Par Loucas Alouma

Je ne peux me résoudre au silence. Écrire est devenu pour moi une nécessité intérieure, presque une vocation. Certaines vérités s’imposent à l’esprit avec une telle force qu’elles refusent d’être enfermées. Elles traversent l’âme comme un rayon de lumière traversant les nuages les plus épais.

Un jour, dans une de ces heures de méditation où l’esprit semble dialoguer avec l’invisible, une conviction profonde s’est imposée à moi : notre monde ne subsiste que grâce à la lumière. Sans elle, tout serait chaos, obscurité et désordre.

Que serait la Terre sans le soleil ?

Un amas de ténèbres glacées, privé de vie, incapable de produire la moindre harmonie.

Le soleil éclaire, réchauffe, régule et féconde. Il ne demande rien en retour. Il existe simplement pour permettre aux autres d’exister.

Il en est ainsi des rares hommes et femmes qui continuent à chercher la vérité malgré les difficultés, les moqueries ou les incompréhensions. Ils sont peu nombreux, mais ils constituent les points lumineux qui empêchent les sociétés de sombrer totalement dans l’obscurité morale et intellectuelle.

Lorsque les intérêts particuliers, la cupidité, la peur ou le conformisme éteignent les consciences, il demeure toujours quelques esprits libres pour rappeler la réalité telle qu’elle est.

C’est à partir de cette exigence de vérité que j’aborde aujourd’hui un sujet particulièrement troublant :

La République Démocratique du Congo est devenue un pays imaginaire.

Je ne veux pas dire par là qu’elle n’existe pas géographiquement. Son territoire est immense. Sa population est réelle. Ses ressources naturelles sont incontestables.

Ce qui est imaginaire, c’est le pays que nous décrivons dans les discours. Depuis l’indépendance, le Congo vit davantage dans la représentation de lui-même que dans sa réalité concrète. À chaque génération, un nouveau récit national est produit.

En 1960, on imaginait un Congo libre, prospère et souverain. Très rapidement, les crises politiques, les sécessions et les conflits ont remplacé le rêve.

Sous la Deuxième République, le pays fut présenté comme une puissance africaine émergente. Des réalisations ont certes existé, mais elles furent progressivement englouties sous le poids de la propagande, du culte de la personnalité et d’une économie incapable de soutenir durablement ses ambitions.

L’arrivée de Laurent-Désiré Kabila suscita l’espoir d’une rupture historique. Beaucoup crurent assister à la renaissance du Congo. Mais les promesses furent rapidement rattrapées par les contraintes du pouvoir, les guerres régionales et les contradictions du système.

Avec la Troisième République, l’imaginaire politique atteignit peut-être son apogée.

Le pays multiplia les programmes, les plans, les stratégies, les forums, les commissions, les feuilles de route, les visions prospectives et les slogans mobilisateurs.

Mais une question demeure :

Quel grand programme national a réellement transformé durablement les conditions de vie de la majorité de la population ?

Les routes annoncées restent souvent inachevées.

Les infrastructures inaugurées vieillissent prématurément.

Les projets sont lancés avec enthousiasme puis abandonnés dans l’indifférence.

Les investissements publics produisent rarement les résultats attendus.

Les investissements privés structurants demeurent insuffisants.

Les réformes administratives s’accumulent sans modifier profondément les comportements.

Le paradoxe est saisissant :

Plus les réalisations diminuent, plus les discours augmentent.

Nous sommes devenus une société où la parole tend à remplacer l’action.

Les conférences remplacent les usines.

Les déclarations remplacent les résultats.

Les promesses remplacent les réalisations.

Les narrations remplacent les statistiques vérifiables.

Les slogans remplacent les indicateurs de performance.

Dans cet univers, celui qui parle bien paraît souvent plus utile que celui qui produit effectivement des résultats.

Le talent oratoire devient une compétence politique supérieure à la capacité d’exécution.

