Par Luc Alouma
Pendant que l’attention nationale est focalisée sur la guerre à l’est du pays, la corruption, les enjeux internationaux ou les querelles politiques internes, un autre phénomène, moins spectaculaire mais potentiellement tout aussi destructeur, progresse silencieusement dans notre société : la banalisation et la diffusion massive d’alcools de qualité douteuse à travers l’ensemble du territoire national.
Des produits communément appelés zododo, lotoko, pastis, et bien d’autres appellations locales circulent aujourd’hui dans presque toutes les provinces du pays. Produits selon des procédés souvent opaques, sans contrôle rigoureux de qualité, sans certification sanitaire crédible et parfois sans respect des normes élémentaires de fabrication, ces alcools sont devenus des produits de consommation courante pour une partie importante de la population.
Il ne s’agit pas ici de condamner l’alcool en lui-même.
Depuis des siècles, les boissons alcoolisées font partie des habitudes culturelles de nombreuses sociétés. Consommées avec modération et produites dans le respect des normes sanitaires, elles peuvent s’intégrer à la vie sociale sans constituer nécessairement un danger majeur.
Le véritable problème réside ailleurs. Il réside dans la qualité des produits consommés, dans leur accessibilité excessive et dans l’absence apparente d’une politique publique cohérente de prévention et de contrôle.
Un alcool mal fabriqué n’est pas un simple produit de consommation. Il peut devenir un poison lent.
Lorsque les procédés de distillation sont approximatifs, lorsque les dosages ne sont pas maîtrisés, lorsque les contrôles chimiques sont inexistants, les risques sanitaires deviennent considérables : intoxications, maladies du foie, troubles neurologiques, dépendances sévères, violences domestiques, accidents de circulation, perte de productivité et dégradation progressive du capital humain.
Or le capital humain constitue la première richesse d’une nation. Aucun pays ne peut prétendre se développer durablement si sa jeunesse, sa main-d’œuvre et ses forces vives sont progressivement affaiblies par des substances nocives consommées à grande échelle.
L’une des caractéristiques les plus inquiétantes de cette situation est la facilité d’accès à ces produits.
Dans les sociétés industrialisées, les alcools fortement dosés sont généralement soumis à des réglementations strictes, à des taxes élevées et à des contrôles permanents. Leur consommation tend à rester occasionnelle ou festive.
Chez nous, au contraire, certains alcools artisanaux ou industriels de qualité douteuse sont parfois vendus à des prix dérisoires, accessibles même aux populations les plus vulnérables. Cette accessibilité transforme progressivement l’alcool non plus en produit de détente occasionnelle, mais en refuge quotidien face à la pauvreté, au chômage, à l’oisiveté et aux frustrations sociales.
Nous assistons alors à l’installation d’une véritable culture de dépendance en consommation d’alcool.
Ce qui m’interpelle davantage est l’ampleur géographique du phénomène.
J’ai longtemps pensé que cette situation concernait principalement Kinshasa. Mais au cours de mes déplacements dans différentes provinces, notamment au Maniema et à Mbandaka, j’ai observé avec étonnement l’importance du commerce de ces boissons.
J’ai même constaté des cargaisons aériennes composées en grande partie de ces alcools dont l’origine, la qualité ou la conformité semblaient peu préoccupantes pour les acteurs concernés.
Comment expliquer qu’un tel commerce puisse prospérer dans un environnement où existent pourtant de nombreuses institutions publiques chargées de la régulation, du contrôle sanitaire, de la fiscalité, du commerce et de la protection des consommateurs ?
La question mérite d’être posée avec sérieux. Car lorsqu’un phénomène de cette ampleur se développe sous les yeux de tous, il cesse d’être un simple problème individuel pour devenir un problème collectif de gouvernance.
Il est difficile de nier notre propre responsabilité dans l’abrutissement progressif de certaines couches de la population lorsque nous tolérons sans réaction la prolifération de produits susceptibles d’altérer durablement la santé physique et mentale de nos concitoyens.
Le risque le plus connu dans les alcools artisanaux mal distillés est la présence excessive de méthanol.
Le méthanol est un alcool différent de l’éthanol (l’alcool consommable).
L’éthanol produit :
– l’ivresse ;
– la détente ;
– les effets habituels de l’alcool.
Tandis que le méthanol peut provoquer :
– des troubles neurologiques ;
– la cécité irréversible ;
– une insuffisance rénale ;
– le coma ;
– la mort.
De nombreuses intoxications collectives dans le monde ont été attribuées à des boissons artisanales contenant des concentrations dangereuses de méthanol.
Pourquoi ces alcools sont-ils si bon marché ?
Plusieurs facteurs expliquent leur faible coût :
– matières premières locales peu coûteuses ;
– absence de taxes officielles ;
– absence de contrôle de qualité ;
– production artisanale à petite échelle ;
– distribution informelle.
