Le rôle de la gouvernance nationale et locale dans la récurrence des conflits armés
John M. Ulimwengu
Résumé
Depuis 1996, la République démocratique du Congo (RDC) a connu une succession presque ininterrompue de rébellions : AFDL, RCD, MLC, CNDP, M23, puis, plus récemment, l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et, en octobre 2026, le Front pour la refondation de la nation (FRN). À ces mouvements d’envergure nationale s’ajoutent des insurrections locales (Kamuina Nsapu au Kasaï, CODECO en Ituri, Mobondo dans le Kwamouth) et plus d’une centaine de groupes armés dans l’Est. Cet article examine dans quelle mesure la qualité de la gouvernance – au niveau national comme au niveau local – aide à comprendre cette récurrence.
L’analyse articule trois niveaux d’observation : les trajectoires congolaises de gouvernance, de qualité électorale, de violence armée et d’accès aux services ; une comparaison transversale de 48 pays d’Afrique subsaharienne ; et une estimation exploratoire de la relation entre gouvernance et conflit sur 332 observations pays-période, couvrant les années 1996–2024. Elle mobilise les Worldwide Governance Indicators (WGI), V-Dem, les données de l’UCDP et les Indicateurs du développement dans le monde (WDI).
Quatre constats se dégagent. Avec un indice composite de −1,48 en 2023, la RDC présente le sixième score le plus faible parmi les 48 pays étudiés. À l’échelle régionale, la gouvernance est corrélée à l’accès aux services de base (coefficients compris entre 0,55 et 0,64 en valeur absolue) et à la qualité électorale (r = 0,84). Dans le panel, un conflit est observé au cours des quatre années suivantes pour 65 % des observations situées sous un indice d’environ −1,1, contre 20 % au-dessus ; cette fréquence atteint 7 % au-delà de −0,25. Enfin, plusieurs grandes rébellions congolaises ont été dirigées par d’anciens responsables politiques ou militaires, tandis que les violences locales renvoient notamment à des défaillances de l’arbitrage foncier, coutumier et judiciaire.
Ces associations ne permettent ni d’établir une causalité ni de définir un niveau de gouvernance qui garantirait la paix. Les conflits détériorent eux-mêmes les institutions, et les interventions extérieures, les ressources minières et les dynamiques territoriales interviennent dans leur persistance. Les résultats justifient néanmoins de placer la qualité institutionnelle au cœur de la prévention. L’article propose des repères de suivi et examine les réformes susceptibles de rendre l’accès au pouvoir, l’exercice de l’autorité et le règlement des différends plus prévisibles et plus légitimes.
1. Introduction : une récurrence qui interroge
La RDC est l’un des rares pays au monde où la rébellion armée est devenue, depuis trente ans, un mode quasi ordinaire de contestation et de négociation politique. La guerre de 1996–1997 a renversé le régime de Mobutu ; celle de 1998–2003, souvent qualifiée de « guerre mondiale africaine » en raison de l’implication des armées de plusieurs pays de la région, a abouti à un partage du pouvoir entre belligérants. Les élections de 2006 devaient clore ce cycle. Elles ont été suivies par la rébellion du CNDP (2006–2009), puis par celle du M23 (2012–2013), sa résurgence à partir de fin 2021, la prise de Goma (janvier 2025) et de Bukavu (février 2025), et enfin, le 12 octobre 2026, l’annonce à Goma par l’ancien président Joseph Kabila d’un mouvement politico-militaire, le FRN, présenté comme succédant à l’AFC/M23.
La récurrence des rébellions appelle plusieurs explications qui se complètent : financement des groupes armés par les ressources minières, interventions des pays voisins, présence de groupes étrangers tels que les FDLR et les ADF, conflits fonciers et identitaires, fragilité de l’appareil sécuritaire. L’article examine la place de la gouvernance dans cet ensemble, en la définissant comme les règles et les pratiques par lesquelles le pouvoir est acquis, exercé et contrôlé. Il cherche à comprendre les mécanismes associés à la répétition des conflits, sans prétendre en attribuer une proportion précise à une cause unique.
L’hypothèse centrale est que la qualité des institutions influe sur les possibilités de contestation pacifique, la fourniture des services publics et la confiance envers l’État. Lorsque ces fonctions se dégradent, des élites exclues peuvent juger le recours aux armes plus avantageux, tandis que des communautés cessent de reconnaître l’État comme un arbitre crédible. L’existence éventuelle d’une relation non linéaire entre gouvernance et conflit mérite dès lors d’être examinée. Un seuil statistique peut éclairer cette relation ; il ne se confond toutefois pas avec une frontière universelle entre paix et guerre.
Après le cadre analytique et la revue de la littérature, l’article présente les données et la méthode. Il examine ensuite les trajectoires des rébellions congolaises, puis les résultats quantitatifs et leur portée. L’analyse de la gouvernance locale conduit aux implications de politique publique, avant une discussion des limites et une conclusion.