On baptise les programmes avec des noms séduisants.

On organise des cérémonies grandioses.

On produit des rapports volumineux.

On multiplie les communications officielles.

Mais le quotidien du citoyen reste souvent inchangé.

Ainsi se développe progressivement un décalage entre le pays annoncé et le pays vécu.

Le Congo officiel proclame le progrès.

Le Congo réel cherche encore l’eau, l’électricité, l’emploi, la sécurité et des services publics dignes.

Le Congo officiel annonce des performances macroéconomiques.

Le Congo réel affronte le coût de la vie.

Le Congo officiel célèbre les réformes.

Le Congo réel attend leurs effets.

Nous vivons donc dans une étrange dualité : celle d’un pays réel et d’un pays imaginaire.

Le premier est peuplé de citoyens confrontés aux défis quotidiens.

Le second est construit par des discours, des projections et des récits destinés à faire croire que les difficultés sont déjà surmontées.

Or aucune nation ne se développe durablement dans l’imaginaire.

Le développement exige le contact permanent avec la réalité.

Il exige des diagnostics honnêtes.

Il exige la mesure des résultats.

Il exige la capacité de reconnaître les échecs pour les corriger.

Une société progresse lorsqu’elle regarde la vérité en face, même lorsqu’elle est douloureuse.

Elle régresse lorsqu’elle préfère les récits flatteurs aux réalités observables.

Le passé n’est pas suffisamment étudié pour en tirer des leçons durables. Le présent est souvent subi plutôt que maîtrisé. Quant à l’avenir, il est fréquemment envisagé comme une promesse abstraite plutôt que comme le résultat d’un travail méthodique et d’une construction progressive.

Ainsi se développe une culture de l’attente où l’espérance remplace parfois l’action, où le souhait se substitue à la planification, et où le miracle est préféré à l’effort collectif. Cette disposition psychologique produit un mélange complexe d’optimisme sincère et d’illusions persistantes, qui par ricochet éloigne les individus de l’analyse lucide des réalités auxquelles ils sont confrontés.

Parmi les facteurs qui alimentent cette tendance, il convient d’interroger avec prudence le rôle joué par certaines formes de religiosité lorsqu’elles sont détachées de leur vocation première. La foi, en elle-même, n’est pas un problème. Elle constitue au contraire une source d’espérance, de résilience et de cohésion sociale. Les peuples ont besoin de spiritualité pour donner du sens à leur existence et traverser les épreuves de la vie.

Cependant, lorsqu’elle est mal comprise ou instrumentalisée, la religion peut parfois encourager une confiance excessive dans l’intervention providentielle au détriment de la responsabilité humaine. La promesse d’un avenir meilleur risque alors de se transformer en attente passive, comme si la prospérité pouvait surgir indépendamment du travail, de la connaissance, de l’organisation et de l’effort collectif.

Le défi n’est donc pas de choisir entre la foi et l’action, mais de les réconcilier. Une foi mature ne dispense pas de l’effort ; elle l’inspire. Elle ne remplace pas la responsabilité ; elle la renforce. Elle n’encourage pas la fuite du réel ; elle donne la force de l’affronter.

Cette réflexion rappelle une mise en garde souvent attribuée au président Mobutu : la spiritualité est une richesse pour une nation, mais elle ne doit jamais conduire à l’abandon de la conscience critique ni à l’affaiblissement de la volonté de construire son propre destin.

Les peuples qui avancent sont généralement ceux qui savent conjuguer l’espérance et le travail, la prière et l’action, la foi et la lucidité. Car l’avenir ne se réalise pas uniquement par ce que l’on espère ; il se construit surtout par ce que l’on entreprend.

Le véritable patriotisme ne consiste donc pas à embellir artificiellement l’image du pays.
Il consiste à aimer suffisamment son pays pour avoir le courage de lui dire la vérité afin qu’il retrouve le chemin du progrès.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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