Luc Alouma M.Luc Alouma M.

Par Luc Alouma

Le comble de la crise de la compréhension se manifeste probablement dans un phénomène que nous observons quotidiennement : l’accumulation de qualifications universitaires sans véritable ancrage dans la connaissance étudiée ni dans sa mise en application.

Je me garderai de parler des disciplines dont je ne maîtrise pas suffisamment les fondements. En revanche, je peux témoigner de ce que j’ai observé dans le domaine de l’économie, que je connais pour l’avoir étudié et pratiqué.

Une question m’a toujours interpellé : combien d’économistes ont réellement construit leur propre prospérité en appliquant rigoureusement les principes qu’ils ont appris à l’université ? Combien ont utilisé les sciences économiques pour créer de la richesse, organiser une activité productive durable ou transformer leur environnement immédiat ?

La plupart d’entre nous avons suivi des études d’économie avant d’intégrer l’administration publique, les institutions internationales, les entreprises privées, les ONG ou la sphère politique. Nous sommes devenus salariés, gestionnaires ou experts. Mais rares sont ceux qui ont utilisé les outils économiques comme levier principal d’émancipation personnelle et de création de valeur.

Il existe dès lors un paradoxe troublant : des personnes capables d’expliquer les mécanismes de la croissance économique peinent parfois à assurer leur propre croissance économique. Des spécialistes de la planification restent incapables de planifier efficacement leur avenir. Des experts en développement peinent à développer leur propre cadre de vie.

La connaissance devient alors une parure intellectuelle plutôt qu’un instrument de transformation.

Cette contradiction m’a personnellement marqué au sortir de l’université.

Après l’obtention de ma licence en économie, je me suis retrouvé dans la maison familiale. Mon père était retraité. Ma mère gagnait péniblement sa vie en vendant du charbon de bois. Chaque soir, j’attendais que cette femme aux ressources modestes me serve un repas alors que j’étais désormais détenteur d’un diplôme universitaire censé me préparer à comprendre les mécanismes de création des richesses.

Cette situation me paraissait insupportable.

Un jour, j’ai réuni mes parents et je leur ai annoncé ma décision : quitter le foyer familial, louer une modeste habitation et assumer seul mes besoins fondamentaux.

Cette décision n’était pas motivée par l’orgueil mais par une interrogation profonde : à quoi sert un savoir qui ne permet pas de prendre en charge sa propre existence ?

Les premières années furent difficiles. J’ai connu les incertitudes, les privations et les épreuves que rencontrent tant de jeunes diplômés. Mais cette expérience fut également une école de responsabilité. Elle m’a obligé à confronter les théories à la réalité et à découvrir que le véritable savoir commence lorsque l’on est appelé à agir.

Avec le temps, j’ai obtenu un emploi stable qui m’a permis de construire progressivement mon autonomie. Et depuis lors, j’ai été à mesure d’investir dans le secteur éducatif où je dispose des potentialités pédagogiques et une vision stratégique différente des autres intervenants.

Cette expérience m’a enseigné une leçon essentielle : le diplôme n’est pas une fin en soi. Il constitue une autorité scientifique potentielle dont la valeur dépend de la capacité de son détenteur à la traduire dans le réel.

Malheureusement, une autre catégorie d’économistes a trouvé son ascension non dans la création de richesses mais dans la proximité du pouvoir politique. Certains ont occupé des fonctions prestigieuses et ont utilisé leur position pour accumuler des avantages personnels à travers les mécanismes de rente, de favoritisme, de corruption ou de concussion.

Leur réussite apparente ne procède pas de l’application de la science économique mais de l’exploitation des failles institutionnelles.

La confusion est alors totale : l’enrichissement obtenu par la rente politique est présenté comme une preuve de compétence alors qu’il constitue souvent la négation même des principes de bonne gouvernance économique.

L’une des erreurs fondamentales de notre système est peut-être d’avoir réduit l’économie à une discipline abstraite détachée des réalités productives.

J’ai été particulièrement marqué par certaines réflexions attribuées au Professeur Bukassa. Elles soulignent que de nombreux Prix Nobel en économie dans l’histoire mondiale ne sont pas nécessairement issus de la formation économique initiale. Ils proviennent souvent des sciences appliquées, de l’ingénierie, de la médecine, de l’agriculture, des mathématiques, de la physique ou de l’informatique.

Ils créent d’abord de la valeur réelle avant de mobiliser les outils économiques pour organiser, optimiser et développer cette création.

Cette observation mérite réflexion.

L’économie n’a de sens que lorsqu’elle s’applique à une réalité productive. Elle organise des activités ; elle ne les remplace pas. Elle coordonne la création de richesse ; elle ne la crée pas à elle seule.

Lorsqu’une formation économique est entièrement dissociée des réalités techniques, industrielles, agricoles ou scientifiques, elle risque de produire des gestionnaires de concepts plutôt que des bâtisseurs de prospérité.

C’est là que réside l’une des limites majeures de nos systèmes de formation.

Nous produisons parfois des économistes qui n’ont jamais dirigé une exploitation agricole, lancé une entreprise, conçu un produit, développé une innovation ou organisé une chaîne de valeur. Ils maîtrisent les modèles théoriques mais connaissent peu les contraintes concrètes de la production.

Face à la gestion réelle d’une économie, cette faiblesse devient problématique. Les décisions tendent alors à privilégier les projets de prestige, les infrastructures symboliques, les programmes théoriques ou les investissements spectaculaires dont l’impact productif demeure faible.

On construit des structures imposantes mais peu efficaces.

On annonce des chiffres ambitieux mais peu vérifiables.

On multiplie les stratégies sans transformer les réalités.

Ainsi naît le paradoxe de sociétés qui parlent constamment de croissance sans parvenir à la produire durablement.

La véritable mission de l’économie n’est pas de fabriquer des experts du discours économique. Elle consiste à former des femmes et des hommes capables de comprendre les mécanismes de création, d’organisation et de distribution de la richesse au service du progrès collectif.

La science n’atteint sa finalité que lorsqu’elle améliore la condition humaine.

Le diplôme est une reconnaissance académique. La compréhension est une conquête intellectuelle. Mais seule l’application transforme véritablement le savoir en progrès.

Et c’est peut-être là que se trouve la frontière entre l’instruction et la sagesse.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *