José BakimaJosé Bakima

PAR JOSE M. BAKIMA  VMD,  MSc, PhD

Le retour de la question fondamentale

Chaque époque est traversée par une question qui révèle sa conception de l’homme et de la société.

Au XXIᵉ siècle, cette question est redevenue celle de la citoyenneté.

Qui appartient à la communauté politique ?

Qui peut participer à la souveraineté ?

Qui décide de cette appartenance ?

Les débats qui agitent aujourd’hui les États-Unis, l’Europe, l’Afrique et bien d’autres régions du monde montrent que les réponses héritées de la modernité ne suffisent plus. Les migrations, les diasporas, les conflits identitaires, les crises territoriales et la mondialisation mettent à l’épreuve les catégories juridiques construites aux XIXᵉ et XXᵉ siècles.

La citoyenneté est redevenue un problème philosophique avant d’être un problème juridique.

Le débat américain autour du droit du sol en fournit une illustration. Il ne s’agit pas seulement de savoir si une personne née sur un territoire acquiert automatiquement la citoyenneté. Derrière cette controverse se cache une interrogation beaucoup plus profonde : d’où vient la légitimité d’une communauté politique pour reconnaître l’un des siens ?

Cette interrogation dépasse largement le cas américain.

Elle concerne toutes les nations.

Elle concerne également l’Afrique.

Elle concerne tout particulièrement la République démocratique du Congo.

 

La modernité et les deux réponses classiques

Depuis près de deux siècles, les États modernes ont principalement organisé la citoyenneté autour de deux grands principes.

Le premier est le droit du sol (jus soli).

Il fait du territoire le fondement de l’appartenance.

Naître sur le territoire suffit, dans certaines conditions, à entrer dans la communauté politique.

Le second est le droit du sang (jus sanguinis).

Il fait de la filiation le principe essentiel de transmission de la citoyenneté.

Ces deux modèles ont chacun leur cohérence.

Le premier privilégie l’intégration.

Le second privilégie la continuité familiale.

Tous deux ont permis la construction des États modernes.

Mais tous deux rencontrent aujourd’hui leurs limites.

Le territoire ne suffit plus à expliquer l’appartenance.

La filiation ne suffit plus non plus.

Les sociétés contemporaines sont devenues trop complexes pour être comprises à partir d’un seul principe.

 

Ce que révèle la crise actuelle

La véritable crise n’est pas juridique.

Elle est ontologique.

La citoyenneté moderne repose sur une idée implicite : l’État serait l’origine de toute appartenance politique.

Or cette hypothèse apparaît de plus en plus fragile.

Les peuples existaient avant les États.

Les langues existaient avant les administrations.

Les mémoires existaient avant les constitutions.

Les communautés existaient avant les frontières.

L’État n’invente donc pas entièrement la communauté politique.

Il l’organise.

Il la protège.

Il lui donne une forme institutionnelle.

Mais il n’en est pas la source unique.

 

L’intuition du Dikenga

Le Dikenga invite à déplacer la question.

Au lieu de demander : « Qui reçoit la citoyenneté ? »

Il propose de demander : « À quelle continuité appartient cet être humain ? »

La réponse devient beaucoup plus riche.

L’être humain appartient d’abord au Vivant.

Il appartient ensuite à une histoire.

Puis à une communauté de mémoire.

Enfin à une République.

La citoyenneté apparaît alors comme l’un des niveaux de cette continuité.

Elle n’en constitue ni le commencement ni l’aboutissement.

Elle en est une expression politique.

 

Les quatre cercles de l’appartenance

La citoyenneté enracinée distingue quatre niveaux.

Le premier est la communauté du Vivant.

Elle rappelle que tout être humain participe d’une même condition terrestre.

Le deuxième est la communauté historique.

Chaque peuple reçoit une mémoire, une langue, des paysages, des traditions et une histoire qui le précèdent.

Le troisième est la communauté civique.

C’est ici que naît la République.

Les citoyens y deviennent égaux devant la loi et responsables du bien commun.

Le quatrième est la communauté souveraine.

Elle réunit ceux qui exercent collectivement le pouvoir politique selon les règles établies.

Ces quatre niveaux ne s’opposent pas.

Ils se complètent.

Ils s’enracinent les uns dans les autres comme les cercles du Dikenga.

 

Une citoyenneté de responsabilité

La citoyenneté ne peut plus être comprise comme un simple ensemble de droits.

Elle est également une responsabilité.

Responsabilité envers les ancêtres.

Responsabilité envers les vivants.

Responsabilité envers les générations futures.

Responsabilité envers les terres, les eaux, les forêts et toutes les formes du Vivant qui rendent possible l’existence de la communauté.

Ainsi comprise, la citoyenneté cesse d’être seulement un statut.

Elle devient un engagement.

 

Une voie africaine ouverte au monde

La citoyenneté enracinée ne prétend pas remplacer les traditions juridiques existantes.

Elle cherche à les approfondir.

Elle rappelle que toute République durable repose sur une mémoire, une continuité et une responsabilité qui dépassent les seules procédures administratives.

Cette intuition, présente dans de nombreuses traditions africaines et particulièrement éclairée par le Dikenga, peut contribuer à renouveler la réflexion mondiale sur la citoyenneté.

L’avenir des nations dépendra moins de leur capacité à multiplier les textes que de leur aptitude à reconnaître les continuités humaines qui rendent ces textes légitimes.

La citoyenneté n’est pas seulement un droit d’appartenir.

Elle est le devoir de faire durer la communauté à laquelle nous appartenons.

C’est dans cette continuité que réside la véritable souveraineté.

 

By amedee

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