2. De la gouvernance au seuil de la prise d’armes
2.1. Ce que dit la littérature
Trois ensembles de travaux éclairent les liens entre gouvernance et rébellion. Le premier met en regard les opportunités de mobilisation armée — financement, terrain, faiblesse militaire de l’État — et les griefs liés à l’exclusion ou aux inégalités entre groupes (Collier et Hoeffler, 2004 ; Fearon et Laitin, 2003 ; Cederman, Wimmer et Min, 2010 ; Cederman, Gleditsch et Buhaug, 2013). Ces approches sont complémentaires : la capacité de l’État influe sur la faisabilité d’une insurrection, tandis que sa légitimité et ses pratiques de redistribution contribuent à façonner les motifs de mobilisation.
Un deuxième ensemble de travaux porte sur la qualité institutionnelle. Le Rapport sur le développement dans le monde 2011 souligne le rôle des institutions dans la prévention de la violence et la lenteur des transformations nécessaires à leur consolidation : les expériences étudiées se comptent souvent en décennies (Banque mondiale, 2011). Fearon (2010) et Hegre et Nygård (2015) montrent également que les indicateurs de gouvernance apportent une information sur le déclenchement ou la reprise des conflits au-delà de celle fournie par le revenu par habitant.
Le troisième ensemble concerne le mode d’accès au pouvoir et le profil des dirigeants. Les régimes intermédiaires (« anocraties ») sont plus exposés aux guerres civiles que les démocraties consolidées et les autocraties stables (Hegre et al., 2001). Les élections tenues à faible niveau de revenu et sans contre-pouvoirs peuvent accroître le risque de violence (Collier et Rohner, 2008). L’exclusion de groupes ou d’élites du partage du pouvoir est un prédicteur robuste de rébellion (Roessler, 2016), et les gouvernements africains utilisent de larges cabinets pour acheter l’inclusion – au prix de l’efficacité (Francois, Rainer et Trebbi, 2015). Enfin, l’identité des dirigeants compte : leur changement modifie significativement la trajectoire de croissance, surtout en l’absence de contre-pouvoirs (Jones et Olken, 2005), et des dirigeants plus instruits sont associés à de meilleures performances économiques (Besley, Montalvo et Reynal-Querol, 2011).
2.2. Le cadre retenu
La figure 1 présente les mécanismes proposés. Les règles d’accès au pouvoir, les modalités de sélection des dirigeants et le fonctionnement des institutions locales contribuent à façonner la qualité de la gouvernance. Celle-ci intervient dans l’accès aux services, la confiance envers l’État et le traitement des différends entre groupes ou entre élites. Lorsque les voies de recours pacifiques perdent leur crédibilité, la mobilisation armée peut devenir une option pour certains acteurs. Les accords qui accordent des postes ou des grades aux chefs rebelles peuvent ensuite entretenir cette dynamique, s’ils rendent les bénéfices de la violence plus visibles que ceux de la participation pacifique. Ce schéma expose des hypothèses explicatives ; les données mobilisées ne permettent pas d’identifier séparément chacun de ces mécanismes.

Source : élaboration de l’auteur, à partir de la littérature citée.
3. Données et méthode
3.1. Sources
Gouvernance : Worldwide Governance Indicators (Banque mondiale, mise à jour de septembre 2026), six dimensions notées approximativement de −2,5 à +2,5 (moyenne mondiale 0, écart-type 1) : voix et redevabilité (VA), stabilité politique et absence de violence (PV), efficacité gouvernementale (GE), qualité de la réglementation (RQ), État de droit (RL) et contrôle de la corruption (CC).
Qualité électorale : indice V-Dem « élections propres » (v2xel_frefair, 0–1), via Our World in Data.
Conflit : morts liées aux combats (UCDP, via les Indicateurs du développement dans le monde, VC.BTL.DETH). Ces données ne couvrent que les conflits impliquant un État ; elles excluent la violence entre groupes non étatiques et la violence contre les civils, très importantes en RDC. Elles sous-estiment donc l’ampleur réelle de la violence.
Développement et services : PIB par habitant (USD constants 2015), mortalité des moins de 5 ans, accès à l’électricité, à l’eau potable de base, taux d’achèvement du primaire, pauvreté, nouveaux déplacements internes (WDI, mise à jour d’octobre 2026).
3.2. Indice composite et estimation du seuil
L’indice composite retenu pour l’analyse régionale est la moyenne simple de quatre dimensions WGI : voix et redevabilité (VA), efficacité gouvernementale (GE), État de droit (RL) et contrôle de la corruption (CC). La stabilité politique est exclue afin de limiter le chevauchement entre la mesure de gouvernance et celle de la violence. Ce choix réduit un risque de circularité sans supprimer les liens entre perceptions institutionnelles et contexte sécuritaire.
Le panel comprend 332 observations pays-période pour 48 pays d’Afrique subsaharienne, réparties entre sept dates de départ : 1996, 2000, 2004, 2008, 2012, 2016 et 2020. La variable de résultat prend la valeur 1 lorsqu’au moins une année de la période suivante, de t+1 à t+4, enregistre 25 morts ou plus liés aux combats. Ce critère mesure la présence de violence armée au niveau pays-année ; il ne distingue pas, à lui seul, apparition, reprise et poursuite d’un conflit. Mesurer la gouvernance au début de la période limite la simultanéité des observations, sans éliminer la causalité inverse.
