PAR JOSE M. BAKIMA
La notion de dislocation, notamment lorsqu’elle est employée par Emmanuel Todd pour caractériser l’état d’un système occidental contemporain, mérite d’être prise au sérieux sans être acceptée immédiatement comme une conclusion. Elle constitue d’abord une hypothèse à soumettre à l’épreuve du réel.
La question n’est donc pas simplement de savoir si un système est en crise, s’il s’endette, se désindustrialise, connaît des tensions sociales ou rencontre des difficultés militaires. Toutes ces situations peuvent être observées dans des systèmes qui demeurent capables de se transformer.
La question plus exigeante est la suivante :
Un système conserve-t-il la capacité de transformer les contraintes qu’il subit en nouvelles capacités d’action ?
C’est à partir de cette question que la notion de dislocation devient opératoire.
- DE LA DESTRUCTION A LA RECOMPOSITION
L’étude de la guerre avait conduit à considérer celle-ci comme une épreuve de vérité des systèmes de puissance. La guerre révèle les capacités effectivement mobilisables, les chaînes de production, les stocks, les institutions, les doctrines, les ressources humaines et surtout les capacités d’apprentissage et d’adaptation.
Mais la guerre ne constitue qu’un moment de la transformation.
Après la destruction vient la reconstruction.
Et la reconstruction avait fait apparaître une distinction essentielle :
Reconstruire n’est pas nécessairement restaurer.
Une infrastructure peut être reconstruite selon de nouvelles normes, avec de nouveaux financements, de nouveaux propriétaires, de nouveaux opérateurs et de nouvelles dépendances.
L’Allemagne de l’après-Seconde Guerre mondiale l’avait montré de manière particulièrement nette. Une même défaite et une destruction considérable n’avaient pas produit un seul modèle de reconstruction. À l’Ouest et à l’Est, les modalités de financement, les politiques économiques, les structures de propriété, les institutions et les appartenances géopolitiques ont conduit à des architectures différentes.
La destruction n’avait donc pas déterminé mécaniquement le nouvel ordre.
Ce sont les capacités de recomposition et les choix opérés à partir de la destruction qui ont contribué à le produire.
Le cas ukrainien nous conduit à poser la même question dans un contexte contemporain, mais avec une complexité supplémentaire : la reconstruction implique déjà des États, des institutions financières internationales, des garanties de risque, des investisseurs privés, des entreprises, des réformes réglementaires et des processus d’intégration économique.
Le problème n’est donc plus seulement :
Que reconstruire ?
Il devient :
Quelles capacités seront produites par la reconstruction, selon quelle architecture et sous quelle maîtrise ?
- LA RECONSTRUCTION COMME EPREUVE DE LA CAPACITE DE RECOMPOSITION
Cette question permet de mieux comprendre la notion de dislocation.
Un système peut perdre une partie considérable de ses capacités sans être disloqué s’il conserve la possibilité de les reconstruire, de les remplacer ou de les transformer.
Il peut même sortir d’une crise avec une architecture très différente de celle qui existait auparavant.
C’est ce que nous pouvons appeler une recomposition.
La recomposition suppose que le système soit capable de transformer :
perte → connaissance de la perte → décision → réorganisation → investissement → nouvelle capacité.
La dislocation apparaît lorsque cette chaîne cesse durablement de fonctionner.
Il ne s’agit donc pas simplement de mesurer ce qui a été perdu.
Il faut observer la capacité à répondre à la perte.
Cette distinction est fondamentale.
Un système qui perd une usine mais construit une usine plus productive n’est pas dans la même situation qu’un système qui perd une usine et ne possède plus ni le capital, ni la technologie, ni les compétences, ni l’organisation permettant de la remplacer.
Un État qui subit une crise énergétique mais développe rapidement de nouvelles capacités énergétiques n’est pas dans la même situation qu’un État qui ne parvient plus à transformer une dépendance en stratégie de substitution.
Une armée qui rencontre une difficulté mais modifie sa doctrine, son entraînement et ses équipements n’est pas dans la même situation qu’une organisation incapable d’apprendre de ses propres résultats.
La perte n’est donc qu’une donnée.
La capacité de réponse est le véritable objet d’observation.
- TROIS ETATS DOIVENT ETRE DISTINGUES
Cette approche permet de distinguer au moins trois situations.
Le système contraint
Le système subit un choc.
