de vivre dans la conscience des vivants.
Les souffrances non reconnues continuent d’habiter les générations suivantes.
Les traumatismes non traités deviennent parfois des obstacles invisibles au progrès.

Dans de nombreuses traditions spirituelles africaines comme dans les grandes religions du monde, le sang versé injustement possède une signification particulière. Il symbolise une rupture grave de l’ordre moral.

Cette idée ne relève pas seulement de la foi.
Elle exprime aussi une vérité humaine : lorsqu’une société banalise la vie humaine, elle finit par dégrader toutes les autres valeurs qui la maintiennent debout.

La richesse naturelle d’un pays ne suffit pas à son bonheur. Un territoire peut regorger de minerais, de forêts, d’eau et de terres fertiles tout en demeurant plongé dans la souffrance.

Le développement exige également une harmonie entre les hommes, les institutions et les valeurs qui organisent leur coexistence.

Nous parlons souvent d’infrastructures, d’investissements ou de croissance économique. Mais nous parlons beaucoup moins de la qualité morale des relations humaines. Or une société profondément divisée contre elle-même finit toujours par affaiblir son propre potentiel.

L’une des grandes erreurs consiste à croire que seuls les résultats matériels comptent.
L’histoire montre pourtant que les nations les plus stables sont souvent celles qui ont su établir un équilibre entre la prospérité économique, la justice, la mémoire et le respect de la dignité humaine.

Les peuples qui progressent durablement ne sont pas nécessairement ceux qui commettent moins d’erreurs. Ce sont souvent ceux qui apprennent à reconnaître leurs erreurs et à en tirer des leçons.

La véritable question pour notre pays n’est donc pas seulement de savoir comment produire davantage de richesses. Elle est aussi de savoir comment restaurer l’harmonie avec nous-mêmes. Comment réconcilier le passé avec l’avenir. Comment substituer la culture de la violence à celle de la dignité. Comment transformer la logique de domination en logique de service.

Aucune nation ne peut durablement prospérer lorsqu’elle demeure en guerre contre sa propre conscience.
La paix véritable ne se construit pas seulement par des accords politiques.
Elle naît aussi de la capacité d’un peuple à reconnaître sa dette morale envers la vérité, la justice et la dignité humaine.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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