La Première ministre Judith SuminwaLa Première ministre Judith Suminwa

Les deux années du gouvernement Suminwa ont souvent été présentées sous le prisme d’une relative stabilité macroéconomique, caractérisée par une inflation plus contenue, une moindre volatilité du taux de change et une croissance soutenue par les exportations minières. Cette lecture mérite toutefois d’être nuancée. Ces évolutions traduisent davantage la préservation des équilibres existants qu’une modification substantielle de la trajectoire économique du pays. La structure productive de la RDC demeure largement dominée par l’extraction des ressources naturelles, tandis que les industries manufacturières, les secteurs technologiques et les activités à forte valeur ajoutée susceptibles de générer des revenus élevés et des gains de productivité continuent d’occuper une place marginale dans l’économie nationale.

L’absence de décollage économique apparaît également dans la faible capacité du pays à convertir sa richesse culturelle, son immense réservoir démographique et ses abondantes ressources minérales en prospérité durable. Malgré une population jeune parmi les plus importantes du monde et un sous-sol exceptionnellement riche, la RDC demeure confrontée aux mêmes contraintes structurelles qui freinent son développement depuis plusieurs décennies. Le déficit énergétique reste considérable, les infrastructures de transport demeurent insuffisantes, l’accès au financement pour les entreprises locales est limité et la dépendance vis-à-vis des importations continue de freiner l’émergence d’un tissu productif plus diversifié. Le pays n’a pas davantage réussi à transformer son dividende démographique en capital humain ni sa richesse culturelle en une véritable industrie créatrice de valeur susceptible de soutenir une croissance plus inclusive.

Les appréciations favorables que le gouvernement Suminwa porte sur son propre bilan demeurent insuffisantes pour conclure à une transformation de l’économie congolaise. La stabilité macroéconomique constitue certes une condition nécessaire au développement, mais elle ne saurait, à elle seule, être confondue avec le développement lui-même. Une économie se transforme lorsqu’elle parvient à accroître sa productivité, à diversifier ses structures productives et à créer les conditions d’une prospérité plus largement partagée. Sur ces dimensions essentielles, les indicateurs observés au cours des deux premières années du gouvernement Suminwa restent peu convaincants et ne permettent pas d’établir l’existence d’une rupture structurelle. Il subsiste ainsi le paradoxe d’un pays riche en ressources et en potentialités humaines, mais toujours confronté à des niveaux de pauvreté parmi les plus élevés au monde. En définitive, ces deux années se caractérisent davantage par une stabilité sans véritable décollage économique.

Gouvernance de continuité et immobilisme institutionnel

Sur le plan institutionnel, le premier biennat du gouvernement Suminwa s’est davantage inscrit dans une logique de continuité systémique que dans une dynamique de refondation de l’État. En dépit des ambitions affichées en matière de modernisation administrative et d’amélioration de la gouvernance, les principales fragilités qui caractérisent l’appareil étatique congolais depuis plusieurs décennies demeurent largement intactes. La faiblesse des capacités administratives, la lourdeur des procédures bureaucratiques, la fragmentation des centres de décision et les déficits persistants de coordination interinstitutionnelle continuent de limiter l’efficacité de l’action publique. Les évolutions observées relèvent ainsi davantage d’ajustements incrémentaux que d’une reconfiguration substantielle des règles et des mécanismes qui structurent l’action de l’État. Plus significatif encore, aucune initiative d’envergure visant à moderniser l’administration publique, à rationaliser les structures de l’État ou à réformer en profondeur les pratiques de gouvernance ne s’est véritablement imposée au cours de cette période.

Cette continuité se manifeste également dans la persistance des déficits de gouvernance qui affectent la qualité des politiques publiques. Les réformes susceptibles de consolider l’indépendance des institutions, de renforcer les mécanismes d’imputabilité et d’améliorer la capacité de l’administration à fournir des services publics de qualité n’ont pas produit de résultats suffisamment tangibles pour marquer une rupture avec les pratiques héritées du passé. L’État congolais demeure plus largement confronté à un déficit capacitaire qui limite sa faculté à planifier, coordonner et mettre en œuvre des stratégies de développement de long terme. Les pays ayant connu les progrès économiques les plus significatifs se sont généralement dotés d’institutions suffisamment solides pour garantir la stabilité des règles du jeu, mobiliser les ressources nécessaires et offrir aux acteurs économiques et sociaux un environnement prévisible. En l’absence d’une volonté réformatrice clairement identifiable, les faiblesses structurelles de l’appareil étatique continuent de se reproduire d’une mandature à l’autre.