L’analyse combine les fréquences de conflit par tranche de gouvernance, des régressions logistiques et un modèle à deux paliers. Les régressions introduisent successivement le revenu par habitant et la présence d’un conflit durant la période précédente ; leurs erreurs-types sont regroupées par pays. Le point de rupture du modèle à deux paliers maximise la vraisemblance, et son incertitude est évaluée par 1 000 rééchantillonnages bootstrap de pays. Une estimation complémentaire porte sur les observations sans conflit au cours des quatre années précédentes. Les « déclenchements » ainsi définis peuvent donc inclure la reprise d’un conflit après une période d’accalmie.
4. Anatomie des rébellions congolaises
4.1. Qui prend les armes ?
Le tableau 1 recense les principaux mouvements armés depuis 1996. Un constat ressort : plusieurs grandes rébellions congolaises ont été dirigées par des acteurs issus de l’appareil d’État ou ayant bénéficié d’accords antérieurs de partage du pouvoir. Le RCD est né en 1998 d’une rupture au sein de la coalition victorieuse de l’AFDL. Le CNDP a été dirigé par un officier issu du RCD qui a refusé le brassage dans l’armée unifiée. Le M23 a été formé en 2012 par des officiers ex-CNDP intégrés dans les FARDC en 2009, invoquant le non-respect des accords du 23 mars 2009. L’AFC a été lancée en décembre 2023 par Corneille Nangaa, président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de 2015 à 2021, qui avait organisé les élections de 2018. Enfin, en octobre 2026, Joseph Kabila, président de 2001 à 2019, a pris la tête du FRN, après sa condamnation à mort par contumace en septembre 2025.
Tableau 1. Principales rébellions en RDC depuis 1996 : dirigeants, origine et déclencheurs
| Mouvement (année) | Dirigeant(s) | Profil / origine | Grief invoqué ou déclencheur | Issue |
| AFDL (1996) | Laurent-Désiré Kabila | Ancien maquisard des années 1960 ; coalition soutenue par le Rwanda et l’Ouganda | Fin du régime Mobutu ; insécurité des Banyamulenge ; camps de réfugiés au Kivu | Prise du pouvoir en mai 1997 |
| RCD (1998) | E. Wamba dia Wamba, puis É. Ilunga, A. Ruberwa | Anciens alliés de l’AFDL, anciens mobutistes, intellectuels | Rupture entre L.-D. Kabila et ses alliés ; « dérive autoritaire » | Accord global et inclusif (2002) : vice-présidence (2003–2006) |
| MLC (1998) | Jean-Pierre Bemba | Homme d’affaires, fils d’un entrepreneur influent de l’ère Mobutu | Contestation du pouvoir de L.-D. Kabila | Vice-présidence (2003–2006) ; candidat en 2006 (42 % au second tour) |
| CNDP (2006) | Laurent Nkunda | Officier issu du RCD refusant le brassage dans l’armée unifiée | Protection des Tutsi congolais ; présence des FDLR | Accords du 23 mars 2009 : intégration dans les FARDC |
| M23 (2012) | Sultani Makenga, Bosco Ntaganda | Officiers ex-CNDP intégrés dans les FARDC en 2009 | Non-respect des accords du 23 mars 2009 | Défaite militaire (nov. 2013) ; déclarations de Nairobi |
| Kamuina Nsapu (2016) | Jean-Pierre Mpandi | Chef coutumier non reconnu par l’État | Litige de reconnaissance coutumière au Kasaï-Central | Chef tué en août 2016 ; violences étendues aux Kasaï en 2016–2017 |
| CODECO (2017– ) | Direction fragmentée | Coopérative agricole lendu devenue milice (Ituri) | Conflit foncier ancien Hema–Lendu | Actif |
| M23 (résurgence, 2021– ) | Sultani Makenga | Mêmes cadres qu’en 2012 | Non-application des engagements de 2013 ; FDLR | Prise de Goma (janv. 2025), Bukavu (févr. 2025), entrée à Uvira (déc. 2025) ; processus de Doha |
| Mobondo (2022– ) | Direction diffuse | Milices issues de la communauté yaka (Kwamouth) | Redevances coutumières et accès à la terre (Teke–Yaka) | Actif dans l’ouest du pays |
| AFC (déc. 2023) | Corneille Nangaa | Président de la CENI de 2015 à 2021, organisateur des élections de 2018 | Légitimité du pouvoir ; « refondation » de l’État | Alliance politico-militaire avec le M23 |
| FRN (oct. 2026) | Joseph Kabila | Président de la République de 2001 à 2019 ; condamné à mort par contumace (sept. 2025) | « Mettre fin à la tyrannie » ; invocation de l’article 64 de la Constitution | Présenté comme successeur de l’AFC/M23 ; en cours |
Sources : compilation de l’auteur à partir de Stearns (2022), Verweijen (2016), rapports du Groupe d’experts de l’ONU et presse (France 24, Jeune Afrique, Africanews, Actualite.cd, octobre 2026). Liste non exhaustive.
Ces trajectoires sont compatibles avec le mécanisme décrit par Roessler (2016) : lorsque la cooptation et l’exclusion remplacent des règles prévisibles d’accès au pouvoir, certaines élites évincées conservent les réseaux, les compétences militaires et les alliances nécessaires à une mobilisation armée. Les arrangements de paix peuvent également modifier les incitations. Les accords de 2002–2003 ont ouvert des vice-présidences aux dirigeants du RCD et du MLC ; ceux de 2009 ont permis l’intégration de combattants du CNDP avec leurs grades. Ces compromis répondaient à une urgence de pacification, mais leur répétition a pu accréditer l’idée que la force constituait un moyen d’obtenir une reconnaissance politique ou militaire (Stearns, 2022 ; Verweijen, 2016).
