Pour une philosophie enracinée de la responsabilité publique
PAR JOSE M. BAKIMA DMV, MSc, PhD
Les débats politiques congolais se concentrent souvent sur une même question : qui gouvernera demain ?
Les élections, les coalitions, les révisions constitutionnelles, les équilibres institutionnels ou les rivalités partisanes occupent l’essentiel de l’espace public.
Cette question est légitime.
Mais elle en cache une autre, beaucoup plus fondamentale.
Pourquoi gouverne-t-on ?
Cette interrogation précède toutes les autres.
Car avant de savoir qui exercera le pouvoir, il faut comprendre ce que signifie réellement gouverner.
Depuis plusieurs siècles, les États modernes ont largement défini le gouvernement comme l’administration des affaires publiques.
Le pouvoir organise les institutions.
Il assure la sécurité.
Il perçoit l’impôt.
Il garantit la justice.
Il conduit les politiques publiques.
Tout cela demeure indispensable.
Mais est-ce suffisant ?
Je ne le crois pas.
Le paradigme du vivant invite à poser une question plus ancienne et plus exigeante. Que reçoit réellement une génération lorsqu’elle accède au pouvoir ?
Elle reçoit un territoire.
Elle reçoit une histoire.
Elle reçoit une mémoire.
Elle reçoit des langues.
Elle reçoit des institutions.
Elle reçoit une culture.
Elle reçoit des ressources naturelles.
Elle reçoit une population.
Elle reçoit aussi des blessures, des promesses inachevées et des responsabilités accumulées.
Autrement dit, elle reçoit un patrimoine.
Le mot est important.
Car un patrimoine n’est pas une ressource.
Une ressource s’exploite.
Un patrimoine se reçoit en dépôt.
Une ressource peut être consommée.
Un patrimoine doit être enrichi.
Une ressource appartient au présent.
Un patrimoine relie les ancêtres, les vivants et les générations futures.
Cette distinction change entièrement notre manière de penser la politique.
Le rôle du gouvernant n’est plus simplement d’administrer ce qu’il a reçu.
Il consiste à discerner les potentialités encore inexprimées de ce patrimoine et à les conduire vers une forme plus accomplie avant de les transmettre.
Cette idée n’est pas une utopie.
Elle est déjà au cœur du vivant.
Tout agriculteur le sait.
Une semence n’est pas conservée dans une boîte.
Elle est plantée.
Elle grandit.
Elle produit davantage de semences.
Tout sélectionneur végétal le sait également.
Il ne détruit jamais le patrimoine génétique qu’il reçoit.
Il en reconnaît les qualités.
Il en révèle les potentialités.
Puis il transmet une variété plus féconde.
Tout éleveur procède de la même manière.
Chaque génération améliore le troupeau reçu.
Elle ne le consomme pas.
Elle l’augmente.
Pourquoi ce principe si évident dans l’agriculture, la foresterie ou l’élevage disparaîtrait-il lorsqu’il s’agit de gouverner une nation ?
Une République n’est-elle pas, elle aussi, un patrimoine vivant ?
Le Congo offre ici un exemple saisissant.
Notre pays possède un patrimoine naturel exceptionnel.
Le bassin du Congo.
Le fleuve.
Les forêts.
Les terres agricoles.
Les minerais.
Une biodiversité unique.
Mais il possède aussi un immense patrimoine humain.
Des langues.
Des savoirs.
Des cultures.
Des mémoires.
Des institutions coutumières.
Des traditions de solidarité.
Une jeunesse nombreuse.
Des universités.
Des chercheurs.
Des entrepreneurs.
Des artistes.
Toutes ces richesses ne constituent pas seulement des ressources économiques.
Elles composent un patrimoine civilisationnel.
La véritable question politique devient alors d’une grande simplicité.
Avons-nous augmenté ce patrimoine ?
Ou l’avons-nous laissé plus pauvre qu’il ne l’était ?
Cette interrogation permet d’évaluer autrement l’action publique.
Un gouvernement ne devrait plus être jugé uniquement sur la croissance économique ou l’équilibre budgétaire. Il devrait être évalué à partir d’une question plus profonde. Le patrimoine national est-il plus fertile à la fin du mandat qu’au début ?
Les terres sont-elles mieux préservées ?
Les institutions sont-elles plus crédibles ?
La confiance publique est-elle plus forte ?
Les archives sont-elles mieux protégées ?
Les universités produisent-elles davantage de connaissances ?
Les familles sont-elles plus solides ?
Les enfants reçoivent-ils une meilleure éducation ?
Les générations futures disposeront-elles de davantage de possibilités que la génération présente ?
Voilà, selon moi, la véritable mesure de la réussite politique.
Cette conception renouvelle profondément l’idée même de responsabilité.
Le pouvoir cesse d’être un privilège.
Il devient une mission.
Le chef cesse d’être propriétaire de l’État. Il en devient le jardinier. Son œuvre consiste moins à accumuler du pouvoir qu’à accroître la fécondité du patrimoine qui lui est confié.
Une terre plus fertile.
Une population mieux formée.
Une mémoire mieux conservée.
Une économie plus créatrice.
Une justice plus digne de confiance.
Une paix plus profonde.
Voilà le véritable bilan d’un grand gouvernement.
Cette philosophie rejoint une intuition fondamentale du paradigme Kongo.
Chaque génération reçoit une graine.
Elle n’a pas pour mission de la conserver dans une boîte.
Elle doit la planter dans la terre de son temps.
Elle doit en prendre soin.
L’enrichir.
Puis transmettre aux générations suivantes une récolte plus abondante que celle qu’elle avait reçue.
La même loi vaut pour une nation.
La même loi vaut pour une civilisation.
Une société qui consomme son patrimoine sans le renouveler entre dans une logique de déclin.
Une société qui accroît continuellement son patrimoine matériel, humain, culturel et spirituel prépare silencieusement sa renaissance.
Peut-être est-ce là la véritable définition du développement.
Non pas produire toujours davantage.
Mais transmettre toujours davantage de possibilités de vie.
Le Congo n’a donc pas d’abord besoin d’une compétition entre des ambitions personnelles.
Il a besoin d’une nouvelle manière de comprendre la responsabilité publique.
Gouverner, ce n’est pas gérer un héritage.
Gouverner, c’est augmenter le patrimoine reçu.
Et telle est peut-être la question la plus simple, mais aussi la plus exigeante, que chaque citoyen devrait pouvoir poser à tout responsable public :
« Le patrimoine que la Nation vous avait confié est-il aujourd’hui plus riche, plus fécond et plus transmissible qu’au jour où vous l’avez reçu ? »
À cette seule question se mesure, au fond, la grandeur d’un gouvernement.
Car une génération ne sera pas jugée uniquement sur ce qu’elle aura construit pour elle-même.
Elle le sera surtout sur le monde qu’elle aura laissé à celles qui viendront après elle.
