PAR JOSE M. BAKIMA  DMV, MSc, PhD

Michael Hudson nous rappelle une vérité que l’économie moderne a souvent oubliée : la monnaie n’est jamais neutre.

Elle n’est pas seulement un moyen de paiement.

Elle est une institution politique.

Elle est un langage collectif.

Elle est une mémoire organisée.

Elle est une manière pour une société de définir ce qu’elle considère comme une richesse, ce qu’elle décide de protéger et ce qu’elle choisit de transmettre.

L’histoire monétaire des États-Unis illustre cette réalité avec une remarquable clarté.

Selon Hudson, les débats qui ont traversé les États-Unis au XIXᵉ siècle ne portaient pas simplement sur les banques, les taux d’intérêt ou la quantité de monnaie en circulation.

Ils opposaient deux projets de civilisation.

D’un côté, une société de plantations fondée sur l’esclavage, attachée à une autonomie maximale des États fédérés, méfiante à l’égard d’un État central puissant et favorable à une monnaie métallique relativement rare.

De l’autre, une société industrielle en expansion, nécessitant un crédit abondant, des infrastructures, un système bancaire organisé et une capacité accrue de l’État fédéral à coordonner le développement économique.

La monnaie devenait ainsi le champ visible d’un conflit beaucoup plus profond.

Le conflit ne portait pas uniquement sur l’économie.

Il portait sur la nature même de la société.

Cette observation rejoint une intuition fondamentale du Dikenga.

Les institutions visibles ne sont jamais premières.

Elles procèdent toujours d’une vision du monde.

Avant l’économie, il existe une anthropologie.

Avant les banques, il existe une conception de l’homme.

Avant les constitutions, il existe une cosmologie.

Le Dikenga enseigne précisément cette hiérarchie.

L’énergie spirituelle donne naissance aux valeurs.

Les valeurs structurent les institutions.

Les institutions organisent les échanges.

Les échanges produisent finalement les formes économiques.

Autrement dit :

Cosmologie → Anthropologie → Institutions → Monnaie → Économie.

L’erreur fréquente des analyses contemporaines consiste à inverser cette chaîne.

On imagine que la monnaie crée la société.

En réalité, c’est la société qui crée sa monnaie.

Chaque civilisation invente le système monétaire correspondant à sa propre compréhension du monde. Une civilisation fondée sur la conquête privilégiera des mécanismes favorisant l’accumulation. Une civilisation marchande organisera la fluidité des échanges. Une civilisation impériale utilisera la monnaie pour administrer les territoires. Une civilisation du Vivant cherchera à maintenir les équilibres entre les générations, les communautés et les écosystèmes.

Le Dikenga appartient clairement à cette dernière catégorie.

Dans sa logique, la richesse ne consiste jamais dans l’accumulation infinie.

Elle réside dans la continuité de la vie.

La prospérité ne se mesure pas uniquement par le produit intérieur brut. Elle se mesure par la capacité d’une société à transmettre des terres fertiles, des institutions justes, une mémoire vivante et une communauté réconciliée avec elle-même.

La monnaie devient alors un instrument de continuité.

Elle cesse d’être une fin.

Elle redevient un moyen.

Cette perspective éclaire également les défis contemporains de l’Afrique.

Depuis les indépendances, la plupart des débats économiques africains ont porté sur les politiques budgétaires, les investissements étrangers, les taux de change ou l’endettement.

Ces questions sont importantes.

Mais elles restent secondaires tant qu’une interrogation plus fondamentale demeure sans réponse :

Quelle civilisation voulons-nous reproduire ?

Une monnaie ne peut durablement servir une société dont les institutions, les systèmes éducatifs et les imaginaires demeurent organisés autour de modèles importés.

La souveraineté monétaire ne peut exister sans souveraineté culturelle.

La souveraineté culturelle ne peut exister sans souveraineté historique.

Et cette souveraineté historique suppose une réappropriation de nos propres grammaires politiques.

Le Dikenga offre précisément une de ces grammaires.

Il ne propose pas un retour nostalgique vers le passé.

Il propose une architecture intellectuelle capable d’ordonner les institutions du futur.

Dans cette perspective, la Constitution enracinée prend une signification nouvelle.

Elle n’est pas simplement un texte juridique.

Elle constitue l’expression institutionnelle d’une cosmologie.

Le Code agricole enraciné n’est pas uniquement un ensemble de règles de production.

Il traduit une certaine manière d’habiter la terre.

Le Continuisme lui-même ne doit pas être compris comme une idéologie supplémentaire.

Il représente une théorie générale de la continuité du Vivant.

Ainsi, la véritable leçon dépasse largement l’histoire des États-Unis. Elle nous rappelle qu’aucune réforme économique ne peut réussir si elle ne repose pas sur une conception cohérente de la société.

Les banques peuvent être réformées.

Les monnaies peuvent être remplacées.

Les constitutions peuvent être réécrites.

Mais aucune institution ne demeure durablement stable lorsqu’elle n’est plus portée par une vision commune du monde.

C’est pourquoi le Dikenga ne commence ni par les marchés, ni par les administrations, ni par les finances publiques.

Il commence par le cercle.

Le cercle du temps.

Le cercle de la mémoire.

Le cercle de la transmission.

Car c’est toujours dans la manière dont une civilisation comprend le mouvement de la vie que se décide, en dernier ressort, la forme de sa monnaie, de ses institutions et de son avenir.

 

By amedee

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