À l’échelle locale, les mécanismes de mobilisation sont plus étroitement liés à l’exercice quotidien de l’autorité. La crise Kamuina Nsapu, en 2016, s’inscrit dans un différend sur la reconnaissance d’un chef coutumier au Kasaï-Central. Les violences Mobondo, à partir de 2022, renvoient notamment aux redevances coutumières et à l’accès à la terre entre communautés teke et yaka. En Ituri, les groupes regroupés sous l’appellation CODECO s’inscrivent dans une histoire de tensions foncières et intercommunautaires. Ces cas mettent en évidence le rôle des arbitrages locaux, sans exclure leurs liens avec les rapports de force provinciaux et nationaux.
4.2. Le mode d’accès au pouvoir : la qualité électorale
La figure 2 rapproche l’évolution de l’indice électoral V-Dem de la chronologie des rébellions. Dans la série fournie, l’indice reste nul de 1993 à 2005, puis atteint 0,27 en 2007–2009, après les élections de 2006. Il recule ensuite à 0,15–0,16 entre 2013 et 2018, remonte à 0,20 en 2019–2021 et se situe autour de 0,18 en 2024–2025. La trajectoire traduit une amélioration limitée et non durable de la qualité électorale. Une valeur de 0,5 constitue ici un repère sur l’échelle de l’indice, et non une catégorie électorale dont la validité serait établie par cette analyse.

Sources : V-Dem v15 via Our World in Data (v2xel_frefair) ; chronologie compilée par l’auteur. La valeur 2026 n’est pas encore disponible.
Les observateurs ont documenté les faiblesses de chaque cycle. En 2018, l’analyse par le Financial Times de données attribuées à la CENI et de celles collectées par les quelque 40 000 observateurs de l’Église catholique (CENCO) indiquait un écart important avec les résultats officiels ; la CENI a démenti toute fraude et la CENCO n’a pas authentifié publiquement ces fuites. En 2023, la mission du Centre Carter a conclu que le processus « n’a pas satisfait à certains engagements internationaux clés », relevant notamment un fichier électoral non audité de façon transparente, des retards logistiques massifs, une compilation des résultats s’écartant des procédures établies et l’annulation des résultats de 81 candidats à l’Assemblée nationale pour fraude (Centre Carter, 2024). La mission CENCO-ECC a de son côté exprimé des doutes sur la fiabilité du fichier électoral (CENCO-ECC, 2024).
La juxtaposition des cycles électoraux et des rébellions ne suffit pas à établir un lien causal. Plusieurs mouvements ont des racines antérieures aux scrutins, et leurs dirigeants peuvent invoquer la légitimité du pouvoir à des fins de mobilisation. Le parcours de Corneille Nangaa, passé de la présidence de la CENI à la direction de l’AFC, illustre néanmoins la porosité entre compétition institutionnelle et contestation armée. Il invite à examiner la crédibilité des voies de recours, la stabilité des règles constitutionnelles et la possibilité d’une opposition pacifique, plutôt qu’à déduire les causes de la guerre des seules justifications avancées par ses protagonistes.
4.3. Le profil des dirigeants et le mode de promotion
Le rôle des dirigeants appelle une distinction entre leurs caractéristiques individuelles et les règles qui organisent leur recrutement et leur carrière. Les données disponibles ne permettent pas d’estimer systématiquement l’effet de leur formation, de leur expérience ou de leur mode de nomination en RDC. La littérature conduit toutefois à examiner trois mécanismes institutionnels.
Le premier concerne le poids de la loyauté politique dans les nominations. Lorsque la survie du pouvoir dépend de coalitions changeantes, la distribution des postes peut servir à maintenir des soutiens plutôt qu’à assurer l’adéquation entre compétences et responsabilités. Les travaux de Francois, Rainer et Trebbi (2015) éclairent cette logique de partage du pouvoir en Afrique. La taille d’un gouvernement ne suffit cependant pas, à elle seule, à démontrer une sélection inefficace ou un défaut de compétence.
Le deuxième mécanisme tient aux perspectives de promotion associées à la violence. L’intégration d’anciens rebelles avec maintien de leurs grades peut faciliter un accord immédiat tout en créant des attentes comparables chez d’autres acteurs armés. Le problème réside dans la répétition d’arrangements insuffisamment encadrés par des critères de compétence, de responsabilité et de contrôle civil (Stearns, 2022 ; Verweijen, 2016).
Le troisième mécanisme concerne la responsabilité à l’égard des résultats. Lorsque les critères d’évaluation et les sanctions sont peu transparents, la proximité avec les détenteurs du pouvoir peut peser davantage que la qualité du service rendu. Les faibles scores d’efficacité gouvernementale (−1,67 en 2025) et de contrôle de la corruption (−1,49) signalent des difficultés institutionnelles générales ; ils ne mesurent pas directement les pratiques de promotion ni les performances individuelles.
L’enjeu analytique est donc d’identifier les règles qui favorisent la compétence, la responsabilité et l’inclusion. Une base biographique des ministres, gouverneurs et responsables militaires, associée à des données sur les nominations et les résultats administratifs, permettrait de dépasser les observations qualitatives. En son absence, attribuer les trajectoires observées au profil d’un dirigeant particulier serait prématuré.
5. Résultats quantitatifs
5.1. Trente ans de gouvernance au plancher
La figure 3 retrace l’évolution des six dimensions WGI pour la RDC entre 1996 et 2025. Toutes sont restées en permanence au-dessous de −1, soit dans la frange la plus basse de l’échelle mondiale. L’amélioration observée entre 2000 et 2007 – période de la transition et des élections de 2006 – est réelle : la dimension « voix et redevabilité » est passée de −1,92 à −1,10, la « qualité de la réglementation » de −2,59 à environ −1,4. Mais elle s’est interrompue après 2008. Depuis quinze ans, l’efficacité gouvernementale (−1,67 en 2025), l’État de droit (−1,66) et le contrôle de la corruption (−1,49) stagnent, tandis que la stabilité politique s’est à nouveau dégradée (−2,13 en 2025).

Sources : Banque mondiale, Worldwide Governance Indicators (mise à jour 2026) ; UCDP via WDI (VC.BTL.DETH, conflits impliquant un État uniquement). La ligne pointillée indique le seuil estimé pour l’indice composite (section 5.4).
La figure 3 met également en regard la gouvernance et les épisodes de forte mortalité au combat, notamment en 1997–1999, 2009, 2017 et 2022. Leur coexistence avec des institutions fragiles est compatible avec une relation réciproque : la guerre affaiblit l’administration et la confiance, tandis que les défaillances institutionnelles peuvent faciliter la mobilisation armée. La comparaison régionale élargit l’observation, mais ne résout pas, à elle seule, ce problème d’identification.
5.2. Gouvernance, développement et services de base en RDC
La figure 4 présente quatre trajectoires de développement. Le PIB par habitant, de 832 USD (constants 2015) en 1990, a chuté jusqu’à environ 320 USD en 2001–2002 ; il était remonté à 554 USD en 2024, soit encore un tiers au-dessous de son niveau de 1990. La mortalité des moins de cinq ans a fortement reculé entre 2000 (185 ‰) et 2015 (92 ‰), mais stagne depuis (90 ‰ en 2024). L’accès à l’électricité a progressé de 7 % à 22 % de la population entre 2000 et 2024, ce qui reste parmi les plus faibles taux de la région. La part de la population disposant d’eau potable de base n’a pas progressé (environ 37 % en 2000, 36 % en 2024) : la couverture n’a donc pas progressé au rythme des besoins. La pauvreté, mesurée au seuil international de 3,00 USD par jour (PPA 2021), touchait encore 85 % de la population en 2020.

Source : Banque mondiale, WDI (mise à jour octobre 2026). Les ruptures de séries (électricité 2005–2007, mortalité 1996) reflètent des changements de source ; la série « eau » est modélisée et lissée par le JMP OMS/UNICEF.
Ces trajectoires sont cohérentes avec l’hypothèse selon laquelle la stagnation institutionnelle limite la conversion de la croissance en services. Elles ne permettent pas d’isoler l’effet de la gouvernance de celui des guerres, des chocs sur les prix des minerais ou de la croissance démographique. Les déplacements constituent une autre manifestation du coût humain : les nouveaux déplacements internes liés aux conflits ont dépassé 4 millions en 2022 et 3,7 millions en 2023 (IDMC, via WDI). Il s’agit de mouvements de déplacement, et non nécessairement de personnes distinctes.
5.3. Comparaison régionale : gouvernance, services et cohésion
La figure 5 compare les 48 pays d’Afrique subsaharienne. L’indice composite de gouvernance 2023 est corrélé positivement à l’accès à l’électricité (r = 0,55), à l’eau potable de base (r = 0,64) et au taux d’achèvement du primaire (r = 0,56 ; 37 pays), et négativement à la mortalité des moins de cinq ans (r = −0,61). Il est aussi corrélé au logarithme du PIB par habitant (r = 0,59), ce qui rappelle qu’une partie de ces associations reflète le niveau de revenu.

Sources : WGI 2023 ; WDI, dernière valeur disponible 2019–2023. Ligne pointillée : seuil estimé (section 5.4). Corrélations de Pearson ; elles n’établissent pas de causalité.
La RDC cumule un faible indice composite de gouvernance (−1,48, soit le sixième score le plus bas de la région), un accès limité à l’électricité (22 %) et à l’eau potable de base (35 %). Pour ces deux services, elle se situe au-dessous de la relation moyenne estimée dans l’échantillon régional. Le taux d’achèvement du primaire (76 %) est, en revanche, relativement élevé au regard de son score institutionnel. La politique de gratuité engagée en 2019 fournit un élément de contexte, mais ces données descriptives ne permettent pas d’en isoler l’effet.