Les deux années d’exercice de Judith Suminwa à la Primature donnent l’image d’une gouvernance davantage tournée vers l’administration des contraintes immédiates que vers la reconstruction des fondements institutionnels du pays. Les trajectoires de développement durable sont rarement le produit des seules personnalités qui se succèdent au pouvoir. Elles reposent sur la capacité des États à bâtir des institutions capables d’assurer la continuité des politiques publiques et d’inscrire le développement économique et social dans la durée. Tant que les mécanismes de gouvernance continueront à fonctionner selon les mêmes logiques et que les capacités de l’État demeureront structurellement limitées, les alternances gouvernementales risqueront de produire davantage des changements d’équipes que des changements de trajectoire. À ce stade de la mandature, le premier biennat du gouvernement Suminwa relève davantage de la continuité institutionnelle que d’une véritable refondation de l’État, prolongeant les logiques administratives qui caractérisent l’appareil étatique congolais depuis plusieurs décennies.

L’impasse sécuritaire et les apories de la réponse étatique

Sur le plan sécuritaire, le premier biennat du gouvernement Suminwa s’est déroulé dans un contexte de détérioration persistante de la situation sécuritaire qui ne se limite plus aux seules provinces orientales de la RDC. Si l’Est du pays continue de concentrer les affrontements les plus intenses et les crises humanitaires les plus graves, la montée de la criminalité, l’insécurité urbaine et la multiplication des phénomènes de violence dans la capitale témoignent également d’une dégradation plus diffuse du climat sécuritaire national. En dépit des initiatives diplomatiques, des mécanismes régionaux et des opérations militaires engagées, les groupes armés et les dynamiques conflictuelles continuent d’exercer une influence considérable sur plusieurs territoires. Les populations civiles demeurent exposées aux déplacements forcés, aux violences récurrentes et à une crise humanitaire de grande ampleur. Les avancées enregistrées sur certains fronts se sont révélées insuffisantes pour modifier durablement les rapports de force ou apporter une solution pérenne à une crise qui, depuis plusieurs décennies, échappe aux réponses exclusivement militaires.

Cette persistance de l’insécurité met en lumière les limites structurelles de la capacité de l’État à rétablir pleinement son autorité sur l’ensemble du territoire national. Les contraintes logistiques, les restrictions budgétaires, les fragilités du maillage administratif et les rivalités géopolitiques régionales continuent de réduire l’efficacité de l’action publique. La question sécuritaire congolaise ne saurait être appréhendée à travers le seul prisme militaire. Elle renvoie également aux déficits de gouvernance, aux mécanismes de prédation autour des ressources naturelles, aux fragilités institutionnelles et aux déséquilibres régionaux qui contribuent à la reproduction des cycles de violence. L’insécurité persistante dans l’Est du pays, combinée à la dégradation du climat sécuritaire dans d’autres centres urbains du pays, apparaît ainsi moins comme une succession de crises distinctes que comme la manifestation d’une difficulté plus profonde liée à la capacité de l’État congolais à imposer durablement son autorité et à garantir la sécurité des personnes et des biens.

Le bilan sécuritaire s’apparente davantage à une gestion permanente de la crise qu’à une véritable trajectoire de sortie du conflit. Les conflits prolongés prennent rarement fin sous l’effet de la seule accumulation des moyens militaires. Leur dépassement s’inscrit généralement dans une combinaison plus complexe associant le renforcement des capacités étatiques, la consolidation des institutions locales, l’élargissement des opportunités économiques et l’évolution des équilibres géopolitiques régionaux. À ce stade de la mandature, les deux premières années du gouvernement Suminwa illustrent moins une résorption progressive de la conflictualité que la difficulté chronique de l’État congolais à inscrire la paix dans la durée.