Ses coûts augmentent, certaines capacités diminuent, ses marges de manœuvre se réduisent.
Mais ses mécanismes fondamentaux d’apprentissage, de décision et d’adaptation continuent de fonctionner.
Il est contraint, mais il demeure transformable.
Le système en recomposition
La crise devient suffisamment profonde pour rendre impossible le simple retour à la situation antérieure.
Les institutions changent.
Les technologies changent.
Les chaînes de production changent.
Les alliances peuvent changer.
Les modes de financement peuvent changer.
La structure de propriété peut changer.
Le système ne revient donc pas nécessairement à son état antérieur.
Mais il produit un nouvel arrangement de capacités.
Il ne restaure pas nécessairement l’ancien ordre.
Il en construit un autre.
Le système en dislocation
La troisième situation est différente.
La rupture n’affecte plus seulement certaines capacités.
Elle affecte progressivement la capacité du système à transformer ses propres pertes et contraintes en apprentissage et en capacités nouvelles.
La boucle devient défaillante :
réalité → observation → compréhension → décision → organisation → action → résultat → apprentissage → adaptation.
L’un des maillons peut être affaibli sans que le système soit disloqué.
La dislocation devient une hypothèse lorsque plusieurs ruptures se renforcent mutuellement et que le système ne parvient plus durablement à les corriger.
- LA DISLOCATION N’EST DONC PAS UNE QUESTION DE QUANTITE SEULEMENT
Cette distinction permet d’éviter une erreur fréquente : confondre déclin, affaiblissement et dislocation.
Un système peut être moins puissant qu’auparavant sans être disloqué.
Il peut perdre une position dominante sans perdre sa capacité d’organisation.
Il peut connaître une dette importante tout en conservant une forte capacité productive.
Il peut connaître une désindustrialisation partielle tout en maintenant des secteurs technologiques avancés.
Il peut subir une défaite militaire et réorganiser rapidement ses forces.
Il peut connaître une crise politique tout en conservant des institutions capables de produire des corrections.
Aucun indicateur isolé ne suffit donc.
La question doit porter sur les relations entre les capacités.
C’est ici que notre conception relationnelle du réel retrouve toute sa portée.
Une capacité financière n’a de signification stratégique que si elle peut être convertie en investissement.
Une capacité industrielle ne devient puissance que si elle peut être mobilisée.
Une connaissance ne devient capacité d’action que si elle peut entrer dans une décision.
Une décision ne devient puissance que si elle peut être organisée et exécutée.
Une action ne produit une capacité durable que si ses résultats peuvent être mesurés, compris et réintroduits dans la décision.
La dislocation apparaît alors comme une défaillance de conversion.
- LE PROBLEME DU REEL
Cette perspective conduit à reprendre une question déjà rencontrée dans l’étude de la guerre :
Que se passe-t-il lorsqu’un système ne parvient plus à faire entrer le réel dans son processus de décision ?
Le problème n’est pas nécessairement l’absence d’information.
Un système moderne dispose généralement de quantités considérables de données.
Le problème peut être situé ailleurs :
- certaines informations ne remontent pas ;
- certaines contradictions sont neutralisées ;
- certaines erreurs sont rationalisées ;
- certaines décisions sont prises avant que les données ne soient réellement examinées ;
- certaines institutions ont intérêt à préserver leurs propres représentations ;
- certaines corrections arrivent trop tard.
C’est ici que Mbongi retrouve sa place.
Mbongi n’est pas seulement un espace de discussion.
Il représente la fonction de confrontation qui permet à une décision de rencontrer ce qui lui résiste.
Une puissance qui ne rencontre plus la contradiction risque de confondre sa représentation du réel avec le réel lui-même.
C’est le point où l’hubris peut apparaître.
Mais l’hubris et la dislocation ne sont pas synonymes.
L’hubris peut être comprise comme une fermeture à la limite et à la contradiction.
La dislocation désigne, elle, une rupture plus profonde de la capacité de transformation du système.
L’une peut contribuer à l’autre.
Elle ne la démontre pas.
- LA PUISSANCE PEUT DONC CONSOMMER SES PROPRES CONDITIONS DE REPRODUCTION
Cette idée était déjà apparue dans l’analyse de la puissance.
La puissance produit des effets.
Mais produire des effets consomme des ressources.
Une guerre consomme des stocks, des équipements, du capital, des infrastructures, des compétences humaines et des ressources financières.