La figure 6 rapproche la qualité électorale, l’indice composite de gouvernance et la stabilité politique. Le panneau a) présente une forte corrélation entre qualité électorale et qualité institutionnelle (r = 0,84). Cette association doit être interprétée en tenant compte de la composante « voix et redevabilité » de l’indice composite, conceptuellement proche de la qualité électorale. Le Rwanda illustre une trajectoire différenciée : son score composite relativement élevé coexiste avec une valeur négative pour cette composante (−0,53). Le panneau b) montre une corrélation positive avec la stabilité politique (r = 0,73), dimension sur laquelle la RDC figure parmi les cinq pays les moins bien classés de l’échantillon en 2023.

Sources : V-Dem via Our World in Data ; WGI 2023. L’indicateur de stabilité politique (PV) intègre en partie la violence observée : la relation du panneau b) est en partie mécanique et doit être interprétée avec prudence.
5.4. Existe-t-il un seuil de gouvernance ?
La figure 7 constitue le cœur de l’analyse. Le panneau a) montre la fréquence observée du conflit armé (au moins 25 morts au combat sur une année) dans les quatre années qui suivent, selon le niveau de gouvernance en début de période. La relation est forte et non linéaire : 66 % des observations avec un indice inférieur à −1,25 ont été suivies d’un conflit, 52 % entre −1,25 et −1, 37 % entre −1 et −0,75, 21 % entre −0,75 et −0,25, et seulement 7 % au-dessus de −0,25.

Panel de 332 observations pays-période (vagues 1996 à 2020 ; conflit mesuré de t+1 à t+4). Sources : WGI ; UCDP via WDI. Associations statistiques, non causalité.
Le modèle à deux paliers situe le point de rupture à −1,08. La fréquence de conflit dans les quatre années suivantes atteint 65 % sous cette valeur, sur 106 observations, contre 20 % au-dessus, sur 226 observations. L’intervalle bootstrap à 90 %, de −1,18 à −0,16, reste large : l’emplacement exact de la rupture est donc incertain. Pour faciliter la lecture, on peut distinguer une zone de forte exposition sous environ −1,1 et une zone où la fréquence observée est plus faible au-delà de −0,25. Ce second repère provient du regroupement descriptif des observations ; il ne constitue pas un deuxième seuil validé statistiquement.
Le tableau 2 présente les régressions logistiques. Le coefficient de la gouvernance reste négatif et statistiquement significatif lorsqu’on contrôle le revenu par habitant et même lorsqu’on contrôle la présence d’un conflit au cours de la période précédente – ce qui réduit, sans l’éliminer, la crainte que la relation reflète seulement la persistance des guerres. Restreinte aux déclenchements de nouveaux conflits (31 cas sur 226 observations), l’association reste négative mais devient moins précise lorsque le revenu est contrôlé (p = 0,06). Le seuil estimé sur les seuls déclenchements est très proche (−0,98) : 31 % de déclenchements au-dessous, 9 % au-dessus.
Tableau 2. Gouvernance et probabilité de conflit armé dans les quatre années suivantes (régressions logistiques)
| Variable | (1) Conflit | (2) Conflit | (3) Conflit | (4) Déclenchement | (5) Déclenchement |
| Gouvernance composite (t) | −2,07*** (0,46) | −2,04*** (0,50) | −1,26*** (0,34) | −1,09*** (0,41) | −0,91* (0,48) |
| Log PIB par habitant (t) | −0,65** (0,31) | −0,50** (0,22) | −0,63** (0,31) | ||
| Conflit au cours des 4 années précédentes | 2,54*** (0,41) | ||||
| Observations | 332 | 327 | 327 | 226 | 224 |
| Événements (conflits / déclenchements) | 114 | — | — | 31 | — |
Note : coefficients logit ; erreurs-types regroupées par pays entre parenthèses. *** p<0,01 ; ** p<0,05 ; * p<0,10. Conflit = au moins une année avec ≥25 morts au combat (UCDP) entre t+1 et t+4. Déclenchement : échantillon limité aux pays sans conflit de t−3 à t. 48 pays d’Afrique subsaharienne, vagues 1996–2020. Sources : WGI, WDI.
Pour une observation présentant les caractéristiques de la RDC en 2020 — indice composite de −1,49 et revenu correspondant — le modèle logistique produit une probabilité ajustée d’environ 76 %. En maintenant le revenu constant, les valeurs calculées sont proches de 58 % pour un indice de −1,08 et de 30 % pour un indice de −0,5. Ces comparaisons décrivent la relation estimée dans l’échantillon. Elles ne prédisent pas la trajectoire congolaise et ne mesurent pas l’effet causal d’une réforme qui ferait progresser l’indice. Elles soulignent l’intérêt de la gouvernance comme dimension du diagnostic de vulnérabilité.
5.5. Sortir de la zone de danger : les trajectoires comparées
La figure 8 montre que la sortie de la zone de danger est possible, mais lente. La Côte d’Ivoire est passée de −1,44 en 2004 à −0,47 en 2023 ; le Libéria de −1,85 en 1996 à −0,81 en 2023 ; la Sierra Leone de −1,27 en 2000 à −0,71. Le Rwanda est passé de −1,36 à +0,15, mais par une trajectoire où l’efficacité administrative a progressé beaucoup plus vite que la redevabilité politique. À l’inverse, la RDC (−1,86 en 1996 ; −1,48 en 2023) et la Centrafrique (−1,51) n’ont jamais franchi le seuil.