Les promesses sociales face aux réalités du quotidien

Sur le versant social, le bilan biennal du gouvernement Suminwa met en évidence un décalage persistant entre les ambitions affichées et les conditions matérielles d’existence de la majorité des Congolais. En dépit des engagements formulés en faveur de l’amélioration du bien-être collectif, les contraintes liées à l’érosion du pouvoir d’achat, à la persistance du chômage, aux insuffisances du système de santé, aux fragilités du secteur éducatif et au déficit chronique d’infrastructures de base continuent de peser lourdement sur les ménages. Pour une large partie de la population, les promesses de développement peinent encore à se traduire par des améliorations perceptibles dans la vie quotidienne, alimentant ainsi le sentiment d’un décalage entre les objectifs proclamés et les réalités vécues.

Cette situation tient en partie au fait que les performances macroéconomiques et les annonces gouvernementales ne se convertissent pas mécaniquement en progrès sociaux. La croissance observée demeure insuffisamment inclusive, tandis que les mécanismes de redistribution restent limités au regard de l’ampleur des besoins. Les disparités territoriales persistent, les services publics demeurent structurellement fragiles et une fraction importante de la population continue d’évoluer dans l’économie informelle, sans protection sociale véritable et avec des perspectives limitées de mobilité économique. Dans ces conditions, les avancées enregistrées dans certains secteurs apparaissent trop fragmentées pour produire une amélioration significative et durable des conditions de vie du plus grand nombre.

La trajectoire sociale du gouvernement Suminwa s’inscrit davantage dans une logique de gestion des urgences que dans une démarche susceptible d’agir sur les déterminants structurels du bien-être collectif. La légitimité d’une politique publique se mesure avant tout à sa capacité à améliorer concrètement et durablement les conditions d’existence de la population. La stabilisation des principaux agrégats macroéconomiques et le lancement de nouveaux programmes demeurent des éléments importants, sans pour autant constituer, à eux seuls, une preuve de progrès social. Tant que les fruits de la croissance ne se traduiront pas par un recul sensible de la pauvreté multidimensionnelle, une accumulation plus soutenue du capital humain et un élargissement des opportunités économiques, les attentes sociales continueront à progresser plus rapidement que les résultats observés sur le terrain.

Un biennat de gestion conjoncturelle plutôt que de mutation structurelle

Le gouvernement Suminwa est certes parvenu à préserver certains équilibres macroéconomiques, sans pour autant impulser la rupture structurelle nécessaire à un véritable décollage économique, contribuant ainsi au maintien de niveaux particulièrement élevés de pauvreté multidimensionnelle. Aucune trajectoire de développement durable ne s’est construite sur la seule exploitation des ressources naturelles. L’émergence repose avant tout sur la capacité à faire d’une population jeune une force productive, d’un patrimoine culturel une industrie créatrice de valeur et des matières premières des chaînes de valeur à forte intensité technologique. En l’absence de telles mutations de l’appareil productif, la stabilité macroéconomique risque de devenir une finalité en elle-même plutôt qu’un levier au service de l’amélioration des conditions de vie. La République démocratique du Congo continue ainsi de présenter le paradoxe d’un pays doté d’immenses potentialités, sans parvenir à les traduire en une prospérité largement partagée.

Cette absence de rupture ne saurait toutefois être imputée aux seuls choix d’une équipe gouvernementale ou d’une personnalité politique. Elle reflète plus profondément les limites d’un modèle institutionnel et administratif qui, depuis plusieurs décennies, peine à produire les réformes de structure nécessaires au renforcement des capacités de l’État et à l’émergence d’une croissance plus inclusive. Les gouvernements se succèdent, les priorités évoluent et les contraintes fondamentales demeurent remarquablement constantes. En ce sens, les deux années de Judith Suminwa illustrent moins les limites d’une femme ou d’une équipe gouvernementale que la difficulté chronique de l’État congolais à sortir d’une logique de gestion permanente pour s’inscrire dans une dynamique de développement de long terme.

Les trajectoires de développement durable ne procèdent pas de la simple administration des contraintes du présent. Elles supposent des institutions capables de modifier les incitations économiques, de favoriser la diversification de l’appareil productif et d’inscrire l’action publique dans le temps long. Une certaine stabilité a été préservée et plusieurs crises ont été contenues. Les évolutions observées demeurent néanmoins trop limitées pour conclure à une inflexion majeure. En somme, les deux premières années de Judith Suminwa à la Primature n’ont fait que prolonger les mêmes dynamiques économiques, institutionnelles et sociales qui caractérisent l’État congolais depuis plusieurs décennies.

Amédée Mwarabu,

Chroniqueur économique 

 

 

By amedee

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