Une politique économique peut produire de la croissance tout en créant des déséquilibres.
Une mobilisation militaire peut accroître temporairement la production de défense tout en créant des tensions sur le travail, l’investissement civil, les finances publiques ou les importations.
Il faut donc suivre la boucle :
puissance → action → consommation → coûts → effets économiques et sociaux → reproduction ou érosion → apprentissage → adaptation → nouvelle capacité.
La question décisive devient :
Les coûts produits par l’exercice de la puissance compromettent-ils durablement les conditions nécessaires à sa reproduction ?
Si la réponse est non, nous observons une contrainte ou une transformation.
Si la réponse devient durablement oui, et si aucune capacité de correction n’apparaît, l’hypothèse de dislocation devient plus sérieuse.
- ALLEMAGNE ET UKRAINE : DEUX TESTS DE LA CAPACITE DE RECOMPOSITION
C’est précisément ce qui rend les deux cas étudiés précédemment si importants.
L’Allemagne de 1945 montre qu’une destruction massive peut être suivie d’une recomposition profonde.
L’Ukraine montre, quant à elle, que la reconstruction d’un pays en guerre ne consiste pas simplement à remettre les infrastructures dans leur état antérieur. Elle mobilise déjà une architecture internationale de financement, de garanties, d’investissement, de réforme et d’intégration.
Ces deux cas ne permettent pas de tirer une loi générale.
Ils permettent cependant d’établir une proposition :
La destruction d’un système ne permet pas, à elle seule, de déterminer son avenir.
Ce qui importe est ce qui se produit ensuite :
qui conserve des capacités ?
qui peut les mobiliser ?
qui peut les financer ?
qui peut les reconstruire ?
qui peut les transformer ?
qui peut apprendre de l’expérience ?
La reconstruction devient alors une épreuve de vérité de la capacité de recomposition.
- DE BUTLER A TODD : DEUX QUESTIONS DIFFERENTES
C’est ici que les deux références qui ont accompagné notre réflexion peuvent être articulées sans être confondues.
Smedley Butler nous avait conduit à poser une question sur la distribution des coûts et des bénéfices :
Qui paie ? Qui bénéficie ?
Cette question nous avait ensuite conduits à examiner la reconstruction :
Qui finance ? Qui garantit ? Qui construit ? Qui possède ? Qui exploite ? Qui contrôle ? Qui décide ? Qui rembourse ?
Emmanuel Todd nous conduit vers une autre question :
Que devient la capacité du système à se reproduire et à se recomposer ?
Les deux interrogations se complètent.
La première porte sur la distribution de la puissance.
La seconde porte sur la capacité de reproduction de la puissance.
Et leur rencontre produit une question encore plus générale :
Qui possède la capacité de transformer une rupture en nouvel ordre, et comment cette capacité est-elle distribuée ?
Nous revenons ainsi à la notion de momentum.
- LE MOMENTUM COMME CAPACITE DE TRANSITION
Le momentum de l’ordre et du chaos ne devrait pas être compris comme une force mystérieuse qui déterminerait mécaniquement l’histoire.
Il peut être défini plus sobrement comme :
la capacité d’un acteur à conserver ou accroître sa capacité d’action pendant une période où les anciennes règles sont déstabilisées et où de nouvelles règles sont encore en formation.
Dans cette perspective, la puissance ne réside pas seulement dans la domination d’un ordre stable.
Elle peut résider dans la capacité à agir pendant la transition entre deux ordres.
C’est pourquoi la reconstruction est stratégique.
Elle intervient précisément dans cette zone intermédiaire où :
l’ancien ordre matériel a été détruit, mais le nouvel ordre n’est pas encore stabilisé.
Celui qui possède les moyens de financer, construire, organiser, réglementer ou contrôler les nouvelles capacités peut participer à la configuration de l’ordre qui émerge.
Cela ne signifie pas qu’il a provoqué la destruction.
Il faut conserver cette distinction.
Mais cela signifie que les transitions constituent elles-mêmes des espaces de puissance.
- LA DISLOCATION COMME RUPTURE DE LA CAPACITE DE TRANSITION
Nous pouvons maintenant revenir à Todd.
Si un système est capable de transformer une crise en recomposition, il demeure acteur de son propre devenir, même si cette recomposition modifie profondément son identité antérieure.