Source : WGI (moyenne VA, GE, RL, CC). Les zones correspondent aux seuils estimés à la figure 7.
Ces comparaisons suggèrent deux enseignements. Les progrès institutionnels s’inscrivent d’abord dans la durée : les évolutions de la Côte d’Ivoire et du Libéria représentent des transformations de l’ordre d’un point d’indice sur des périodes longues, cohérentes avec les horizons discutés par la Banque mondiale (2011). Ensuite, un score composite proche peut recouvrir des configurations politiques différentes. L’examen des composantes, des arrangements de paix et des capacités administratives demeure indispensable pour apprécier la solidité des progrès. Franchir un repère statistique ne garantit ni leur maintien ni la disparition des violences.
6. La dimension locale de la gouvernance
Les moyennes nationales ne rendent qu’imparfaitement compte de l’expérience des citoyens. Dans un pays de 26 provinces et de plus de 100 millions d’habitants, la légitimité de l’État se construit aussi dans les décisions d’un service provincial, d’une autorité coutumière, d’un tribunal ou d’un poste de police. Trois domaines permettent de comprendre comment des défaillances de proximité peuvent nourrir la violence.
La décentralisation inachevée. La Constitution de 2006 prévoit la retenue à la source de 40 % des recettes à caractère national au profit des provinces et l’élection des organes des entités territoriales décentralisées. Les analyses disponibles indiquent que ces dispositions sont restées largement inappliquées ; les premières élections municipales n’ont été organisées qu’en 2023, et seulement dans certaines villes (Centre Carter, 2024). Le découpage de 2015, qui a porté le nombre de provinces de 11 à 26, a multiplié les entités sans leur donner les moyens correspondants.
L’arbitrage foncier et coutumier. La coexistence du droit foncier écrit et des droits coutumiers, combinée à l’ingérence politique dans la désignation des chefs, crée des conflits que l’État ne parvient pas à arbitrer. Les cas de Kamuina Nsapu et de Mobondo montrent qu’un différend local mal géré peut dégénérer en insurrection régionale en quelques mois.
L’absence de justice et de sécurité de proximité. Là où la police et la justice sont absentes ou perçues comme partiales, les groupes d’autodéfense se substituent à l’État ; nombre de groupes Maï-Maï sont nés de cette logique. Plus d’une centaine de groupes armés étaient recensés dans l’Est en 2023–2024.
La prévention doit donc intégrer l’échelle territoriale. L’accessibilité de la justice, la légitimité des autorités coutumières et la capacité d’arbitrer les litiges fonciers peuvent modifier les possibilités de règlement pacifique d’un conflit. Les données nationales ne permettent toutefois ni d’estimer un seuil local ni de transposer directement le seuil composite aux territoires. Une analyse associant données géolocalisées de violence (ACLED, UCDP-GED), enquêtes de perception et informations administratives constituerait une extension utile.
7. Implications pour la prévention et le suivi de la gouvernance
Les résultats orientent les priorités de prévention, sans fournir un classement causal des réformes. Le tableau 3 rassemble des repères pour suivre la gouvernance, l’accès aux services et les capacités locales. Il distingue implicitement des objets de nature différente : une rupture statistique exploratoire, des valeurs de comparaison régionale et des objectifs de politique publique. Leur usage exige de rendre ces différences explicites. Un tableau de bord peut structurer le dialogue et le suivi ; il ne doit pas devenir un système automatique de prédiction de la guerre.
Tableau 3. Tableau de bord indicatif des seuils de gouvernance pour la RDC
| Dimension | Indicateur | RDC (dernière valeur) | Plancher (à ne pas franchir) | Cible (zone de résilience) | Leviers associés |
| Gouvernance d’ensemble | Indice composite WGI (VA, GE, RL, CC) | −1,48 (2023) | −1,08 (seuil estimé) | −0,25 | Ensemble des leviers ci-dessous |
| Accès au pouvoir | Indice V-Dem « élections propres » (0–1) | 0,18 (2025) | 0,29 (médiane régionale) | 0,50 (élections partiellement libres et équitables) | Audit du fichier, résultats par bureau, indépendance CENI et Cour constitutionnelle |
| Redevabilité | WGI Voix et redevabilité | −1,20 (2025) | −1,08 | −0,75 (médiane régionale) | Liberté de la presse, contrôle parlementaire, opposition protégée |
| Sélection et performance | WGI Efficacité gouvernementale | −1,67 (2025) | −1,08 | −0,78 (médiane régionale) | Concours, critères de nomination publiés, contrats de performance |
| État de droit | WGI État de droit | −1,66 (2025) | −1,08 | −0,85 (médiane régionale) | Indépendance judiciaire ; fin de l’impunité et de l’intégration automatique d’ex-rebelles |
| Intégrité | WGI Contrôle de la corruption | −1,49 (2025) | −1,08 | −0,70 (médiane régionale) | Publication des contrats miniers, audits, déclarations de patrimoine |
| Services de base | Accès à l’électricité / eau de base (%) | 22 / 35 (2023) | À définir | 56 / 72 (médianes régionales) | Rétrocession liée aux résultats ; investissement public |
| Gouvernance locale | Part des recettes nationales rétrocédées aux provinces ; élections locales | Données publiques lacunaires | À documenter | 40 % (art. 175 de la Constitution) ; élections des ETD tenues | Décentralisation financière, tribunaux fonciers, reconnaissance coutumière transparente |
| Promotion au mérite | Part des recrutements et promotions par concours (administration, armée, magistrature) | Non disponible | À produire | À définir | Création d’un indicateur public de suivi |
Note de lecture : seul le repère −1,08 relatif à l’indice composite provient de l’estimation présentée en section 5.4. Sa reprise pour les composantes individuelles n’est pas validée statistiquement. Les médianes régionales sont des comparateurs, non des seuils de paix. La valeur −0,25 correspond à une tranche descriptive ; la cible électorale de 0,50 est indicative et ne constitue pas une catégorie validée de V-Dem. Les valeurs du tableau sont conservées pour faciliter la discussion, mais doivent être distinguées des obligations institutionnelles et des cibles à négocier. Sources : WGI, V-Dem, WDI.
