Par José Bakima
À première vue, les grandes puissances semblent s’affronter pour le contrôle des minerais critiques, des routes maritimes, des infrastructures numériques ou des chaînes d’approvisionnement. Les États-Unis redécouvrent l’Afrique. La Chine consolide ses positions. L’Inde, la Turquie, les pays du Golfe et la Russie étendent leur présence. Les commentateurs parlent d’une nouvelle « course à l’Afrique ».
Mais cette lecture demeure superficielle.Elle décrit les mouvements des acteurs sans interroger la scène sur laquelle ils évoluent.Car, avant d’être économique ou géopolitique, toute civilisation repose sur une manière particulière d’habiter le réel. Autrement dit, toute économie est l’expression visible d’une ontologie invisible.
L’économie n’est jamais que l’ombre d’une ontologie.L’ontologie dominante de la modernité repose sur une intuition fondamentale : le monde est constitué d’entités séparées.L’individu est séparé de la communauté.La société est séparée de la nature.L’économie est séparée de la culture.Le présent est séparé du passé.L’homme est séparé du vivant.
Dans un tel univers, la relation apparaît secondaire.L’objet précède le lien.La possession précède la circulation.La propriété précède la responsabilité.Cette ontologie produit naturellement une économie de l’extraction.Puisque les êtres sont pensés comme autonomes, la richesse consiste à prélever, accumuler et contrôler.Le minerai devient une marchandise.La forêt devient une réserve.Le fleuve devient une ressource.L’homme devient un capital humain.Le temps devient un coût.Même la connaissance finit par devenir une propriété privatisable.
L’extraction n’est donc pas un accident du capitalisme.Elle constitue la traduction économique d’une métaphysique de la séparation. Le Continuisme propose un renversement beaucoup plus radical.Il affirme que rien n’existe isolément.Toute réalité est relation.Toute existence est circulation.Toute identité est continuité.Le réel n’est pas une collection d’objets.Il est une architecture de relations.
Le Dikenga n’est pas un simple symbole.Il représente précisément cette architecture dynamique où chaque réalité n’existe qu’en participant à un ensemble plus vaste qu’elle-même.Ainsi, le minerai n’est pas seulement un minerai.Il appartient à une montagne.La montagne appartient à un bassin versant.Le bassin appartient à un territoire.Le territoire appartient à une mémoire.Cette mémoire appartient à une civilisation.
L’économie cesse alors d’être la science de la rareté.Elle devient la science de la continuité des relations. C’est pourquoi la question stratégique du XXIᵉ siècle n’est pas :« Qui exploitera les minerais africains ? »Cette question demeure prisonnière de l’ancien paradigme.La véritable question est :« Quelle architecture permettra aux richesses africaines de produire davantage de vie qu’elles n’en consomment ? »
Le déplacement paraît subtil.Il est en réalité révolutionnaire.Une mine ne devrait jamais être évaluée uniquement par son rendement financier.Elle devrait être évaluée selon la qualité des continuités qu’elle engendre.Produit-elle davantage de connaissances ?Davantage d’universités ?Davantage d’ingénieurs ?Davantage d’entreprises locales ?Davantage d’écosystèmes restaurés ?Davantage de souveraineté ?Davantage de générations capables de poursuivre l’œuvre commencée ?
Si la réponse est négative, alors il ne s’agit pas d’un développement.Il s’agit d’une extraction. Dans cette perspective, le débat entre « America First » et « China First » apparaît secondaire.Chaque grande puissance poursuit naturellement ses propres intérêts.Il serait naïf d’attendre d’elle qu’elle poursuive ceux de l’Afrique à sa place.
Mais il serait tout aussi naïf de croire que le salut résiderait simplement dans un changement de partenaire.Changer d’extracteur ne supprime pas l’extraction.Changer de financeur ne transforme pas une civilisation.Changer de drapeau ne modifie pas une ontologie.
La véritable révolution consiste à transformer la nature même de la relation. Le Continuisme appelle cette transformation la civilisation de la continuité.Une civilisation où la richesse ne se mesure plus seulement par ce qui est produit, mais par ce qui demeure.Ce qui demeure dans les sols.Ce qui demeure dans les institutions.Ce qui demeure dans les communautés.Ce qui demeure dans les savoirs.Ce qui demeure dans les générations futures.
Une civilisation qui épuise ses rivières pour accroître son produit intérieur brut s’appauvrit.Une civilisation qui détruit ses cultures pour augmenter ses exportations se décapitalise.Une civilisation qui vend aujourd’hui l’avenir de ses enfants contre quelques points de croissance comptable confond richesse et consommation.La continuité devient alors le véritable critère de la prospérité.
L’Afrique possède probablement l’une des plus grandes opportunités historiques de notre temps.Parce qu’elle demeure encore riche de nombreuses continuités que d’autres civilisations ont parfois rompues.Continuité entre les vivants et les ancêtres.Continuité entre la terre et la communauté.Continuité entre l’économie et le sacré.Continuité entre l’homme et le vivant.
Cette mémoire n’est pas un vestige du passé.Elle constitue peut-être la ressource philosophique la plus stratégique du XXIᵉ siècle.Le monde entre progressivement dans une crise des séparations.Le Continuisme répond par une politique des relations.
Le monde cherche à mieux exploiter.Le Continuisme cherche à mieux relier.Le monde cherche à accumuler. Le Continuisme cherche à faire durer.Car la véritable richesse n’est jamais ce que l’on extrait.La véritable richesse est ce que l’on transmet.Et une civilisation ne survit pas parce qu’elle possède davantage de ressources. Elle survit parce qu’elle sait maintenir la continuité de la vie à travers le temps.
L’Africa Continuité n’est donc pas un slogan géopolitique.Elle est une proposition ontologique adressée au monde.Elle affirme que le XXIᵉ siècle ne sera pas sauvé par une nouvelle puissance dominante, mais par une nouvelle manière d’habiter la Terre. Le Continuisme nomme cette manière d’habiter : la civilisation de la continuité.