Cette accessibilité explique leur diffusion dans les milieux les plus pauvres.
Qu’en est-il du « Zododo » ? Celui-ci ne désigne pas toujours un produit unique. C’est un alcool artisanal populaire issu
d’un mélange alcoolisé fabriqué clandestinement et
conditionné sans véritable traçabilité.
À défaut de présenter la folie dans sa phase critique, ses consommateurs deviennent zinzin, d’où l’appellation en jargon populaire de « zododo ».
Le véritable enjeu ici c’est la santé mentale de la population.
Une consommation excessive d’alcool, même légalement produit, entraîne :
– violences familiales ;
– accidents ;
– baisse de productivité ;
– décrochage scolaire ;
– maladies cardiovasculaires ;
– cirrhoses ;
– troubles psychiatriques.
Lorsqu’on ajoute à cela des produits de fabrication non contrôlée, le risque devient encore plus élevé.
Le véritable danger n’est pas uniquement la présence de ces boissons, mais l’absence d’un système national efficace de contrôle de la qualité des boissons alcoolisées, combinée à la pauvreté, le chômage, le désespoir social, la faible éducation sanitaire.
Dans cette perspective, le problème devient moins un problème de morale qu’un problème de santé mentale, de gouvernance économique et de protection du capital humain.
J’ai à ce sujet observé attentivement le phénomène d’association de l’alcool artisanal local « lotoko » et le tramadol en milieu rural forestier. Un phénomène particulièrement touchant qui fait passer le tramadol : du médicament à la drogue sociale.
À l’origine, le tramadol est un antidouleur opioïde destiné au traitement des douleurs modérées ou sévères. Mais dans plusieurs pays africains, son usage a largement dépassé le cadre médical. Il est devenu un produit recherché pour :
– réduire la sensation de fatigue ;
– procurer une sensation d’euphorie ;
– supporter des situations pénibles ;
– améliorer artificiellement les performances sexuelles ;
– lutter contre la faim ou les difficultés psychologiques.
Les paysans ne le considèrent plus comme un médicament mais comme un stimulant de la vie quotidienne.
Pourquoi l’association avec le « lotoko » ?
D’un point de vue sociologique, cette combinaison répond souvent à trois fonctions :
1. Échapper à la souffrance sociale en s’en servant comme refuge psychologique temporaire.
2. Créer une illusion de puissance. Le tramadol diminue la perception de la fatigue tandis que l’alcool modifie l’état de conscience. L’utilisateur peut avoir l’impression d’être plus fort, plus courageux ou plus performant qu’il ne l’est réellement.
3. Entretenir une dépendance mutuelle. L’alcool amplifie certains effets recherchés tandis que le tramadol réduit momentanément certaines sensations désagréables. Le consommateur entre progressivement dans un cercle de dépendance.
En médecine, les deux substances agissent sur le système nerveux central. Leur association peut entraîner :
– somnolence excessive ;
– troubles du jugement ;
– comportements violents ou impulsifs ;
– accidents ;
– dépression respiratoire ;
– coma ;
– décès dans les cas graves.
Ce que je décris n’est peut-être pas seulement un problème de toxicomanie. C’est aussi un indicateur de détresse sociale.
Lorsqu’une population jeune consomme massivement des substances destinées à modifier son état mental, cela révèle souvent :
– un déficit d’opportunités économiques ;
– une absence de perspectives ;
– un manque d’encadrement sanitaire ;
– une perte de confiance dans l’avenir.
Dans cette perspective, le tramadol et le « lotoko » deviennent moins des causes que des symptômes.
Ils révèlent l’existence d’une crise plus profonde : celle de l’espérance sociale.
« Le couple lotoko-tramadol constitue l’un des baromètres les plus inquiétants de la détresse sociale en RDC. Là où le développement recule, les substances psychoactives avancent. Là où l’espoir diminue, les produits capables de modifier artificiellement la perception du réel trouvent un terrain favorable. »
Sous cet angle, la consommation excessive de tramadol et d’alcool artisanal n’est plus seulement une question médicale. Elle devient un révélateur de l’état réel du capital humain, de la gouvernance sociale et de la capacité d’une nation à offrir un horizon à sa jeunesse.
Une nation se détruit rarement uniquement par les armes.
Elle peut également s’affaiblir par l’ignorance, la dépendance, la perte de discipline collective et l’érosion silencieuse de ses capacités humaines.
Si nous voulons réellement préparer l’avenir, nous devons considérer la question de la santé mentale avec le même sérieux que celle de la sécurité nationale ou de la gouvernance économique. Car un peuple affaibli dans son corps et dans son esprit ne peut ni produire, ni innover, ni défendre durablement son propre développement.
J’ai simplement voulu partager ce que j’ai observé.
À chacun désormais d’en tirer les conclusions qui s’imposent et d’assumer la part de responsabilité qui lui revient.
loucasalouma@yahoo.fr