S’il ne le peut plus, il risque de devenir principalement objet de transformations décidées ailleurs.
C’est peut-être ici que la notion de dislocation prend sa signification la plus forte.
Elle ne signifie pas seulement :
« le système est affaibli ».
Elle signifie :
le système perd progressivement la capacité de déterminer lui-même les transformations nécessaires à sa propre reproduction.
La question de la souveraineté change alors de nature.
Il ne suffit plus de demander si la souveraineté juridique demeure.
Il faut demander :
qui possède effectivement la capacité de financer, produire, décider, organiser, maintenir, remplacer et transformer les fonctions essentielles du système ?
Nous retrouvons ici la distinction déjà établie :
souveraineté juridique ≠ souveraineté fonctionnelle.
- LA DISLOCATION COMME RUPTURE DE LA BOUCLE REFLEXIVE
Nous pouvons finalement condenser l’ensemble du raisonnement.
Un système vivant doit pouvoir :
observer → confronter → comprendre → décider → organiser → agir → mesurer → apprendre → corriger → reproduire.
Cette boucle n’est jamais parfaite.
Elle peut connaître des erreurs, des pertes, des crises et des retards.
La dislocation n’est donc pas l’absence d’erreur.
Elle apparaît comme hypothèse lorsque la capacité de correction elle-même devient durablement défaillante.
La puissance devient alors moins réflexive.
Elle continue éventuellement à produire des effets.
Elle peut même conserver des moyens considérables.
Mais elle perd progressivement la capacité de comprendre les effets de ses propres actions et de modifier son comportement en conséquence.
C’est pourquoi un système peut paraître encore puissant tout en étant engagé dans une dynamique de fragilisation.
Et inversement, un système durement atteint peut conserver une forte capacité de recomposition.
- CE QUE LE REEL DEVRA ENCORE TRANCHER
Cette conception ne permet pas de déclarer abstraitement qu’un système est ou n’est pas disloqué.
Elle fournit plutôt un instrument de vérification.
Il faudra observer dans la durée :
- la capacité productive ;
- la capacité énergétique ;
- la capacité technologique ;
- la capacité financière ;
- la capacité institutionnelle ;
- la capacité militaire ;
- la capacité d’innovation ;
- la capacité de décision ;
- la capacité d’apprentissage ;
- la capacité de correction ;
- la capacité de reproduction.
Et surtout leur articulation.
Car le véritable signal de dislocation ne sera pas nécessairement la disparition d’une capacité particulière.
Il pourrait être l’incapacité durable à transformer une perte dans un domaine en adaptation dans un autre.
C’est là que le concept devient véritablement opératoire.
CONCLUSION — LA DISLOCATION N’EST PAS LA PERTE DU PASSE, MAIS LA PERTE DE LA CAPACITE A PRODUIRE LE FUTUR
La destruction peut être réparée.
Une industrie peut être reconstruite.
Une armée peut être réorganisée.
Une monnaie peut être réformée.
Une dette peut être restructurée.
Une infrastructure peut être remplacée.
Un système politique peut changer.
Ce qui est plus difficile à remplacer est la capacité collective à apprendre, décider, organiser et produire de nouvelles capacités à partir de l’expérience du réel.
C’est pourquoi la dislocation ne devrait pas être définie simplement comme la disparition d’un ordre ancien.
Un ordre peut disparaître sans que le système soit disloqué.
Il peut même disparaître pour laisser place à un ordre nouveau plus adapté aux conditions du moment.
La question décisive est ailleurs :
Le système conserve-t-il la capacité de participer à la production de son propre devenir ?
S’il la conserve, il peut être contraint, affaibli ou profondément transformé.
S’il la mobilise pour transformer la crise, il entre en recomposition.
Si cette capacité se rompt durablement, alors l’hypothèse de la dislocation devient pleinement pertinente.
La véritable frontière n’est donc pas entre puissance et faiblesse.
Elle est entre un système capable de se transformer et un système qui ne parvient plus à transformer ce qu’il subit en capacité nouvelle.
Ainsi, le réel ne juge pas seulement ce qu’un système possède.
Il juge sa capacité à apprendre de ce qu’il devient.
Et c’est peut-être là que se trouve la question ultime de la puissance :
Non pas seulement : « Que pouvons-nous faire ? »
Mais : « Sommes-nous encore capables de devenir autrement à partir de ce que le réel nous impose ? »

