Par Lucas Alouma,
Membre de Akili Mali Institute
L’expérience de la pandémie de COVID-19 a profondément marqué les sociétés contemporaines. Elle a également mis en évidence combien la gestion d’une crise sanitaire peut être influencée non seulement par les réalités médicales, mais aussi par la communication, les perceptions collectives, les intérêts économiques et les choix politiques.
À cette époque, j’avais publiquement plaidé pour une approche plus critique des mesures imposées à travers le monde. Mon interrogation portait moins sur l’existence de la maladie que sur la manière dont certaines décisions étaient prises et présentées comme incontestables, alors même que de nombreuses questions scientifiques demeuraient ouvertes. La pandémie a montré combien une situation sanitaire pouvait rapidement devenir une crise économique, sociale et psychologique mondiale.
En Afrique, les conséquences annoncées au début de la pandémie ne se sont pas matérialisées avec l’ampleur que beaucoup redoutaient. Plusieurs chercheurs ont proposé diverses explications : la structure démographique plus jeune de la population, certains facteurs environnementaux, les différences de mobilité, des immunités acquises face à d’autres agents infectieux, ainsi que d’autres hypothèses encore discutées par la communauté scientifique. Cette réalité rappelle qu’il convient d’aborder les crises sanitaires avec humilité et prudence, sans conclusions hâtives.
En tant que responsable d’un établissement scolaire, j’ai été confronté à un défi inédit : préserver à la fois la santé des enfants et leur droit fondamental à l’éducation. Afin d’éviter une interruption totale de la scolarité, nous avons imaginé une solution originale consistant à délocaliser temporairement les activités pédagogiques au domicile de certains parents convaincus par ma démarche. Bancs, matériel didactique et enseignants furent répartis dans plusieurs sites. Cette expérience d’« école mobile » a permis d’assurer la continuité des apprentissages malgré un contexte particulièrement difficile. Nos élèves n’ont pas connu de rupture scolaire.
Aujourd’hui, face à l’épidémie d’Ebola qui frappe de nouveau notre pays, je considère qu’il est indispensable d’adopter la même exigence de rigueur intellectuelle. Il ne s’agit ni de minimiser la gravité de cette maladie, dont la dangerosité est bien documentée, ni d’alimenter une psychose susceptible de produire des conséquences économiques, sociales et diplomatiques disproportionnées.

L’origine exacte de certaines flambées épidémiques continue parfois de faire l’objet de recherches. Pour Ebola, les connaissances scientifiques indiquent que le virus est d’origine zoonotique, même si les circonstances précises de l’apparition de chaque flambée ne sont pas toujours entièrement établies. Cette incertitude scientifique ne doit pas conduire à des affirmations catégoriques, mais elle justifie que la recherche se poursuive avec transparence.
La communication publique constitue, à cet égard, un élément essentiel. Elle doit être fondée sur des données vérifiables, clairement expliquées et régulièrement actualisées. Une communication imprécise ou alarmiste peut produire des effets collatéraux importants : panique, stigmatisation des populations, perturbations économiques et même restrictions internationales qui pénalisent injustement les citoyens.
L’analyse des statistiques sanitaires exige également beaucoup de prudence. En épidémiologie, la létalité apparente par exemple est un indicateur d’alerte calculé à partir des cas recensés. Elle demeure provisoire et peut évoluer à mesure que de nouveaux cas sont identifiés ou rejettés, et que les enquêtes épidémiologiques progressent. Elle ne doit donc pas être interprétée isolément, mais replacée dans l’ensemble des données disponibles, notamment le nombre réel de cas, leur évolution, la capacité de dépistage, les guérisons et le contexte local.
Dans une crise sanitaire, la responsabilité des autorités est double : protéger efficacement la population tout en préservant la confiance du public. Cette confiance ne peut naître que d’une communication honnête, transparente et scientifiquement fondée.
C’est pourquoi je plaide pour une approche fondée sur l’alerte plutôt que sur l’alarme. L’alerte permet la mobilisation des moyens de prévention, de surveillance et de prise en charge sans installer une peur généralisée susceptible d’aggraver la crise elle-même. L’alarme permanente, lorsqu’elle n’est pas proportionnée aux données disponibles, peut fragiliser durablement les populations et les institutions.
La République démocratique du Congo a besoin d’une politique sanitaire forte, crédible et indépendante, capable de protéger les citoyens tout en garantissant une information fiable. La lutte contre Ebola doit être conduite avec toute la rigueur scientifique nécessaire, mais également avec le souci constant de préserver la dignité des Congolais, de prévenir toute stigmatisation internationale et de veiller à ce que les situations d’urgence ne deviennent jamais le prétexte à des intérêts étrangers ou particuliers contraires à l’intérêt général.
La santé publique exige la vigilance. Elle exige aussi la transparence, le discernement et la responsabilité.
loucasalouma@yahoo.fr