7.1. Le mode d’accès au pouvoir
La première priorité concerne la crédibilité des règles d’accès au pouvoir. La corrélation régionale entre qualité électorale et gouvernance, ainsi que les trajectoires congolaises, justifient une attention particulière aux garanties procédurales : audit indépendant du fichier, publication des résultats par bureau de vote, calendrier réaliste, transparence de la compilation et indépendance effective des institutions de contrôle. Ces mesures rejoignent les recommandations des missions d’observation de 2023 (Centre Carter, 2024 ; CENCO-ECC, 2024). Elles visent à rendre la contestation vérifiable et son traitement institutionnel crédible.
Leur mise en œuvre doit tenir compte du contexte politique. La tenue d’élections dans un environnement institutionnel fragile ne suffit pas à prévenir la violence (Collier et Rohner, 2008). La transparence doit s’accompagner de voies de recours accessibles, de garanties pour l’opposition et de règles constitutionnelles prévisibles. L’objectif est de réduire l’incertitude sur les procédures et de préserver la possibilité d’une compétition pacifique.
7.2. Le profil des dirigeants et la promotion
La deuxième priorité porte sur la sélection des responsables et la responsabilité dans l’exercice des fonctions publiques. Des critères de nomination publiés, des recrutements fondés sur les compétences et des évaluations indépendantes peuvent rendre les carrières moins dépendantes des rapports de force politiques. Dans le secteur de la sécurité, l’intégration d’anciens combattants doit relever de procédures individuelles, assorties d’une vérification des antécédents, de critères professionnels et de mécanismes de responsabilité pour les crimes graves. Il s’agit de réduire les avantages attendus d’une mobilisation armée, tout en préservant des possibilités crédibles de réinsertion.
Cette orientation ne supprime pas le besoin d’inclusion. Les accords de partage du pouvoir peuvent contribuer à une sortie de crise, mais leurs effets dépendent des garanties qu’ils offrent au-delà de la distribution des postes. La représentation des territoires, la protection de l’opposition et la sécurité des personnes doivent permettre une participation durable sans faire de la capacité de nuisance le principal critère d’accès aux responsabilités.
7.3. La gouvernance locale
La troisième priorité concerne la capacité de l’État à régler les différends au plus près des populations. Elle suppose des financements locaux prévisibles et transparents, des organes représentatifs, une justice accessible et des procédures explicites de reconnaissance des autorités coutumières. Le suivi des ressources transférées doit être rapproché de celui des services effectivement rendus. Les mécanismes fonciers doivent, pour leur part, permettre d’examiner les droits concurrents et de traiter les plaintes avant leur transformation en affrontements.
La décentralisation ne produit pas automatiquement ces résultats. Sans contrôle des budgets, publicité des décisions et recours pour les citoyens, elle peut déplacer la captation des ressources vers des acteurs locaux. Le renforcement des moyens doit donc aller de pair avec celui des responsabilités et des mécanismes de contrôle.
8. Conclusion
La récurrence des rébellions en RDC met en cause la capacité des institutions à organiser la compétition politique, à limiter l’arbitraire et à résoudre les différends. Les ressources minières, les interventions extérieures et les héritages historiques restent essentiels à l’explication. La gouvernance permet toutefois de comprendre comment ces facteurs rencontrent un État dont les règles sont contestées et les capacités inégalement présentes sur le territoire. Les parcours d’anciens responsables devenus chefs rebelles et les crises d’autorité locales éclairent deux dimensions complémentaires de cette fragilité.
L’analyse régionale montre une association forte entre faible gouvernance et présence ultérieure de conflits, mais elle ne définit ni un seuil universel de sécurité ni l’effet attendu d’une réforme précise. Pour la RDC, l’enjeu est de transformer ce diagnostic en responsabilités vérifiables : garantir des procédures crédibles d’accès au pouvoir, encadrer les nominations et les accords de réintégration, renforcer la justice de proximité et assurer la traçabilité des ressources locales. Ces priorités gagneraient à être suivies au moyen d’indicateurs publics, ventilés par territoire lorsque les données le permettent, et discutées régulièrement avec les institutions de contrôle et les populations concernées. La prévention durable suppose que la voie institutionnelle offre des possibilités réelles de participation et de recours, et que la protection des citoyens demeure une obligation quotidienne de l’État.
